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La nouvelle BPI à l’usage :

réaménagement des espaces et des collections, 2000-2008

Sophie Danis

En janvier 2000, la Bibliothèque publique d’information à Paris (BPI) rouvrait ses portes dans le Centre Georges-Pompidou rénové, après plus de deux ans de travaux. La presse soulignait alors que si le Centre avait conservé son allure extérieure si caractéristique avec ses tuyaux colorés et sa célèbre « chenille », l’intérieur présentait un nouveau visage, en particulier celui de la bibliothèque  1. Changement, voire rupture ? Le Parisien titrait à la veille de la réouverture : « Les étudiants retrouvent Beaubourg  2 », montrant par là que l’image d’une bibliothèque considérée comme universitaire avant tout, au rebours de sa mission de lecture publique, restait à faire évoluer.

Autres permanences, délibérées celles-là, et saluées par les journalistes : la gratuité et le libre accès aux collections.

Mais ce qui ressort des articles de l’époque, c’est surtout la métamorphose frappante de l’organisation des espaces, associée à celle des couleurs : « exit le vert pomme soixante-huitard », l’esthétique « seventies », le « bazar 3 », le « sauvage et l’improvisé 4 »… remplacés par « un espace fonctionnel […] et facile à décrypter 5 », un « repérage aisé 6 » des secteurs grâce aux couleurs de la signalétique, un « éclairage convivial » des rayonnages gris foncé, des « tables sagement regroupées loin des […] livres  7 », la moquette prune, bref une bibliothèque « disciplinée et mature 8 ». Transparence et clarté, au sens propre comme au figuré.

À vrai dire, la presse généraliste qui s’extasiait sur les 14 kilomètres de rayonnages maintenait cependant un voile pudique sur le contenu des 400 « ordinateurs » (traduire : écrans multimédias), laissant transparaître une certaine ignorance sur ce point. Les nouveaux espaces dédiés (presse, autoformation, son-vidéo), ainsi que le premier niveau consacré à l’information de « premier secours », étaient quant à eux dûment signalés. Livres Hebdo allait jusqu’à remarquer que les livres étaient classés par disciplines – ce qui n’était pas une nouveauté, mais démontre que la disposition n’est pas sans influence sur la perception du classement.

La conception

En somme, les journalistes avaient assez bien compris le message délivré dans les visites guidées et autres communiqués, si l’on en juge par les objectifs déclarés dès 1996, peu après la décision de rénovation, par Martine Blanc-Montmayeur  9. Logé au cœur de la « somptueuse carcasse 10 », l’« animal protéiforme » qu’était la BPI devait tirer les leçons d’un libre accès offert dans des conditions que l’on peut qualifier d’extrêmes de par l’importance et la variété des collections, comme par la surfréquentation observée dès l’origine. Il fallait « penser, classer et ordonner encore davantage », segmenter de manière plus visible : les disciplines restaient un « fil directeur », mais on prévoyait des regroupements par support ou par usage, avec des parcours et des mobiliers différents, pour aboutir à une « lecture géographique de la carte documentaire » ; bref, faire pièce à la confusion, ressentie comme croissante, des formes et des genres de la connaissance, quitte à remettre en cause le « postulat multimédia » qui avait inspiré, à la BPI comme en d’autres bibliothèques, une organisation fondée sur les contenus confirmant la reconnaissance des « non-livres » comme des supports de culture et d’information à part entière.

En 1999, quelques semaines avant la réouverture, Martine Blanc-Montmayeur présentait dans le BBF une bibliothèque « revisitée  11 », dont le nouveau découpage de l’offre documentaire devait tenter de rendre la bibliothèque « suffisamment attractive pour les […] usagers [non-étudiants] pour qu’ils supportent les contraintes liées aux files d’attente et […] qu’ils s’identifient eux aussi à cette bibliothèque ».

L’objectif était de préserver l’ampleur des collections tout en essayant d’éviter l’effet de masse indifférenciée qui décourageait certains publics.

Un paysage différent

Assumant la profonde transformation qui consistait à extraire certains segments de collection de l’encyclopédisme « sans balises » (ce qui n’avait pas été sans débat dans les équipes), Martine Blanc-Montmayeur définissait le « service de référence » du premier niveau par les collections qui s’y trouvaient rassemblées (emploi, vie pratique, annuaires, encyclopédies et dictionnaires, biographies, bibliographies) et proches du bureau d’accueil général : des collections réduites dans un espace destiné à l’information de « première nécessité 12 » et largement troué par un majestueux et bruyant escalator. Au débouché du deuxième niveau, les premiers éléments en vue, passée la cafétéria, sont d’abord des écrans, ceux de l’espace Presse, ainsi que les télévisions étrangères et les carrels de l’Autoformation.

Un paysage volontairement conçu comme différent d’une bibliothèque traditionnelle, à l’intention du large public, notamment celui qui consulte la presse, d’autant que la fameuse salle d’actualité avait été supprimée dans la restructuration du Centre Pompidou. L’espace Presse, à côté des tables munies d’écrans pour les contenus numériques, offrait d’ailleurs un mobilier conçu pour la détente et non pour l’étude  13. De l’autre côté de l’allée centrale, les postes d’autoformation (cassettes, CD et cédéroms), accompagnés de discrets rayonnages d’usuels, attendaient eux aussi un public moins étudiant que le reste de la BPI. L’expérience qui avait consisté, dans les locaux provisoires, à rassembler cabines de langues et postes d’apprentissage des logiciels avait été jugée concluante.

Le reste en CDU

Le reste des collections, livres, périodiques et ressources électroniques était – est toujours – classé selon la classification décimale universelle (CDU) sur deux niveaux : dans chaque secteur, on trouve, de part et d’autre de l’allée centrale, les écrans sur tables à gauche et les périodiques à droite, les ouvrages étant en retrait derrière les écrans ou les bureaux d’information selon les endroits. La séparation des ouvrages et des périodiques, une nouveauté pour la BPI, visait elle aussi à clarifier le paysage. Quant aux ressources électroniques, leur cohérence intellectuelle avec les imprimés était « mise en évidence » par le paramétrage des postes en fonction de leur implantation : en sciences, ils donnaient accès aux bases scientifiques, en littérature aux bases littéraires, etc. L’ordre des secteurs avait finalement suivi l’ordre arithmétique de la classification, du 0 au premier niveau au 9 au niveau 3, toujours dans un souci de lisibilité.

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Allée du niveau 2 après les travaux. © Didier Loire

Bandes à part

Enfin l’espace Son-vidéo regroupait pour la première fois dans l’histoire de la bibliothèque l’ensemble des documents sonores et des films -documentaires, bien que les publics consultant ces deux types de documents fussent composés en partie d’usagers « à problèmes ». Il y avait certes un risque à les rassembler mais la consultation des documents sonores et audiovisuels accusait une baisse continue depuis plusieurs années et il fallait tenter de les valoriser en les rendant plus visibles, avec un espace dédié doté d’un imposant bureau d’information.

Please make yourself comfortable  14

Selon l’expression de Nic Diament, directrice-adjointe de la bibliothèque à l’époque, globalement les espaces devaient être « gemütlich  15 » ; le confort de l’individu, la réponse aux besoins individuels, facilement noyés dans le collectif, étaient des lignes directrices : d’où les chauffeuses en presse ou devant les télévisions, le maximum de places assises dégagées par le « tassement » des ouvrages sur un côté, les rayonnages plus hauts et serrés mais lumineux, les tables équipées d’éclairages « juste pour l’ambiance », et de prises électriques obtenues de haute lutte. Certes, les lecteurs en fauteuil roulant ne peuvent atteindre les étagères les plus élevées, mais l’abandon des rayonnages à mi-hauteur était la seule possibilité pour maintenir la capacité en places assises à plus de deux mille, et le volume des collections imprimées était intangible. L’ensemble est très rectiligne, à cause du quadrillage des câbles et de l’alimentation électrique. Partant du principe que les lecteurs trouveraient toujours les ouvrages, et qu’ils ne liraient pas entre les rayonnages, le choix effectué soutenait la mise en valeur des écrans pour inciter à la découverte des richesses invisibles auxquelles ils donnaient accès, ainsi que les espaces de travail et de lecture.

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Aspect des rayonnages avant les travaux. © Hoepffner

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Le placement dispersé des postes informatiques avant les travaux. © Hoepffner

La suppression des « recoins » au profit des rayonnages alignés, rappelle Nic Diament, facilitait le câblage, prévenait la petite délinquance observée précédemment, et favorisait l’interdisciplinarité par la continuité de la structure.

Premières évolutions

En paraphrasant Paul Valéry, l’on pourrait dire que la Bibliothèque publique d’information manifeste une longue hésitation entre le support et le contenu. Ainsi l’espace Son-vidéo a été réaffecté en 2004, à la faveur de la modernisation du système audio-visuel, à la musique sous tous ses supports : imprimé avec les partitions et les livres, qui se trouvaient noyés au milieu du secteur Arts et loisirs, et dont la consultation était parmi les plus faibles ; sonore bien sûr, audiovisuel et enfin numérique avec les bases et sites sélectionnés. Cependant les documents sonores parlés, qui relèvent de toutes les disciplines, sont restés regroupés dans ce même espace, faute de pouvoir être intégrés dans l’offre numérique disponible sur les écrans multimédias. Les films documentaires, numérisés, ont été dans le même temps répartis dans les secteurs en fonction de leur contenu, les écrans étant spécialisés selon le secteur où ils étaient implantés. De la sorte ils rejoignaient les ressources électroniques – documents acquis et sites catalogués – dont l’accès était également spatialement structuré.

Retour à l’encyclopédisme multimédia…

En 2004 donc, à l’exception de l’espace Autoformation, dédié à un usage et comprenant tous les supports sur tous les domaines, de la philosophie à l’histoire en passant par le code de la route, la bureautique, la gestion ou les langues, l’ensemble de l’offre était de nouveau structuré selon ses contenus, faisant retour à l’encylopédisme multimédia ; la séparation des supports, dans chaque secteur, conservait néanmoins la lisibilité instituée en 2000. La consultation des films, une fois répartie dans les espaces et offrant une totale autonomie à l’usager, s’en trouva notablement accrue  16. Pour valoriser cette offre documentaire et le système de lecture qui en permet une utilisation très élaborée, un petit espace de dix carrels équipés d’écrans plus grands et utilisables par deux personnes fut néanmoins maintenu, donnant accès à l’ensemble de la collection de films.

… et désectorisation

En fait de lisibilité, la limitation des accès induite par le paramétrage sectoriel des postes restait manifestement opaque pour les usagers, et les statistiques de consultation des ressources électroniques inégales, voire insuffisantes. La crainte d’une demande outrepassant le nombre d’accès simultanés autorisés par les licences et provoquant des refus d’accès se révélait en général infondée. Après réflexion, il fut décidé en 2005 de désectoriser l’ensemble des ressources électroniques, à l’exception des bases de presse et de la musique. En 2006, ce fut au tour des films d’être désectorisés, pour harmoniser leurs conditions d’accès avec celles des ressources électroniques, ce qui était plus facile à comprendre pour l’utilisateur, et au vu du sous-emploi qui demeurait le lot des places équipées d’écrans, à divers degrés selon les secteurs.

Des inquiétudes s’exprimaient alors dans les équipes, sur la concurrence, voire les conflits possibles entre l’usage studieux des postes pour les ressources électroniques et la consultation démultipliée des films, tant en termes de disponibilité des écrans que de nuisances sonores (malgré le soin apporté au choix des casques) ; ce ne fut pas le cas. La non-fiabilité en 2005, puis l’absence totale des données statistiques disponibles de janvier 2006 à juin 2007 sur l’ensemble des consultations, n’ont pas permis par ailleurs de tirer un bilan chiffré de ces modifications jusqu’à présent.

Reclassements

Un autre secteur des collections a été modifié plus récemment, celui du premier niveau : là, il s’est agi de renforcer sa vocation d’information pratique et sociale, en rassemblant par exemple toute la documentation sur les concours et les carrières et en développant celle qui facilite la recherche d’emploi et la vie à Paris, tandis que les bibliographies – sérieusement désherbées – et biographies rejoignaient les généralités et l’histoire, plus propices à leur usage.

Enfin, une vaste remise en ordre des cotes, résultat des observations menées aux bureaux d’information, a été menée dans les sciences sociales, économiques et juridiques : en 2000, en effet, le droit et l’économie (33 et 34 pour les intimes de la CDU) avaient été déplacés après l’ethnologie (39), au-delà d’une « césure » constituée par une rangée de tables, par cohérence avec le bureau d’information spécialisé dans ces deux disciplines. Il semblait cependant qu’une telle entorse à l’ordre naturel des chiffres ne fût pas lumineuse pour les lecteurs autonomes qui recherchaient par eux-mêmes les ouvrages repérés dans le catalogue  17. D’autres reclassements ont eu lieu, comme la mise des statistiques en « tête de gondole » de l’économie, tous dans l’objectif d’une meilleure exploitation des livres. 180 000 documents ont été déplacés au total.

Le choc hollandais

En décembre 2007, une excursion bibliothéconomique aux Pays-Bas organisée par la BPI pour des bibliothécaires territoriaux, auxquels s’étaient joints une quinzaine d’agents de l’établissement – qui en firent un debriefing enthousiaste au retour –, incitait à poursuivre ces évolutions et à lancer une réflexion sur des modifications souhaitables des espaces et des services, en commençant par un bilan du réaménagement dont la conception atteignait dix ans d’âge. Deux groupes, composés « d’anciens » ou de collègues arrivés après la rénovation, s’exprimèrent sur la disposition des collections, l’organisation des espaces, les bureaux d’information, les axes de circulation, les services et l’image globale de la bibliothèque dans ses murs  18. D’où il apparut que si certains objectifs étaient atteints, certains résultats n’étaient pas au rendez-vous, contredisant finalement la logique d’origine, si solide fût-elle dans ses attendus.

Du lourd au léger, du raide au souple

Là où le public, comme Livres Hebdo, ne voyait qu’ordre et beauté à la réouverture, les bibliothécaires, de retour des Pays-Bas, regrettent l’uniformité et la froideur. Disciplinée, voire disciplinaire, la Bibliothèque publique d’information version 2000 ? Elle manque des rondeurs préconisées par les spécialistes des lieux d’accueil, il faudrait arrondir les angles.

La circulation entre les étagères est plus difficile (notamment le croisement), et ce « tassement » des collections imprimées va à l’encontre de leur valorisation, du butinage, de la découverte, ce qui défavorise particulièrement la littérature, d’un usage moins aisé que d’autres disciplines en consultation sur place, et par ailleurs implantée au fond du dernier niveau. D’autres domaines qui ne relèvent pas de l’usage studieux majoritaire, comme la cuisine ou le bricolage, sont cachés au sein des sciences et techniques, derrière l’un des imposants bureaux d’information

Ces bureaux, conçus pour être bien visibles et favoriser le recours à la médiation des bibliothécaires, recueillent une partie des critiques exprimées : massifs, « raides et métalliques », alignés le long des allées centrales, ils présentent l’avantage de rassembler autour des agents en service public un ensemble d’usuels et de documentation, mais ils « tournent le dos » aux ouvrages qu’ils masquent partiellement par leurs cloisons, et n’incitent pas à un renseignement mobile. Sans développer ce point périphérique à la disposition des collections, disons que la comparaison avec les « plots » de renseignements légers observés à Amsterdam et Rotterdam, mais aussi dans les Idea Stores de Londres ou à Helsinki, disséminés dans les collections, où des bibliothécaires « ambulants » délivrent les renseignements côte à côte avec les lecteurs, a largement questionné les « bépéistes » voyageurs ; lesquels sont à tout le moins quotidiennement contrariés de ne pouvoir suffisamment tourner leur écran vers l’usager sauf à risquer une déconnexion brutale.

Liberté, licences

La réorganisation linéaire des collections n’a d’ailleurs pas empêché le public de recréer les fameux « recoins », par exemple dans les « couloirs pompiers » nécessaires à la sécurité au fond des plateaux : et certes, il peut arriver au responsable de permanence d’y interrompre de coupables activités comme un pique-nique au thon  19 au-dessus d’un livre d’art ou des infractions aux lois sur la propriété intellectuelle (photographie d’ouvrages, piratage de CD…), mais que serait la BPI sans ces lecteurs agréablement vautrés sur la moquette et plongés dans un traité poétique, mécanique ou artistique ? C’est là l’espace de liberté qui fait contrepoint à l’utilisation optimale des surfaces. Il faut également admettre que certains messieurs n’ont pas renoncé à importuner les lectrices ou les vacataires étudiantes en charge du rangement dans la configuration de l’an 2000.

Les rayonnages de périodiques d’autre part, placés entre les bureaux d’information et les tables, tout comme les blocs de postes « debout » implantés à côté desdits bureaux, ne favorisent pas la visibilité circulaire des bibliothécaires sur un large espace. Ceux-ci estiment que la séparation des périodiques des monographies n’a pas eu l’effet escompté au bénéfice des périodiques. Le mobilier est pourtant très fonctionnel, puisque les boîtes renfermant les derniers numéros se déplacent avec l’avancée du rétrospectif.

La rationalisation des espaces, destinée à faire coexister le maximum d’usagers et de collections dans le respect des normes de sécurité, suggère à certains l’image d’un « élevage en batterie », à d’autres, moins radicaux, celle d’un magasin (de bibliothèque, peut-être). L’aspect quelque peu industriel des deux éléments (public et collections) peut d’ailleurs inspirer une certaine pression.

Ordre invisible, usages visibles

L’ordre numérique adopté pour le classement, hors espaces dédiés, est considéré comme « invisible » par certains, qui le comparent à une logique plus modulaire, « par quartiers ». Cependant l’on sait que les choix thématiques sont souvent peu clairs pour le public, et les lecteurs étaient souvent perdus dans l’aménagement précédent. Certains secteurs souffrent d’être éloignés les uns des autres : la classe « 8 » (langues et littérature en CDU), séparée de l’autoformation et de la philosophie, les sciences sociales de l’histoire ; mais il fallait composer avec les surfaces disponibles aux différents niveaux et la répartition possible autour de la cage centrale de l’escalator  20.

Qu’en est-il des espaces spécialisés ? Le niveau 1, dont l’utilité sociale ne fait que croître avec les années, est jugé peu approprié aux publics visés, peu chaleureux pour des usagers en recherche d’insertion sociale, d’emploi ou de reprise d’études, qui ne sont pas des habitués des bibliothèques. Ce public pourrait presque se sentir discriminé, et mis « à part », comme celui de l’autoformation. On ne saurait parler de « ghettoïsation », dont la crainte était évoquée par Martine Blanc-Montmayeur en 1999, mais les contrastes sont très visibles entre des espaces comme ce secteur « d’information immédiate », ceux de l’autoformation et de la musique, ou encore des télévisions du monde, d’une part, et le reste des espaces, d’aspect globalement universitaire tant par leur public que par leur offre documentaire, d’autre part. L’espace Autoformation, trop éloigné du bureau d’accueil du premier niveau, situé à l’étage supérieur, est malaisé à localiser. Tout comme l’espace Musique, son taux d’occupation est d’ailleurs largement et inversement proportionnel à la saturation des espaces généraux par les étudiants.

L’offre de télévisions étrangères, conçue tout à la fois comme un appoint à l’apprentissage des langues dans l’espace autoformation voisin et comme un complément à l’offre de presse, est exemplaire d’un « bon » concept qui se révèle problématique à l’usage : social, trop social… Il y a du pour et du contre : ces 12 postes sont le seul média réellement adapté à un public en difficulté avec l’écrit, y compris dans le simple maniement d’un poste informatique, mais ils concentrent une petite population de marginaux avec les problèmes bien connus de tous qui s’ensuivent et n’assurent pas la fonction didactique initialement prévue.

L’espace Autoformation, qui constitue assurément l’un des fleurons de la bibliothèque, est sensiblement modelé par les contraintes financières, techniques et architecturales qui ont présidé à l’aménagement. Les carrels, mobilier standard, sont trop profonds et insuffisamment insonorisés. L’usage commun de l’espace est bien celui de l’apprentissage, mais n’exclut pas en définitive les conflits entre les apprenants de langues étrangères avec leurs soliloques mezza voce, et ceux qui se familiarisent avec d’autres domaines. Surtout, comme dans l’espace consacré aux informations sociales, la distinction entre collections et service y est moins pertinente encore qu’ailleurs. Pour une offre qui réclame de l’accompagnement, voire du tutorat, le regret persiste sur la disposition géométrique des 120 cabines alignées, plutôt qu’organisées de manière circulaire autour d’un bureau qui serait central et non adossé à l’une des extrémités de l’espace. Ces appréciations négatives ne doivent pas occulter les données objectives issues des enquêtes : l’usage est en hausse (de 4 % à 7 % des visiteurs, un ratio perfectible), et les publics visés ont répondu à la proposition (demandeurs d’emploi, actifs… et retraités).

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L'espace Autoformation après les travaux. © BPI

Sur le mobilier dans son ensemble, qu’il s’agisse des rayonnages, des présentoirs ou du reste, là aussi le contraste avec les Pays-Bas a frappé les esprits : c’est le règne de l’homogénéité dans les formes et les couleurs. Les termes de « monumental, haussmannien » ont été employés, et la signalétique de couleur ne suffit pas à introduire la fantaisie et la diversité appréciées dans les bibliothèques d’Amsterdam et Rotterdam.

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Après les travaux, un nouvel espace fonctionnel et ordonné. © BPI

Au total, le souhait est de réintroduire une dose de flexibilité, qui permette d’adapter plus facilement l’offre et les espaces aux usages, qu’ils soient collectifs ou individuels.

La réponse du public

La « semaine-test » pour l’évaluation de l’usage des imprimés, prévue en 2008, ainsi que le retour des données de consultation en année pleine pour les documents gérés par le portail documentaire, permettront de juger précisément de la réponse des publics aux modifications déjà réalisées. L’enquête de public de 2006 a donné des tendances sur l’évolution des usages : l’autoformation, la consultation libre d’internet, l’utilisation professionnelle de la bibliothèque, mais aussi le travail sur les propres documents du visiteur, progressent. Tous les autres usages diminuent, notamment l’usage des livres : 67 % des visiteurs les utilisaient en 1995, contre 59 % en 2006. Il en va de même dans les résultats des semaines-test de 2003 et 2005 : 45 000 consultations pour la première, 35 000 pour la seconde  21. Le réaménagement de l’an 2000 n’est pas nécessairement la cause de cette érosion, qu’il n’a cependant pas enrayée.

Le public, lui, n’a pas changé : toujours composé de quelque 70 % d’étudiants en période universitaire, qui se réduisent à un peu plus de 50 % en été, et comportant toujours environ 95 % de bacheliers. Plus jeune, il vient à 87 % pour travailler mais pas toujours sur les collections (les fameux « touche-à-rien » ont progressé de 10 à 13 % entre 2000 et 2003). On remarque, résultat confortant la politique de l’offre du premier niveau (bien que la population de référence ait augmenté), que les usagers demandeurs d’emploi constituaient 3,8 % du public en 1995 et 6 % en 2006. 94,5 % des visiteurs interrogés ont trouvé ce qu’ils cherchaient, au moins en partie. La BPI reste une « mine d’or  22 », un espace documentaire « systématique » et non « aléatoire » comme Google  23, un lieu où les livres sont réels… Cependant les ressources numériques continuent d’échapper majoritairement au public, et la démarche

documentaire du visiteur privilégie la sélection à l’exploration  24.

Du renouvellement à la surprise

Carcasse ou carrosse, le Centre Pompidou reste une implantation hors pair pour la Bibliothèque publique d’information, et constitutive de son identité ; à nous de continuer à travailler sur les collections et leur exploitation, à asseoir et préciser notre image hors des cercles d’usagers captifs, à effectuer des choix, quantitatifs et qualitatifs, pour améliorer le service rendu en fonction d’une politique déterminée.

Les questionnements sur l’avenir de la bibliothèque dans ses murs sont moins aigus que naguère dans le discours professionnel, une fois admis qu’il y a complémentarité plutôt que concurrence entre l’offre matérielle et l’offre virtuelle, et que la médiation du bibliothécaire semble utile dans les deux cas. Il est inévitable que les bibliothèques publiques, et la BPI au premier chef, satisfassent comme d’autres lieux d’accueil du public, commerciaux ou pas, à l’obligation de renouvellement régulier de leurs espaces : suivre et devancer les publics tout à la fois, s’adapter, tester, en cherchant toujours à séduire davantage les utilisateurs réels et potentiels ; bref, en proposant, comme le disait Dominique Lahary voici déjà quelques années, « un grand service public de la surprise 25 ».