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Union européenne et bibliothèques

Quelles opportunités pour les prochaines années ?

Corinne de Munain

L’Union européenne dicte aujourd’hui nombre de choix politiques territoriaux dans l’Hexagone. Et environ les deux tiers des textes législatifs nouveaux adoptés par l’Assemblée nationale relèveraient du droit communautaire. De son côté, dès qu’il le peut, chaque État membre fait valoir l’importance de ses choix nationaux pour faire avancer les priorités communautaires. La France ne fera pas exception à la règle lorsqu’elle présidera, au second semestre 2008, le Conseil européen. Dans le domaine culturel, ce sera pour elle l’occasion de valoriser auprès de ses partenaires son engagement en faveur de la diversité culturelle et du dialogue entre les cultures, dans une Europe qui fait face à des défis majeurs tels que la mondialisation, le vieillissement des populations ou les migrations.

Les priorités politiques de l’Union

Les bibliothèques l’ont compris : le terme « culture » apparaît peu dans les priorités des financeurs européens pour la période 2007-2013, qui vont à la recherche, à l’éducation et à la formation, pour améliorer l’emploi et la cohésion sociale 1.

Le développement de l’environnement numérique est l’axe principal de la politique de l’Union européenne dans les domaines des médias, de la santé, des télécommunications ou de l’administration en ligne. Elle fait le pari que le citoyen, consommateur critique et coproducteur d’informations et de savoirs pourra ainsi :

  • mieux adapter ses compétences personnelles et professionnelles à un environnement économique et social de plus en plus mouvant, et ce, quels que soient son âge et sa situation géographique ou socioculturelle ;
  • développer des échanges avec des interlocuteurs d’horizons sociaux, culturels et professionnels variés ;
  • saisir toutes les occasions de mobilité intra-européenne qui lui sont offertes 2.

La Commission européenne donne clairement la priorité à des objectifs économiques pour une « société de la connaissance compétitive 3 ». En France, le premier réflexe est de conclure à la perte d’influence de la culture dès lors que l’argument économique est mis en avant. Il est vrai que certaines réalités ne militent pas en faveur de l’Europe :

  • Tout ne va pas pour le mieux dans le meilleur des mondes numériques et les contradictions ne manquent pas lorsque l’on passe des objectifs affichés à la pratique et à la définition des responsabilités des uns et des autres. En effet, dans le domaine culturel, s’applique le principe de subsidiarité. Il signifie que l’Union n’intervient que si son action apparaît « plus efficace » qu’une action menée par les États membres : elle rédige des chartes, des recommandations. Dans le domaine de la numérisation, elle finance des outils de recherche multi-lingue, des interfaces techniques, la constitution de groupes de réflexion ou des études de public, mais pas le cœur de l’action : la numérisation des documents elle-même, entièrement assumée par les États membres.
  • Autres exemples : il n’existe pas d’harmonisation européenne en matière de législation sur le prix du livre, ni concernant le taux de TVA sur les publications électroniques, alors que les publications imprimées bénéficient, elles, d’un taux réduit dans toute l’Union. Or, sur ce dernier point, le taux de TVA est l’obstacle le plus important au développement de la documentation électronique en Europe, si l’on en croit l’étude conduite en 2006 par le groupe de Francfort 4 sur l’impact de celle-ci sur les budgets des bibliothèques universitaires européennes. On en arrive même à un effet contre-productif pour la circulation de la connaissance au sein de l’Union, comparativement à des pays qui appliquent un taux zéro de TVA comme les États-Unis.
  • Enfin, soutien au cinéma mis à part, les financements européens n’intègrent la dimension culturelle que de manière très indirecte, soit par l’entrée technique du numérique, soit comme élément d’attractivité d’un territoire rural ou du développement urbain de quartiers en difficulté.

En même temps, le vaste objectif européen, brassant les concepts d’innovation, de technologies de l’information, de compétitivité, d’économie de la connaissance, s’il n’est pas exempt d’ambiguïtés 5, n’est pas antinomique avec la mission culturelle d’accès du plus grand nombre au monde de la connaissance. Les bibliothèques, qui montent chaque jour sur le terrain des partenariats avec des organismes de formation et des structures à vocation éducative, en sont un vivant exemple. Compte tenu de la diversité de leurs missions, nombre d’actions menées par elles ont vocation à s’inscrire dans des projets soutenus par la Commission. Plusieurs bibliothèques, françaises ou étrangères, ont bénéficié de ses aides, en intégrant dès le départ l’alternative, certes contraignante, qui s’offre à elles : soit s’inscrire dans des macro-projets avec au moins cinq partenaires européens, soit s’inscrire délibérément au niveau local.

La complexité du montage de projets adressés à la Commission européenne n’a pas échappé à nos collègues allemands : le réseau d’expertise pour les bibliothèques (coopération internationale) finance un spécialiste à plein temps pour la veille sur les programmes et le suivi a posteriori des réponses aux appels d’offres impliquant des bibliothèques allemandes, quel que soit leur profil 6.

Cet article vous invite à un survol décomplexé des priorités et programmes européens qui recèlent certaines opportunités pour les bibliothèques.

Illustration
Circuit d'élaboration des thématiques éligibles à financement européen dans le cadre de la politique régionale

Les bibliothèques à la croisée de plusieurs champs d’action européens

Les bibliothèques sont potentiellement concernées par trois domaines d’activités de la Commission européenne, mis en œuvre par trois directions générales.

La société de l’information (Direction générale de la société de l’information et des médias)

Fer de lance de l’innovation et de la compétitivité en Europe, cette direction 7 dotée de moyens conséquents vise à une « meilleure qualité de vie pour tous, tous les jours, partout » via la diffusion au plus grand nombre des technologies de l’information et de la communication (TIC). Dans le domaine de la recherche, elle envisage de créer des centres de compétences pour la production et la conservation de données numériques 8. Un de ses postulats est que la croissance et l’emploi seront réalisés via de nouveaux investissements dans les industries des technologies de l’information 9. Elle encourage massivement l’équipement des collectivités territoriales en réseaux de télécommunications « large bande » et à haut débit, et l’équipement des ménages en TIC.

Cette direction est a priori la plus connue des professionnels des bibliothèques, puisqu’elle est à l’origine, en septembre 2005 – sur proposition française –, de l’initiative « I 2010 : bibliothèque numérique 10 ». Cette initiative a donné naissance au projet de bibliothèque numérique européenne, point d’accès harmonisé et multilingue au patrimoine scientifique et culturel européen numérisé, quel que soit son support (imprimés, audiovisuel, images fixes…) 11. L’objectif fixé par la Commission prévoit un accès à 2 millions de documents en ligne fin 2008 pour atteindre les 6 millions d’ici fin 2010. À terme, cette bibliothèque doit aussi permettre d’accéder à des documents plus récents, encore sous droits d’auteur 12. Une fondation a été créée fin 2007 pour présenter le prototype de ce projet. La DGINFSO finance en outre, par le biais de son programme E-Content+ 13, des projets de développements technologiques bénéficiant aux bibliothèques numériques.

La politique régionale de l’Union européenne (Direction de la politique régionale)

Deuxième budget de la Commission Européenne (380 milliards d’euros pour la période 2007-2013, dont 4 % iront à la France), cette direction 14 vise à maintenir la cohésion économique et sociale du territoire de l’Union en corrigeant les déséquilibres entre régions, pour des priorités resserrées incluant l’innovation et la mise en place de la société de la connaissance. Deux de ses cinq priorités pour l’attribution de fonds européens aux régions concernent les technologies de l’information (notamment l’établissement de contenus numériques) et l’engagement de participer davantage à l’éducation et la formation. De 2000 à 2006, des Espaces culturels multimédias, parfois présents dans des bibliothèques, ont ainsi été financés comme outils d’appropriation des technologies de l’information par le citoyen. Dans le même temps, près de 50 nouvelles bibliothèques ont pu bénéficier d’aide au titre du Feder (Fonds européen de développement régional), en Aquitaine par exemple.

L’éducation et la culture (Direction générale de l’éducation et de la culture)

Cette jeune direction 15 aux moyens modestes a pour mission de « renforcer et promouvoir l’éducation et la formation tout au long de la vie, la diversité culturelle et linguistique, la mobilité et la participation active des citoyens européens ». Outre le suivi du sport, de la jeunesse, de la promotion de la citoyenneté européenne via le jumelage des villes, elle est en charge des politiques et des programmes européens de financement concernant l’éducation et la formation, la culture et le multilinguisme. L’agence exécutive Éducation, Audiovisuel et Culture gère pour le compte de la direction les trois programmes suivants 16 :

Éducation et formation tout au long de la vie

Ce programme finance toutes les possibilités d’apprentissage offertes depuis le plus jeune âge jusqu’à la retraite et des projets et activités visant à promouvoir les échanges, la coopération et la mobilité entre les systèmes éducatifs et de formation dans l’Union. Doté d’un budget de près de 7 milliards d’euros, il comprend quatre sous-programmes : Comenius (élèves), Erasmus (étudiants), Leonardo da Vinci (formation professionnelle), et Grundtvig (éducation des adultes) 17. Visant à favoriser la mobilité des personnes en intégrant la dimension du plurilinguisme, dans un monde professionnel qui requiert une actualisation constante des compétences, ce dernier volet encourage la formation de réseaux de formateurs issus d’horizons divers (universités, chambres de commerce, écoles professionnelles, PME...).

Quelques exemples de projets financés par Grundtvig :

  • PuLLS, centres et outils pédagogiques de formation tout au long de la vie : cinq réseaux de bibliothèques, une université et une agence de gestion de projet dans sept pays européens 18.
  • Grundtvig Triangle Project : création d’un centre de formation tout au long de la vie par la bibliothèque municipale autrichienne de Dornbirn, un musée, un centre de formation pour adultes, avec une déclinaison lithuanienne et islandaise. À la fin du projet les adultes représentaient 68 % de la fréquentation de la BM 19.

Culture 2007-2013

Ce programme 20 faiblement doté 21 vise à encourager la mobilité transnationale des acteurs culturels et des œuvres artistiques et culturelles et à promouvoir le dialogue et les échanges interculturels 22. Outre un volet spécifique d’encouragement à la fédération en réseaux d’organismes menant des activités d’évaluation dans le domaine des politiques culturelles (observatoires culturels, universités...), l’aide porte notamment sur des projets de coopération culturelle et la mobilité des artistes et des œuvres, comme en témoigne le projet Animaliter, piloté par Strasbourg, autour de l’art de l’illustration.

Le projet Animaliter d’échanges sur l’illustration (Ville et communauté urbaine de Strasbourg) *

Ce projet, qui durera deux ans (fin 2007-fin 2009), associe le réseau des bibliothèques municipales de la ville et de la communauté urbaine, et dix villes dans six pays de l’est de l’Europe, ainsi que Barcelone et Gênes. Il se compose d’un programme d’échanges concernant les auteurs, les bibliothèques et leur personnel, les écoles d’art, les musées et les agents des collectivités locales impliquées dans le projet, sous forme de résidences d’auteurs, d’ateliers et séminaires de travail thématiques, de journées de formation, échanges d’expériences et de bonnes pratiques entre professionnels des bibliothèques. Le grand public n’est pas oublié puisqu’il bénéficiera de lectures, d’expositions, d’ateliers pour enfants et de publications d’ouvrages.

Partant du constat que ce domaine est faiblement conceptualisé en dépit de sa richesse et de son succès dans le monde éditorial, l’École supérieure des arts décoratifs de Strasbourg va proposer une revue européenne annuelle. Le projet a débuté avec l’inauguration du musée Tomi-Ungerer/Centre international de l’illustration à Strasbourg. Un colloque sur l’illustration en Europe devrait se tenir à Varsovie en mai 2008.

  1.  (retour)↑  www.club-strasbourg.eu
    Contacts : Anne Poidevin (Direction des relations intrenationales et européennes à la communauté urbaine) : anne.poidevin@cus-strasbourg.net
    Philippe Mignard (directeur-adjoint au service des bibliothèques) : philippe.mignard@cus-strasbourg.net

Europe pour les citoyens

Pour mémoire, l’objectif de ce programme d’affichage (215 millions d’euros) est de rapprocher l’Europe de ses citoyens dans leur vie quotidienne. Il favorise les jumelages entre villes. Le dialogue interculturel et la solidarité intergénérationnelle dans une Europe vieillissante constituent des éléments clés de ce processus.

Quelles implications pour les stratégies de services et les méthodes des bibliothèques ?

Stratégies

La lecture entre les lignes des grandes orientations communautaires en cours fournit quatre pistes intéressantes pour les stratégies de service des bibliothèques :

  • La mission de préservation de la diversité culturelle est plus que jamais d’actualité pour les bibliothèques au moment où va s’intensifier la bataille pour l’élaboration de contenus ;
  • Y compris en dehors du monde universitaire, elles peuvent apporter leur pierre aux côtés d’organismes formateurs pour l’adaptation d’outils de formation en ligne destinés au grand public. L’initiative de Creative Commons adaptée à l’éducation 23 pourrait être examinée avec profit. Certaines bibliothèques publiques danoises accompagnent la diffusion auprès du grand public de ressources en ligne issues de la plate-forme Moodle. Même sans aller jusqu’à la création de contenus, la diversification à venir de l’offre en ligne de formation tout au long de la vie va nécessiter un repérage et une médiation auprès du grand public, mission dont les bibliothèques peuvent décider de se saisir ;
  • Les bibliothèques constituent un excellent sas de première orientation pour informer le grand public sur l’Europe et les opportunités de mobilité intra-européenne. L’Europass permet par exemple à chaque citoyen européen de faire mieux reconnaître ses qualifications et compétences à l’étranger. Il inclut un passeport linguistique, un CV européen, et des outils en ligne de présentation normalisée des diplômes 24. Par ailleurs, on peut signaler l’initiative des principales bibliothèques publiques néerlandaises qui abritent les Info Points « Europe Direct » européens dans leurs locaux et à travers leur réseau d’information à distance Aladin 25.
  • Le multilinguisme, composante d’une réflexion plus vaste autour de l’accueil des personnes migrantes, qui ne fait pas actuellement l’objet d’une politique concertée au plan culturel, reste pour l’essentiel un chantier à ouvrir en France. La proximité potentielle des champs social et culturel fait encore peur dans l’Hexagone. Nombre d’expériences nordiques mériteraient pourtant d’y être examinées plus avant 26.

Méthodes

L’analyse des priorités européennes ne peut manquer d’affecter par ricochet les bibliothèques, comme tout service public. Se voient ainsi validées et encouragées certaines évolutions déjà à l’œuvre en termes de méthodes de travail :

  • Diversification des champs de compétences et donc des partenariats, en intégrant la démarche d’évaluation partielle dès la première année ;
  • Prise en compte de l’intensification actuelle des coopérations transfrontalières et/ou transrégionales. Les bibliothèques concernées peuvent par exemple envisager l’introduction dans leurs critères de recrutement d’une composante multiculturelle, ou à tout le moins de compétences linguistiques diversifiées ;
  • Recentrage sur les actions qui auront des répercussions concrètes sur la vie quotidienne de l’usager.

Les orientations communautaires recèlent des opportunités intéressantes pour les bibliothèques, à condition que celles-ci ne tombent pas dans le piège de la « technologie pour la technologie », du « numérique pour le numérique ». Deux de ces orientations donnent à réfléchir :

  • La France, contrairement à d’autres pays européens, a eu tendance à segmenter de manière peut-être trop artificielle les domaines de la culture, de la formation, de l’économie. La question du dépassement progressif de ces segmentations, qui relèvent plus d’un affichage institutionnel que de réelles divergences sur le terrain, mérite d’être creusée.
  • L’émergence de l’environnement numérique, en plaçant au centre la problématique de la qualité du contenu, donne aux bibliothèques une chance considérable pour tirer profit de leurs compétences transversales. En tant que garantes de la diversité culturelle, leur mission de vigilance démocratique apparaît plus que jamais d’actualité.

    Illustration
    La culture dans les principaux programmes de financement régional 2007-2013