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De l’utilité des bibliothèques publiques :

journée d’étude de l’ADBGV

Yves Alix

Le congrès de l’Association des directeurs des bibliothèques municipales et intercommunales des grandes villes de France se tenait cette année 2008 à Orléans. Pour la désormais traditionnelle journée d’étude qui suit l’assemblée générale de l’association, les organisateurs avaient choisi, sous un titre un peu provocateur, de confronter la réflexion théorique sur les missions des bibliothèques et l’analyse de l’expérience.

Ouvrant les débats, Michel Marion et Marie-Claude Sullerot (respectivement directeur et directrice adjointe), sont ainsi revenus sur l’histoire de la bibliothèque municipale d’Orléans, pour montrer comment une bibliothèque patrimoniale très ancienne et très illustre, aux missions fixées par l’Histoire, avait vécu et assimilé la « révolution » provoquée par l’ouverture en 1994 d’une médiathèque ultramoderne, dans un climat fortement polémique et sans garantie aucune de succès  1. Le public a été au rendez-vous, bien au-delà des attentes, et le fonds patrimonial en a connu une nouvelle visibilité. Mais quatorze ans après, l’enthousiasme a laissé place à la lassitude (les nouveaux lecteurs, non formés, mettent à l’épreuve le personnel), puis à l’inquiétude devant une lente et semble-t-il irrésistible érosion des publics. « Chaque collègue qui a participé à la création d’une médiathèque pourrait tenir les mêmes propos ; l’heure n’est plus à l’optimisme » (M.-C. Sullerot).

Ces nouveaux publics, le sociologue Claude Poissenot a invité la salle à les saisir dans leur réalité. « Prendre les gens comme ils sont » est à ses yeux une condition essentielle pour élargir les publics et continuer d’être en phase avec les besoins des contemporains, « individus qui se pensent aujourd’hui comme porteurs d’une singularité, qui sont autonomes et demandent à être considérés comme tels ». La bibliothèque éducatrice, qui peine à se dégager d’un discours culturel et prescripteur, est en décalage avec ce public. Les contraintes d’usage, de plus en plus mal acceptées, élargissent le fossé entre l’institution et les individus. Pour changer de modèle, il faut s’appuyer sur des leviers comme la liberté de choix, la facilité et la liberté des usages. Le discours a séduit la salle. Est-ce parce qu’il la soulageait (tout n’est pas perdu) ou parce que le reproche de méconnaissance du public réel que Claude Poissenot fait aux professionnels est jugé fondé par beaucoup d’entre eux ? On avait l’impression curieuse que chacun regardait son voisin d’un œil un peu suspicieux.

Des lieux de résistance

L’énergie communicative de Lise Bissonnette, présidente de Bibliothèque et Archives nationales du Québec, a fait passer sur la salle un souffle mobilisateur, à défaut de lui rendre son optimisme. La remarquable réalisation montréalaise, dont le succès tient quasiment du prodige (400 000 abonnés, 10 000 à 13 000 entrées par jour), montre le pouvoir d’attraction des bibliothèques contemporaines  2, dès lors qu’elles peuvent déployer la diversité de leurs services, conserver leur fonction de « lieu de résistance contre une vision de la culture réduite aux industries culturelles », et jouer pleinement leur rôle de « vraie école libre du temps présent », accessible à tous – à BAnQ, tout est gratuit.

Pour autant, le succès peut cacher les risques de dérives : en mutant de leurs missions culturelles traditionnelles vers des missions sociales élargies, ne risquent-elles pas, comme c’est le cas aux États-Unis, de sacrifier la culture à l’information et à n’importe quelle activité, dès lors qu’elle a un caractère social ? En réponse à une remarque de François Marin (BM de Saint-Étienne), rappelant que l’offre très diversifiée des bibliothèques nord-américaines, sociale, civique, éducative, économique, est distribuée en France ailleurs que dans les bibliothèques, et que celles-ci occupent essentiellement le champ culturel, Lise Bissonnette invite pourtant à une prise en compte de ces demandes au sein même de la bibliothèque, dès lors que celle-ci est devenue « le lieu social le plus désirable dans la ville ». La révolution ne serait-elle pas là ces prochaines années : oser sortir de la seule sphère culturelle, investir les champs du service tous azimuts ? Comment le faire, dit Élisabeth Dousset (Bourges) dès lors que « les moyens des bibliothèques se sont effondrés » ? Lise Bissonnette répond qu’il existe des leviers pour dégager des moyens nouveaux : la coopération, la mutualisation.

Des lieux d’intégration

Celles-ci, dans le paysage numérique et dématérialisé d’aujourd’hui, peuvent se concrétiser dans des projets construits autour d’internet et des services à distance. Frédéric Burgot (ville de Brest) a donné l’exemple, pour sa ville, des Papi, points d’accès à internet, et du Wiki-Brest  3, site communautaire collaboratif. Lionel Dujol (médiathèque de la Monnaie, Romans-sur-Isère) a, de son côté, présenté l’Everitouthèque  4, le blog de la médiathèque, et ses contenus interactifs « d’ouverture vers ceux qui font vivre la bibliothèque » : ses lecteurs. Les faire participer, c’est accepter aussi qu’ils deviennent plus que des usagers, qu’ils retirent aux bibliothécaires un peu de leur pouvoir technicien ou prescripteur : tâche malaisée, qui suppose sensibilisation et formation des professionnels. Mais repenser le rapport entre la bibliothèque et ses utilisateurs n’est-il pas indispensable ?

En décrivant « un dimanche après-midi aux Champs libres », Bénédicte Gornouvel (Rennes) a donné un autre exemple, après celui de Montréal, de l’incontestable succès des grandes bibliothèques ouvertes dans les villes françaises ces vingt dernières années comme autant de lieux privilégiés du lien social, de l’accès au savoir et du partage culturel. L’ouverture dominicale attire un public neuf. Les conditions pour ouvrir ne sont pas simples, de la négociation des régimes indemnitaires aux casse-têtes des plannings. Mais le jeu en vaut la chandelle, puisqu’au bout du compte, c’est l’insertion de l’établissement dans le tissu social et urbain qui s’en trouve renforcée.

Transmettre l’expérience

Prolongeant les interventions, la table ronde modérée par Patrick Bazin (Lyon) se proposait de définir « la fonction de direction au service d’une bibliothèque à dimension sociale » : si la mission de diffusion de la culture est encapsulée dans des missions plus larges et plus diverses, que doit être un directeur de bibliothèque ? Jean-François Jacques (Paris) plaide pour une diversification des compétences. Delphine Quéreux-Sbai (Reims) invite à se positionner clairement dans le rôle nouveau de la bibliothèque, au cœur du champ social. Gilles Gudin de Vallerin (Montpellier, président de l’ADBGV) relève la complexité croissante des métiers, et la nécessité de l’ancrage territorial.

Message relayé par Thierry Ermakoff (Enssib), qui insiste sur la convergence de ces métiers, et appelle les professionnels à transmettre leur expérience aux responsables de demain. Quelles bibliothèques piloteront-ils dans le futur ? La synthèse conclusive de Michel Melot n’était ni optimiste ni pessimiste. Pour construire la bibliothèque du futur, la sagesse du bibliothécaire doit concilier innovation et pragmatisme.