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Comme le phénix de ses cendres

La bibliothèque Anna-Amalia de Weimar

Gernot U. Gabel

Après l’incendie qui, dans la nuit du 1er au 2 septembre 2004, a ravagé la bibliothèque de la duchesse Anna Amalia à Weimar (la HAAB, pour Herzogin Anna-Amalia Bibliothek *), la restauration complète du bâtiment et de ses collections semblait difficilement imaginable : le feu avait détruit plus de 50 000 volumes de grande valeur, ainsi que des manuscrits et de nombreuses œuvres d’art. Trois ans plus tard, le 24 octobre 2007, les salles de lecture rococo, magnifiquement rénovées, ont néanmoins rouvert sous le haut patronage de Horst Köhler, le président de la République fédérale d’Allemagne.

Le soir du drame, tandis que les flammes dévoraient la partie supérieure de l’édifice, le personnel réussit à sauver près de 28 000 volumes avec l’aide de dizaines de volontaires. Une fois l’incendie maîtrisé, 62 000 autres ouvrages complètement détrempés furent récupérés dans les décombres calcinés. Aussitôt déposés dans des sachets en plastique, ils furent d’abord congelés, puis envoyés au centre de restauration de Leipzig afin d’être séchés et remis en état. Un an plus tard environ, un premier lot de mille ouvrages retrouvait le chemin de Weimar où il était accueilli comme il se doit par le personnel et la presse. Au total, quelque 16 000 volumes furent ainsi minutieusement restaurés avant la réouverture du bâtiment. Le délai prévu pour la restauration de l’ensemble des fonds endommagés devrait courir jusqu’en 2015.

Exceptionnel élan de solidarité

Dès le lendemain de la catastrophe, la solidarité organisée à l’échelle du pays tout entier suscita des initiatives privées d’une ampleur sans précédent, auxquelles s’associèrent des gens de tous âges et de toutes conditions. On ne saurait dénombrer les concerts de bienfaisance donnés par des orchestres professionnels et des chorales d’amateurs, les collectes impulsées par des banques, des entreprises, des supermarchés, des fondations diverses. Le ministère fédéral de la Culture débloqua des sommes considérables et le président Köhler accepta de parrainer cet appel de fonds lancé à l’ensemble des citoyens allemands. Dans un effort pour compenser les dommages subis par la HAAB, plusieurs bibliothèques allemandes et étrangères lui ont offert des titres qu’elles avaient en double, pendant que l’Association allemande pour la recherche (DFG) adoptait à son intention un programme d’acquisitions de livres.

Afin de soutenir ces multiples initiatives, la bibliothèque de la duchesse Anna-Amalia créa en son sein un groupe de travail chargé de synchroniser les activités et de concevoir une campagne de relations publiques intensive. Les résultats furent à la hauteur des espérances : en l’espace de trois ans, l’institution a reçu plus de 2 200 dons, pour un montant total de 17,8 millions d’euros (la plus grosse contribution individuelle étant un chèque de 5 millions d’euros). Avec le recul, c’est aujourd’hui une évidence que la HAAB a mené à bien l’opération de soutien la plus importante et la plus réussie de l’histoire des bibliothèques allemandes.

Des trésors si fragiles

Les 50 000 livres détruits par les flammes représentaient le cinquième environ des collections historiques de cette bibliothèque spécialisée dans la littérature allemande de 1750 à 1850. Ces pertes ont été estimées à 67 millions d’euros. Dès septembre 2004, tous les exemplaires disparus ont été recensés dans une base de données, de façon à coordonner les actions engagées pour les remplacer. Ce fichier impressionnant a permis aux particuliers et aux donateurs potentiels de prendre conscience de la fragilité d’un tel trésor national. De leur côté, les bibliothécaires savaient combien il serait difficile de remplacer les nombreux volumes rares et précieux disparus dans l’incendie, même s’ils ont pu très vite, grâce à l’élan de générosité, racheter certains titres manquants à des libraires de livres anciens. À ce jour, la HAAB a réintégré à ses collections près de 12 500 titres d’œuvres produites entre le xvie siècle et la moitié du xixe siècle (6 800 ont été achetés et 5 700 reçus à titre gracieux), dont 3 300 bibliographiquement identiques à ceux qui ont brûlé. Il existe aujourd’hui un espoir raisonnable d’arriver, le temps aidant, à restituer les collections aux trois quarts, mais cela veut malheureusement dire qu’une proportion non négligeable des volumes détruits est à jamais irremplaçable. Avec les acquisitions, les dons et les échanges, on estime que la réfection des collections devrait durer une trentaine d’années.

Reconstruire le bâtiment

Lorsque les décombres eurent été déblayés, la commission de sécurité chargée d’inspecter les ruines du palais rococo édifié au xviiie siècle constata que, si les dégâts étaient considérables, par bonheur ils ne s’accompagnaient pas de problèmes structurels. Bien que les combles et la galerie du deuxième étage aient été détruits, le bas de l’édifice avait en grande partie été épargné. On put donc décider de procéder à la reconstruction, sachant qu’elle serait pour l’essentiel financée par le land de Thuringe et le gouvernement fédéral, et qu’une fois remis en état ce monument servirait d’abord à la conservation et à la consultation sur place des livres anciens. À terme, les salles de lecture des premier et deuxième étages seront pour l’essentiel transformées en musée, auquel seront rattachés le département des collections spécialisées et le centre pour la conservation du livre. Quant aux combles, qui autrefois servaient surtout de réserves, ils seront aménagés pour la consultation des cartes et des manuscrits.

Le nouveau centre d’études

Le feu ayant aussi endommagé les espaces de bureaux, la bibliothèque a dû supprimer l’ensemble des services proposés aux utilisateurs. Avant le drame, toutefois, 850 000 volumes avaient été retirés des réserves pour être entreposés en lieu sûr, et, de plus, la construction des nouveaux locaux de la HAAB touchait à sa fin. Cinq mois plus tard, en effet, elle inaugurait le nouveau centre d’études que Michael Knoche, son directeur depuis 1991, avait obtenu de haute lutte. Les cent places assises dont il est équipé furent d’une aide précieuse, compte tenu des circonstances. Ce cube aveugle muni de trois galeries est éclairé par la lumière du jour grâce à un plafond de verre translucide. Les lecteurs y ont directement accès à près de 100 000 volumes. Les titres commandés à la réserve souterraine sont directement acheminés jusqu’au bureau d’accueil par un système automatisé. L’ouverture de cet espace et l’agrandissement substantiel des réserves ont permis à la HAAB de renouer avec sa mission première, celle d’une bibliothèque de recherche d’importance nationale.

Une restauration fidèle

L’équipe d’architectes et d’artisans à qui fut confiée la restauration du palais rococo a travaillé avec le souci de préserver les matériaux d’origine dans toute la mesure du possible. Bien souvent, les poutres en bois n’avaient été que superficiellement attaquées par les flammes. Nettoyées avec soin, elles ont été repeintes, de même que les rayonnages abîmés par l’eau ont été recollés avant de recouvrer leurs couleurs initiales. Dans le décor restauré à l’identique, l’intérieur resplendit à nouveau de ses tons blanc, bleu clair et or. Le plafond lui-même a retrouvé ses stucs, reproduits à partir des photographies d’un artiste de la ville. Et pour prévenir un autre désastre, la bibliothèque est désormais équipée d’un système d’extinction automatique très perfectionné. Les salles de lecture historiques paraissent plus spacieuses qu’autrefois, grâce au gain de place rendu possible par les nouvelles réserves. Aujourd’hui, les rayonnages en bois n’accueillent « que » 40 000 volumes précieux (contre 140 000 auparavant, et alors que la HAAB en possède au total pas loin d’un million).

Quant aux façades extérieures, elles ont retrouvé les teintes choisies pour elles à l’occasion d’un ravalement effectué au milieu du xixe siècle. Le monument historique qui abrite la bibliothèque a ainsi repris sa place parmi les centres d’attraction touristique du vieux Weimar, ville classée au patrimoine de l’Unesco en 1998. Pour des raisons de sécurité, le nombre de ses visiteurs sera toutefois limité à 900 000 par an, ce qui oblige à refuser de très nombreuses demandes.

Parce qu’ils tirent une légitime fierté du génie littéraire allemand, les habitants de ce pays ne sont pas près d’oublier que cette bibliothèque pleine de charme, placée en son temps sous l’autorité du plus grand de leurs poètes, Johann Wolfgang von Goethe, a failli disparaître à jamais. Le président Köhler a sûrement su trouver les mots justes pour traduire ce sentiment, lorsqu’il a parlé, dans son discours d’inauguration, d’« un jour de joie pour la nation culturelle qu’est l’Allemagne ».

Décembre 2007