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Revues imprimées

Pascale Tressens

Il est encore difficile aujourd’hui d’évaluer en nombre la collection de revues patrimoniales du musée du quai Branly. Héritée des bibliothèques du musée de l’Homme et du Musée national des Arts d’Afrique et d’Océanie, elle est au carrefour de plusieurs disciplines telles que l’ethnologie, l’histoire, l’art, la géographie et l’archéologie. Riche et variée par ses contenus, elle est caractérisée aussi par une grande hétérogénéité des genres. Les publications scientifiques voisinent pêle-mêle avec les magazines grand public des années trente et les bulletins d’information des missionnaires.

Au fil de l’inventaire se dessine une histoire, celle de l’évolution des regards et de la pensée occidentale vis-à-vis des civilisations éloignées. Parcourir ces revues, les appréhender dans leur ensemble, c’est voyager dans le temps, établir une relation entre « l’œuvre civilisatrice » des expéditions du XIXe siècle, la propagande du colonialisme et l’ethnologie comme approche scientifique de ces civilisations.

De cette conquête, de cette enquête, l’admiration n’est jamais absente. On la perçoit dans la description et les dessins que les voyageurs rapportent de leurs expéditions. Le regard est curieux, respectueux, fasciné. Tout au long de cette aventure humaine chemine une passion pour les arts premiers, visible dans les croquis, les relevés, les photographies pris sur le vif pour en capter tous les mystères et la beauté. Reproduits dans les revues patrimoniales que nous conservons, ils véhiculent jusqu’à nous cette admiration intacte.

L’esthétique des photographies est en rapport avec les procédés photomécaniques en usage au tournant du XXe siècle, reconnaissables à la finesse du grain, la netteté des contours et l’aspect lissé de ces images. Entre photographie et gravure, la frontière est parfois incertaine, tant les procédés se mêlent. L’austérité de la pose, la gravité des regards, l’étrangeté des costumes et des parures font émerger une vérité troublante et fascinante, presque profanatoire. Outre leur valeur documentaire, ces images qui nous parviennent cent cinquante ans après leur publication frappent autant par leur présence que par leur réalisme dérangeant.

Cinq titres parmi d’autres

La Revue coloniale (1843-1858) vaut aujourd’hui comme témoignage historique sur l’administration des colonies au milieu du XIXe siècle. Elle rend compte de l’actualité coloniale sous ses aspects économiques, géographiques et politiques. De nombreuses études sont consacrées à la question de l’abolition de l’esclavage, avant et après son application. À côté de cette documentation officielle, les récits de voyages posent ce regard romantique sur la découverte des contrées sauvages à l’époque de la conquête coloniale. Les relations d’expéditions relèvent de « l’imaginaire colonial », récits d’une épopée émaillés d’anecdotes, et illustrés de charmantes gravures dépeignant idéalement des scènes ou des paysages : débarquement d’un gouverneur, plantation de la canne à sucre, comptoirs de Gorée.

Memoirs of the American Folklore Society (1894-1975). Le parti pris de la revue est clairement énoncé dès les premiers volumes à la fin du XIXe siècle : transcrire tout ce qui constitue la tradition orale des peuples non occidentaux avant sa disparition définitive plutôt que de l’ignorer ou la dénigrer. Au terme d’un long travail de collecte auprès des populations locales, l’American Folklore Society a compilé une collection exhaustive d’œuvres musicales, artistiques ou littéraires de toutes régions et ethnies dans leur intégralité : légendes, superstitions, chants dans leur langue originale en regard de leur traduction en langue anglaise.

Le Bulletin des amis du vieux Hué (1923-1942). La collection de cette revue, une des plus luxueuses de l’histoire de la colonisation, constitue une source documentaire majeure dans le domaine des études sur le Viêt Nam. L’objectif des auteurs était de communiquer leur passion et leur admiration pour Hué, la Cité souveraine, et de « restituer aux générations futures la vision la plus authentique du Viêt Nam d’autrefois, avant qu’il ne disparaisse ». Aujourd’hui très recherchée par les collectionneurs, la revue contient des aquarelles en couleurs, des dessins aux crayons de couleurs ou lavis, des photographies de très belle facture.

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Bulletin des amis du vieux Hué

Togo-Cameroun (1935-1937). À mi-chemin entre l’instrument de propagande colonialiste et la contribution à la recherche ethnologique, la revue présente aujourd’hui un intérêt historique et archivistique pour des ethnologues et conservateurs de musée. Publiée entre1929 et 1937 sous le patronage de l’Agence économique des colonies autonomes et du Cameroun, elle couvre les événements culturels des anciennes colonies, promeut les enquêtes sur le terrain des ethnologues et les actions de développement économique. On y découvre entre autres le récit par Jean-Paul Lebeuf de la 4e mission Griaule Sahara-Cameroun de 1937, celui d’Henri Labouret de sa mission au Cameroun en 1933, les prises de vue du pavillon de l’exposition de Bruxelles de 1935. La revue est abondamment illustrée de photographies en noir et blanc de qualité esthétique et documentaire. Le graphisme des couvertures n’échappe pas à l’inspiration art déco qui imprègne les revues d’art africain de cette époque.

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Brousse

Brousse : les amis de l’art indigène du Congo belge (1939-1951). Curieuse et admirative de l’art et l’artisanat africain, la revue vise à faire connaître les événements culturels qui en font la promotion. Vitrine de l’art africain sous toutes ses formes (sculpture, artisanat, musique, contes africains) elle est riche d’informations précieuses sur les expositions internationales, les inaugurations de musées, mais aussi les mesures gouvernementales visant à protéger les œuvres africaines. Le changement de ton reflète l’évolution du positionnement occidental vis-à-vis de ses colonies. D’abord la revue adopte un point de vue paternaliste : l’association soutient l’art indigène et « porte aux plus intéressants de nos Noirs la preuve du souci affectueux que nous avons d’eux et de leur talent ». Le ton colonialiste s’efface progressivement pour laisser place à une valorisation distanciée de la culture africaine. Le graphisme des couvertures années trente transcende l’art africain : avec les ornements géométriques, les gravures sur bois restituent la forme brute, archaïque des œuvres.