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Tranches de vies

Pierre-Jacques Lamblin

Il y a autre chose que l’informatique, la numérisation, le multimédia et les infernales « bidouilles » y afférentes dans la vie du bibliothécaire. Il y a les usagers, et des usagers qui usent à l’occasion du bâtiment et de son contenu à d’autres fins que la lecture et l’emprunt, dans des formes autres que celles du bibliothéconomiquement correct. Un peu de vécu personnel…

À tout seigneur, tout honneur : le tagueur. J’ai bien dit LE, car le style, si l’on peut dire, révèle un unique individu qui semble moyennement doué pour cette sous-variante de l’art pariétal. S’attaque aux toilettes. Banal, c’est le lieu de l’anonymat assuré. Ce qui est moins banal c’est qu’il lui est arrivé d’ajouter à ses prouesses graphiques un avertissement ou un commentaire. Du genre « Essaie un peu d’effacer ça, pour voir ! » ou « Pas mal, hein ? ». C’est un tagueur lettré : pas de fautes d’orthographe.

Il y a les SDF. Les SDF canal historique, pas les jeunes largués. Chaque hiver les mêmes : gentils, citoyens conscients de leurs droits, venus après avoir fait le plein, n’aimeraient qu’à se faire oublier au fond d’un des profonds fauteuils jusqu’à la fermeture des locaux. À condition qu’on arrive à les en faire sortir, ce qui n’est pas toujours évident.

Las ! les SDF interagissent sur l’environnement. Passons sur leur usage des toilettes, qui peut y laisser d’autres genres de décors que les graphes pariétaux ci-dessus évoqués. Le problème est le plus souvent d’ordre olfactif et parasitologique. Ils requièrent quelquefois, après leur passage, l’emploi des insecticides et désinfectants, ces gentlemen. Au demeurant, jamais une engueulade ni une altercation. Une interne en médecine m’a dit un jour que beaucoup de cirrhotiques sont très dociles.

Si j’écoutais les bonnes âmes locales indignées – et en particulier un petit notable à ergots et monté sur ressorts qui a la spécialité des esclandres publics dans la bibliothèque (deux par an, en moyenne) –, je devrais moi-même mettre illico à la porte, par la peau du cou et manu militari, voire pour cela faire appel à la police nationale, chacun de mes chers SDF à chaque fois qu’il pointe matinalement le bout de son nez pas bien propre. Je l’ai fait une fois, avec douceur et courtoisie mais avec du renfort (courageux mais pas téméraire…), un jour que l’air ambiant était devenu irrespirable, lourdement chargé d’effluves éthyliques et agrémenté d’un concert de ronflements tonitruants.

Et puis il y a les lecteurs de salle d’étude. On rencontre dans ce genre de lieu des échantillons d’humanité dont la juxtaposition est des plus improbables partout ailleurs. Passons sur les érudits codicologues et sur les lycéens qui potassent leur exposé, révisent leur examen ou draguent les charmantes jeunes filles. C’est du connu, du rassurant. Mais il y a aussi, par exemple, les demoiselles d’un certain âge et les fils déclassés de bonnes familles. Quand j’évoque les « demoiselles d’un certain âge », je prie les lectrices de biblio-fr de ne pas voir en moi l’abominable machiste qui se dévoile. D’ailleurs, l’autre sexe aura son lot, attendez un peu. J’évoque simplement une catégorie qui revendique clairement et quelquefois avec une certaine hargne, on le voit vite lors de fréquents bavardages anodins et de convenance qui font un des charmes du métier, son appartenance au genre demoiselle et dont l’âge est certain.

Il y a l’amoureuse éperdue et à jamais incomprise de Zidane (elle porte un maillot de foot à son nom, jamais lavé, toute l’année) qui entreprend de multiples et changeantes études linguistiques avec un livre dans une langue étrangère quelconque et aléatoire, un dictionnaire, voire une grammaire, et qui fait des listes de mots.

Il y a celle qui m’a pris pour un dangereux rationaliste et un voltairien vicieux le jour où, suite à son instante demande, j’ai manqué d’enthousiasme devant l’urgence exigée de la création d’un fonds sur les Ovni et la parapsychologie. Il y a l’égyptologue dont l’université sera à jamais et douloureusement privée, à cause de la méchanceté des hommes (« hommes » est ici le genre humain en général) et de la fatalité médicale qui l’accable depuis la naissance et devant laquelle la médecine universitaire réunie en congrès sur son cas se résigne à l’impuissance.

Toute moyenne ville bourgeoise de province a ses fils de famille dont n’ont voulu ni le sabre, ni le goupillon, ni les professions libérales, ni même – c’est dire – la fonction publique. Le sujet est aussi vaste que son symétrique féminin. Du doux vieux garçon qui vous parfume à chaque rencontre d’hommages respectueux, qui se réarme moralement à la bibliothèque – il le dit – et qui s’imprègne à longueur de journée de l’austérité érudite des lieux comme si le contenu savant des ouvrages qui l’entourent allait se diffuser homéopathiquement dans l’éther et l’imprégner ipso facto, au demandeur anxieux et quotidien, toujours terrorisé à l’éventualité de leur absence possible, du Monde de la veille ou des pages saumon du Figaro du jour.

Le Monde est d’ailleurs un journal susceptible de déclencher des transports passionnels, puisqu’une autre lectrice, retraitée de l’Éducation nationale au style adjudantesque, n’hésite pas à l’arracher des mains d’infortunés lecteurs qui, c’est là le plus étonnant, se laissent le plus souvent faire sans ronchonner de façon notable.

Et je ne vous parle pas des médecins et enseignants en retraite, où l’on trouve d’impressionnants érudits et des passionnés passionnants, avec qui le bavardage est bien tentant, mais qui font preuve d’une confondante incrédulité et d’un désarroi évident quand on ne leur trouve pas sur le champ ce qu’ils vous ont demandé au débotté.

Rien d’original dans tout ceci, chaque bibliothécaire municipal a son lot d’originaux. Vous avez remarqué que je n’ai pas évoqué les originaux dans le personnel, j’évite les casus belli. La bibliothèque est le lieu où peuvent s’exprimer librement presque tous les fantasmes parce que considéré, à tort ou à raison, comme une bulle isolée de l’univers impitoyable qui l’entoure. Voyez à quel point on retrouve souvent le décor de la bibliothèque dans le cinéma et le roman, surtout anglo-saxon (j’ai commis naguère une petite bibliographie sur le sujet qu’on doit encore pouvoir trouver dans les archives de biblio-fr). Un beau sujet de méditation : excentricité, non-sens, solitudes – multiples solitudes –, et bibliothéconomie.

Message envoyé à biblio-fr le 25 novembre 2003