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Bibliothèque de musée, bibliothèque dans un musée ?

La médiathèque du musée du quai Branly

Odile Grandet

« Une bibliothèque n’est pas seulement un endroit où règnent l’ordre et le chaos : c’est aussi le royaume du hasard. »

Alberto Manguel

Objets singuliers, unica, trésors… les musées et les bibliothèques partagent un même souci de l’objet et de sa conservation, quelle que soit à l’origine la nature de cet objet. Le musée du quai Branly, célèbre pour ses statues ou ses masques, est aussi le refuge/écrin de couvre-chefs, de petites cuillères et de lampes à huile… L’objet royal et l’objet du quotidien se côtoient.

Dans la bibliothèque règne le même chaos : le livre de poche acheté hier et le fichier électronique côtoient La relation curieuse et nouvelle de Moscovie, parue chez Pierre Aubouyn, libraire de Messeigneurs les Enfans de France, en 1698.

Proches et lointains, musées et bibliothèques sont pour une grande part issus d’une même histoire, mais, au sein de la bibliothèque, ce qui au final fait sens, qu’il soit sur un support du XVIIe siècle ou du XXIe, c’est le contenu – le texte et/ou l’image. L’épaisseur d’une collection de bibliothèque est autant dans la densité entrecroisée des contenus que dans la rareté des objets. Autre différence fondamentale, la bibliothèque ne fonctionne pas sur un mode électif alors que le musée consacre une œuvre quand il l’admet en son sein.

Proches et lointains donc, deux mondes, celui du musée et celui de la bibliothèque qui, ici, coexistent.

Bibliothèque de musée, bibliothèque dans un musée ? Qu’est-ce au final que la bibliothèque du musée du quai Branly ? Une collection à côté d’une collection, une collection dans un espace, un espace pour une collection ? Un lieu où dialoguent les cultures, où cohabitent plusieurs cultures professionnelles ?

Un lieu, d’abord.

Un navire, un iceberg…

L’espace dessiné pour la médiathèque par Jean Nouvel s’apparente à un des archétypes de la bibliothèque du XIXe siècle – Sainte-Geneviève ou la Nationale. Ceci, non pas en référence directe à ces établissements, mais bien davantage par rapprochement avec le musée : les jeux sur l’obscurité et la lumière sont aussi des jeux sur ce qui est caché (les réserves) et ce qui est montré. Le ventre du musée, enfoui sous le bâtiment et protégé par une paroi moulée de 750 m de long, est cet espace protégé qui non seulement met les œuvres à l’abri des crues, mais aussi à l’abri tout court. L’espace invisible – pour le public – est porteur de métaphores : les visiteurs questionnent ce qu’ils ne voient pas et conçoivent l’accès aux réserves et magasins comme le privilège ultime.

Il y a, dans la conception des espaces bibliothéconomiques, un peu plus de 3 000 m2, une réponse au manque d’espace – déployer 300 000 volumes en libre accès sur 1 000 m2 est impossible –, une réponse à un problème de conservation – beaucoup de papier acide dans les collections 1 –, mais aussi un parallélisme entre le fonctionnement des plateaux muséographiques et des espaces de bibliothèque : un analogisme architectural qui pénètre la définition même des services mis à la disposition du public.

L’inscription de la fonction documentaire dès le programme du musée n’est pas le fruit de la passion de quelques-uns pour l’objet livresque, mais bien un programme qui affirme le lien indéfectible entre l’œuvre et son histoire, faisant du futur établissement une « ruche culturelle » qui soit aussi lieu de production scientifique.

Ce que cette bibliothèque – dénommée médiathèque – a d’abord de singulier, c’est l’étendue de ses missions. Lorsqu’en 2002 la question de la délimitation du chantier de la médiathèque est posée, la réponse est structurée sous la forme d’une longue liste de chantiers dont la somme constituait le chantier médiathèque : projet bibliothèque, projet iconothèque, projet centre de documentation sur les objets, projet documentation sonore et audiovisuelle, projet portail documentaire, suivi de la construction et de l’aménagement, informatisation et insertion dans l’architecture globale du musée du quai Branly, collecte des archives de la constitution des fonds.

De ces projets sont nés un ensemble médiathèque qui recouvre une bibliothèque universitaire, un espace de documentation destiné au grand public et un service d’archives scientifiques et administratives : autant d’espaces publics articulés autour d’une collection polymorphe contenant des images (photographies, gravures, cartes…), des imprimés, des films, des enregistrements sonores, de la documentation électronique, des dossiers d’œuvres et des archives.

Collection singulière certes par sa forme, mais aussi par son histoire.

Singularité de la collection ?

Difficile, voire impossible, d’écrire sur la bibliothèque du musée du quai Branly, sans percevoir la nécessité de se retourner vers ses prédécesseurs, bibliothécaires du musée de l’Homme et du Musée national des Arts d’Afrique et d’Océanie, mais aussi bibliothécaires et lecteurs des institutions plus anciennes : musée d’Ethnographie du Trocadéro (MET) ou Musée colonial…

L’histoire de la collection, de sa constitution serait-elle la somme des histoires des institutions : MH + MNAAO = MQB ? Arithmétique étrange, résumé de toutes les contradictions du XXe siècle entre le Musée colonial, outil de propagande destiné à vanter l’exploitation des colonies et le musée de l’Homme, creuset d’un réseau de résistance, entre l’ethnologie et le colonialisme, entre l’histoire de l’art et l’ethnologie, entre l’éducation et la culture, les scientifiques et les artistes…

L’histoire d’une collection, dont le cœur est constitué d’ouvrages d’ethnologie et, pour une moindre part, d’ouvrages d’histoire des arts non occidentaux. L’histoire de la collection est aussi celle d’une discipline, discipline à l’histoire trouble : « L’ethnographie a pris pour domaine d’élection l’étude des sociétés “non mécanisées”, autrement dit -celles qui n’ont pas élaboré de grande industrie et ignorent le capitalisme ou en quelque sorte ne le connaissent que de l’extérieur, sous la forme de l’impérialisme qu’elles subissent. En ce sens l’ethnographie apparaît étroitement liée au fait colonial, que les ethnographes le veuillent ou non », écrit Michel Leiris 2.

L’histoire de la collection reste à écrire : collection publique, mais intégrant en permanence au fil de son histoire des bibliothèques privées de chercheurs. La collection rassemble toutes les histoires : histoires de lecteurs, histoires de missions, de voyages, histoires de misère et de richesse, histoires de financement privé et public, histoire complexe de la transformation du musée de l’Homme et du transfert d’une partie des collections vers le quai Branly, histoires de bibliothèques.

Si le tapis dessiné par le tissage des multiples récits reste à décrire et commenter, le thème principal de cette collection, ce qui en fait sa singularité, son unicité peut-être, c’est son attachement à l’ethnologie. Ethnologie et arts non occidentaux : il semble déjà que tout est exprimé en termes de politique documentaire. Reste tout de même, comme dans tout fonds spécialisé, à définir les marges, les disciplines connexes : qu’est-ce qui, aujourd’hui, est utile à l’ethnologie ? Les proximités scientifiques, avec l’histoire ou la linguistique sont-elles les mêmes qu’il y a un siècle ? Les anciennes zones de proximité doivent-elles être poursuivies ? La définition de ces disciplines connexes croise elle-même la carte documentaire parisienne : la préhistoire (nouveau musée de l’Homme), les arts européens (Institut national d’histoire de l’art), le voyage (musée de la Marine), l’archéologie (INHA). Autant de disciplines pour lesquelles les acquisitions seront limitées même si les chercheurs, à juste titre, appellent de leurs vœux une bibliothèque totale. Ainsi, lorsque l’INHA interroge ses lecteurs sur ce que serait leur bibliothèque idéale, les réponses sont sans surprise : « Une bibliothèque d’un nouveau type, déclare l’un deux, où l’histoire de l’art et les autres -domaines des sciences humaines se côtoieraient » ; « L’interdisciplinarité est le grand mot qui, depuis longtemps, me hante » affirme un autre 3.

Concernant l’ethnologie elle-même, discipline pour laquelle l’établissement est Cadist 4,  le défi des prochaines années sera notre capacité à acquérir dans les pays représentés par le musée : si l’acquisition des publications australiennes ou indiennes se fait sans difficulté majeure autre que celle de la sélection, les ouvrages publiés en Afrique, au Maghreb ou en Polynésie restent difficiles à repérer.

Espèces d’espace(s)

La médiathèque se déploie sur trois lieux publics, répartis sur trois bâtiments (quand le musée est construit sur quatre bâtiments), trois lieux qui remplissent des missions différentes.

Le salon de lecture Jacques Kerchache a été pensé par l’architecte comme un salon privé – confort, intimité, lumière douce, en rupture avec l’ambiance du plateau des collections permanentes : le salon est une halte, le repos du voyageur. Du point de vue documentaire, il a toujours été conçu à la fois comme un lieu de ressources pour les questions sans réponse : où, quand, quelles filiations ? et un lieu d’ouverture aux questions non encore posées. Cet écart entre l’affirmation de savoirs établis et la création de chemins de traverses, tracés ou à défricher, constitue l’intérêt du salon de lecture. Les 4 000 documents qui y sont présentés sont sélectionnés au sein de la collection : une partie de cette sélection est permanente, la plus grande part se construit en lien avec l’actualité. Ce lieu accueille tous les jours un public très varié, celui du musée : spécialistes et ignorants, solitaires et familles, grands et petits.

La médiathèque étude et recherche, située sur le toit du bâtiment musée à 22 m de hauteur, offre au lecteur une vue panoramique sur Paris. Cet espace orienté vers la recherche déploie de longues tables de travail couleur amarante posées sur un plancher teinté : la chaleur du bois sombre compense harmonieusement les parois vitrées. Cube de verre ouvert sur la ville, cube de lumière quand la nuit tombe, la médiathèque étude et recherche est le lieu d’où sont accessibles tous les services.

La salle de documentation des collections et des archives domine le jardin – œuvre de Gilles Clément – depuis le bâtiment de la rue de l’université. Lieu hybride, destiné à la fois aux chercheurs, conservateurs, restaurateurs, commissaires d’expositions de la maison, mais aussi au public extérieur, cet espace fonctionne presque entièrement sur la base d’une consultation dématérialisée et constitue un lien fort avec la muséographie puisqu’il gère les dossiers d’œuvres.

Ces trois espaces vivent selon des rythmes différents : hordes des dimanches dans le salon de lecture, calme studieux des périodes d’examens pour la médiathèque étude et recherche (quand seul se fait entendre le cliquetis des claviers), plongées interminables dans les inventaires d’institutions défuntes pour la salle de documentation des collections. Mais chacun de ces espaces, dix mois après l’ouverture, a trouvé son public. Si nous ne pouvons encore nous targuer d’avoir des fidèles, voire des habitués, une communauté de lecteurs d’origines très diverses est en train de se créer autour de la collection.

La médiathèque du musée a réussi le passage difficile du chantier au fonctionnement. Les tâches à mener à bien sont nombreuses : publier un document détaillé de politique documentaire, enrichir le portail documentaire, faire connaître les fonds inconnus ou dédaignés, qu’ils soient photographiques ou imprimés, numériser des œuvres patrimoniales, inscrire la médiathèque dans un réseau national et international…

Des missions, des lieux, des publics hétérogènes autour d’une collection singulière, elle-même liée à la collection des objets. Des lieux, des hommes, des œuvres et des rencontres de hasard, une bibliothèque autrement dit.

Médiathèque du musée du quai Branly

Maîtrise d’œuvre : Ateliers Jean Nouvel

Surface médiathèque : 3 100 m2

  • espaces publics : 1 300 m2
  • bureaux : 400 m2
  • magasins : 1 400 m2 (11 km linéaires)

Ouverture au public : juin 2006

Espaces publics

Salon de lecture Jacques Kerchache

  • surface : 250 m2
  • places assises : 50
  • collection : sélection de 4 000 documents tous publics
  • ouverture : 54 h /semaine, du mardi au dimanche

Médiathèque étude et recherche

  • surface : 900 m2
  • places assises : 210
  • espace de travail handicapé visuel et salles de travail en groupe
  • collection : 20 000 documents en libre accès, accès à tous les documents des magasins
  • ouverture : 45 h 30 / semaine, du mardi au samedi

Cabinet des fonds précieux

  • surface : 65 m2
  • places assises : 12
  • sur rendez-vous et accréditation

Documentation muséale et archives

  • surface : 88 m2
  • places assises : 12
  • sur rendez-vous
  • ouverture : 42 h 30 / semaine, du lundi au vendredi

Collections : 300 000 imprimés, 3 000 titres de revues papier, 300 titres de revues en ligne, 700 000 photographies, 2 800 CD, 150 78-tours, archives sonores, 200 DVD, 500 VHS

Systèmes

  • SIGB : Loris ( Ever Ezida) et Flora pour la diffusion
  • Pulcra : diffusion des films et de la musique
  • base Images : TMS Icono
  • base Archives : Docmuse
  • recherche fédérée : CIT

Hors les murs

www.quaibranly.fr

  • permet de visiter et mettre en relation l’ensemble des œuvres conservées au musée
  • accès au catalogue des objets du musée, au catalogue des photographies, au catalogue des archives et documentation des collections, au catalogue des ressources imprimées
  • en cours d’élaboration : accès à des ressources en ligne (revues et documents numérisés par le musée, annuaires de sites)
  • ouverture : 24 h / 24

Équipe : 35 personnes (35 ETP)

Sponsors et mécènes

  • Martine et Bruno Roger : réalisation artistique plafond Kerchache
  • Ixis Corporate – groupe Caisse d’épargne pour le portail documentaire
  • Sony France et Sony Europa Foundation : équipement en PC des espaces publics de la médiathèque
  • Amis du musée : numérisation d’archives sonores

    1.  (retour)↑  Les fonds d’imprimés en provenance du musée de l’Homme et du Musée national des Arts d’Afrique et d’Océanie comprennent de nombreux documents du XIXe siècle et du début du XXe siècle qui posent des problèmes de conservation spécifiques dus à l’acidité des papiers utilisés.
    2.  (retour)↑  Michel Leiris, « L’ethnographe devant le colonialisme », Les Temps modernes, no 58, p. 357-374. Ce texte a été repris dans Brisées (1966) et Cinq études d’ethnologie (1969).
    3.  (retour)↑  Marie-Françoise Garion, « Les pratiques documentaires des chercheurs en histoire de l’art », Nouvelles de l’INHA, décembre 2006, p. 10-13.
    4.  (retour)↑  Les Cadist, centres d’acquisition et de diffusion de l’information scientifique et technique, sont gérés par de grandes bibliothèques universitaires ou par de grands établissements de recherche. Ils ont comme missions principales l’achat et la conservation de documentation (notamment étrangère) et la fourniture rapide des documents.