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Dix-sept ans en Asie

Philippe Picquier

Depuis 1986, les éditions Philippe Picquier se sont attachées à publier en France des livres de l’Extrême-Orient, avec la certitude que « l’Asie est suffisamment vaste pour qu’on ne s’occupe que d’elle ». Un catalogue de sept cents titres à ce jour – comprenant une collection de livres de poche – consacré à la Chine, au Japon et à l’Inde, principalement, qui s’est ouvert progressivement à l’Asie du Sud-Est. Une maison d’édition singulière qui a trouvé sa place dans le paysage éditorial français en publiant aussi bien des traductions des œuvres des principaux écrivains de ces pays – classiques, modernes ou contemporains – que des essais, des livres d’art, des reportages, et maintenant des livres pour enfants, destinés à faire connaître les cultures orientales aux lecteurs français dans leur richesse et leur diversité.

D’un texte à l’autre, d’un livre à l’autre, de nouvelles collections ont été créées avec la complicité de directeurs de collection. Ce sont encore des livres de contes, de cuisine. Ce sont surtout des écrivains nouveaux du Japon, de la Chine, de l’Inde, du Viêtnam que nous publions et dont les préoccupations, les modes de pensée ou l’écriture permettent d’affirmer aujourd’hui qu’ils n’ont rien d’exotique et qu’ils peuvent se mesurer avec de grands écrivains d’envergure internationale.

Derrière ce catalogue, il y a beaucoup de voyages, de rencontres et de découvertes. Des conseillers, des amis aussi, et surtout la complicité de traducteurs remarquables qui prodiguent leurs conseils, lisent, commentent, partagent leurs goûts et leurs choix avec nous dans l’ombre de ces écrivains. C’est la raison majeure de cette coïncidence qui permit aux littératures d’Extrême-Orient de conquérir un nouveau public depuis les vingt dernières années. Une nouvelle génération de traducteurs de talent attachés comme moi à poursuivre les nouveaux écrivains et à les faire passer avec nos convictions sur d’autres continents.

Avons-nous besoin d’Asie ?

La fascination que l’Asie semble exercer sur tous ceux qui l’abordent est une forme d’attraction faite de lectures, de rêves de pacotille, de films et d’images qui nous font chaque fois mesurer encore plus l’écart extraordinaire qui existe entre soi et l’autre. Elle a été pour moi, dans l’enfance, certainement nourrie et irriguée par des récits de voyages ou par une image dans le salon paternel représentant le sommet d’un mont Fuji rosi aperçu derrière une malheureuse tortue suspendue à une fenêtre sur une estampe japonaise. Elle a été très tôt la découverte de noms mystérieux, épelés silencieusement devant une carte qui me faisait cheminer avec des caravanes, tandis qu’on me nommait des cols et des passes aux noms de Mille et une nuits, entre le Pakistan et l’Asie centrale. Ce sont les aventures de Gengis Khan qui m’ont bientôt été aussi familières que celles de César et qui me faisaient passer sans transition de La guerre des Gaules à L’histoire secrète des Mongols. L’Asie représenta bien vite pour moi ce que Simon Leys appelle « l’autre pôle de l’expérience humaine », la frontière la plus éloignée de moi-même, l’écart le plus grand qu’il faudrait franchir dans la connaissance de l’autre, la métaphore poétique la plus audacieuse dont il faudrait se méfier des contresens et des malentendus. Le reste est une affaire de constance et de coïncidences.

Avons-nous besoin d’Asie ? Dans tout voyage, comme dans tout geste amoureux, arrive un moment où le fantasme s’évanouit et où ne reste que le besoin du réel. Celui de comprendre et non plus de rêver. Celui où l’on a besoin de comprendre et qui vous conduit à découvrir puis à aimer à nouveau.

Plongé à l’âge adulte dans des études souvent fastidieuses, il me fut permis ensuite d’« entrer dans l’édition » pour marier naturellement l’édition et l’Asie. Ceux qui ont connu les années 1980 se souviennent de la véritable révolution qui bouleversa l’édition française : la découverte de la littérature étrangère par un lectorat de plus en plus curieux et qui fut rapidement accompagné dans ses choix par de petites maisons d’édition valeureuses comme Rivages ou Actes Sud, par exemple. Les maisons d’édition traditionnelles ne virent pas tout de suite à quel point le lectorat était en train de changer, ni le besoin de renouvellement qui était à l’œuvre autour d’eux.

Pour quelqu’un qui, sans avoir « fait Langues O », avait déjà acquis auprès de ses amis étudiants en chinois ou en japonais une connaissance émerveillée de la littérature de ces pays, publier quelques premiers livres de hasard s’accompagnait de la certitude qu’ils trouveraient un public. À condition d’être rapidement débarrassés de leurs oripeaux orientalistes.

Un nouveau lectorat

Ce lectorat était à conquérir. Par étapes. Pour un nouvel éditeur, cela revenait à convaincre autant qu’à découvrir. Les premières années ont été des moments de formation, et les premiers livres – des anthologies de littérature japonaise soigneusement élaborées par un groupe de nouveaux traducteurs autoproclamé « groupe Kirin » à l’université de Jussieu – les premiers outils pédagogiques à l’attention des lecteurs qui, j’en étais persuadé, avaient grandement besoin de repères.

Un autre choix s’était imposé rapidement à moi. Pour construire un catalogue sur l’Extrême-Orient, il fallait en présenter toute la diversité et s’ouvrir à toutes les formes littéraires sans préjugé élitiste : littérature populaire, policière, érotique, beaux-arts, essais, contes ; une façon de créer des passerelles entre les genres et de montrer avec éclectisme la vitalité de ces cultures originales et aussi tellement différentes d’un pays à l’autre.

Enfin, le lancement d’une collection de poche, il y a dix ans, donna un nouvel élan à la maison d’édition en même temps qu’un nouveau lectorat. J’eus rapidement le plaisir et la fierté d’avoir autour de la maison d’édition des libraires convaincus qui firent très vite connaître cette collection au grand public. Et quel plaisir de voir les livres se propager, les ventes multipliées !

Ce qui apparaissait quelques années auparavant comme un « pari courageux » recevait l’enthousiasme des lecteurs. Des lecteurs inconnus, qui ne faisaient pas partie du premier cercle des « happy few » et qui ont pourtant fait le succès de cette collection de poche. Il est vrai que, depuis une dizaine d’années, l’Asie est partout autour de nous : au travers de ses films, des créateurs des manga, jusque dans la nourriture et l’art de vivre. L’adhésion aux cultures asiatiques, comme une lame de fond, imprègne aujourd’hui les moindres aspects de notre propre culture. Quoi de plus normal que le livre soit une porte d’entrée privilégiée à cette culture asiatique.

La littérature japonaise à la conquête du public

De livre en livre, c’est le Japon et sa littérature qui firent la conquête de ce premier public. Aujourd’hui, les lecteurs ont l’embarras du choix. Il y a quinze ans, ils pouvaient être déconcertés par l’indigence des traductions qui leur étaient proposées, à l’exception notable des livres du trio Kawabata, Tanizaki, Mishima, installés en situation de monopole chez deux grands éditeurs et sur les tables des libraires.

Longtemps, ils n’ont eu qu’une vision fragmentaire et exotique de la littérature japonaise au nom d’on ne sait quel Japon éternel et d’une prétendue spécificité japonaise – une autre façon de nommer l’inconnu. Les poncifs et les réticences qui ont longtemps prévalu en France et qui ont maintenu les lecteurs dans l’ignorance de la culture japonaise sont heureusement presque passés de mode.

Les « classiques » sont toujours bien en place, dans les librairies qui consacrent une part de plus en plus importante de leurs étagères aux livres qui paraissent de plus en plus nombreux grâce à la complicité et au talent d’excellents traducteurs. Certains romans prétendent même à des prix littéraires nationaux.

Du côté des Anciens, Tanizaki a rejoint, à juste titre, le panthéon de « La Pléiade » qui annonce d’ailleurs la publication prochaine des œuvres de Sôseki ainsi que celles du grand écrivain du XVIIe siècle, Saikaku. Quant à Kawabata, il nous est proposé de lire ses romans et nouvelles en « Pochothèque » et les romans de Mishima ont été réunis par Gallimard.

Un processus de cosmopolitisation

Nous sommes pourtant en présence d’une littérature dont le processus de « cosmopolitisation », presque constant depuis 1868, semble s’être accéléré depuis 1945 et qui a durablement pris le risque de s’ouvrir à toutes les autres, nourrissant d’influences occidentales tout autant les œuvres des grands maîtres modernes que celles des écrivains contemporains.

Aux yeux des lecteurs, cet enrichissement constant est perceptible chez la plupart des romanciers connus et publiés en France, comme Abe Kobo, Mishima Yukio ou plus proche de nous, Oe Kenzaburo, prix Nobel de littérature en 1994, qui déclare : « Je veux m’identifier à la culture minuscule des villages de montagne et intégrer ce que nous avons d’ancien à ce qui est moderne. » Quête personnelle à vocation d’universalité, puisant aux sources d’une culture mondiale les raisons de s’interroger sur son existence, sur la nôtre, comme dans Une existence tranquille, récit hybride dans lequel la narratrice nous parle tantôt de Céline, tantôt du cinéaste Tarkovski.

Mêmes préoccupations chez Nakagami Kenji, mort en 1992, l’un des grands noms de la littérature japonaise contemporaine. Il achève avec son dernier livre récemment paru en France, Le bout du monde, moment suprême, une trilogie initiée par Le cap qui se nourrit du lyrisme mythique d’une terre au bout du monde, prise entre les montagnes, les rivières et la mer, la péninsule de Kishû. Des phrases fiévreuses et étincelantes de poésie emportent le lecteur dans le tourbillon de la violence, de l’adultère et de l’inceste qui hantent une communauté de parias répétant de génération en génération, selon la loi du karma, des fautes originelles qui les condamnent à l’endogamie, à la ségrégation. Un enracinement tragique pour nous dire l’obsédante énigme de notre condition humaine. Un autre roman, Miracle, sera publié l’an prochain aux éditions Picquier dans une superbe traduction de Jacques Lévy.

Mais d’un tout autre ordre est le lyrisme foisonnant de Murakami Ryû (cf. image

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Murakami Ryû. Maquette : Picquier & Protière

). Ceux qui ont eu le bonheur de lire Les bébés de la consigne automatique comprendront pourquoi il peut affirmer à qui l’interroge : « Moi-même, je suis un déraciné. » Dans un style déroutant, mêlant l’horreur au comique et à la poésie dans une luxuriance d’images, avec une imagination foisonnante, il nous offre une vision de cauchemar du Japon, dans une ville qui s’appelle encore Tokyo, mais qui pourrait aussi bien être nommée New York ou Paris, là où l’on peut observer et décrire l’agonie de notre monde sans âme : ses livres nous entraînent parfois dans une mortelle randonnée aux États-Unis (Kyoko), à Singapour (Raffles Hotel) et, bien sûr, à Tokyo comme dans son dernier livre (Miso soup) qu’il présente avec ses mots : « La littérature consiste à traduire les cris et les chuchotements de ceux qui suffoquent, privés de mots… En écrivant ce roman, je me suis senti dans la position de celui qui se voit confier le soin de traiter seul les ordures. »

Des œuvres contrastées et des voix dissemblables

On comprend bien que les écrivains japonais ont fait voler en éclats leurs frontières : ils parcourent le monde, sont aussi chanteur de rock comme Hitonari Tsuji ou cinéaste comme Murakami Ryu ; leurs histoires ne se situent pas forcément dans un Japon de rêve et leur écriture, souvent étrangement proche d’auteurs français ou américains, ont de plus en plus de connivences avec les lecteurs français. Souvent globe-trotters, ils aiment vous parler de métissage des cultures, se reconnaissent volontiers des influences et des filiations qui sont plus à chercher du côté de Mailer, Faulkner, Warhol, Pollock et Chet Baker que chez leurs aînés, paradoxalement beaucoup trop étrangers à leur manière d’être au monde, à leur façon de le décrire. Ils nous parlent de leur univers qui est aussi le nôtre, de leurs engagements, de la solitude, du désir, de l’amour. On chercherait vainement des têtes de file, cette fameuse « nouvelle génération d’écrivains » si souvent annoncée au dos de leurs livres publiés à l’étranger. On ne rencontrerait que des œuvres contrastées et des voix dissemblables qui nous touchent, nous émeuvent, des regards insolents, désenchantés parfois.

« Je ne suis assurément pas la seule. Je suppose que cette tristesse, tout le monde l’éprouve… Un entassement de mots, une avalanche boueuse de mots… Les êtres que je décris sont des êtres au fond de l’abîme. » Ainsi parle Yu Miri, Coréenne d’origine et comme déracinée au Japon, qui écrit la rage au cœur les haines et le désespoir, la xénophobie et la peur. C’est la cellule familiale où, selon elle, se nouent les contradictions de la vie, qui est le centre de gravité de Jeux de famille et de son dernier roman, Le berceau au bord de l’eau, présenté par l’auteur comme une « autobiographie » prématurée. Là où les conventions se craquellent et la réalité se corrompt jusqu’à la cruauté. Là aussi où, parfois, les albums de famille sont vides ou font défaut, au grand désarroi des adolescents qui s’efforcent de recomposer leur maison intérieure. Les héros sont des êtres en rupture, étrangers à eux-mêmes et aux autres, comme le jeune homme de son roman, Gold Rush, pour qui ce monde n’est rien d’autre qu’une espèce d’hallucination et qui accomplira son destin en commettant un parricide.

Enfin, il ne faudrait pas oublier les grands conteurs. En particulier, Inoue Yasushi dont les romans et les nouvelles m’enchantent depuis longtemps. Et encore les livres de Asada Jirô dont on peut dévorer le magistral roman historique Le roman de la Cité interdite ou goûter aussi Le cheminot, deux récits bouleversants dans lesquels le quotidien semble comme transfiguré par la grâce d’une rencontre. Comme s’il ne fallait pas désespérer.

Et que dire des nouveaux talents comme Hirano Keiichirô (cf. image

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Hirano Keiichirô. Maquette : Picquier & Protière

), de Kawakami Hiromi qui nous donne à lire Les années douces, un livre qui agit comme un charme, qui capte en plein vol la douceur de la vie avant qu’elle ne s’enfuie. Il faudrait parler encore du jeune Machida Ko, de l’écrivain Ikezawa Natsuki et de bien d’autres que les lecteurs français découvrent peu à peu. Les écrivains japonais sont décidément bien plus proches de nous qu’il n’y paraît.

L’Année de la Chine

Si le Japon peut s’enorgueillir d’une histoire littéraire sans discontinuités, il n’en va pas de même pour la Chine. Avant-même l’instauration de la Chine communiste en 1949, les différentes guerres ont interrompu une histoire littéraire qui renouait depuis le début du siècle dernier avec l’Occident.

Depuis la fin des années 1970 sont pourtant nées en Chine des œuvres puissantes, originales (cf. dernière image

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Chinoises, Xinran. Photo : Ingo Jezierski © Getty Images. Calligraphie : Ruth Rowland. Maquette : Picquier & Protière.

), inspirées des réalités du pays, mais aussi irriguées par les recherches formelles menées en Occident, au Japon ou en Amérique latine. Depuis une dizaine d’années, notre rythme de parution de traductions de romans et de nouvelles s’est accéléré à la mesure de l’engouement du public français pour les arts et la littérature de Chine. Les amoureux de la Chine et de sa littérature ne sont aujourd’hui plus simplement des curieux à la recherche d’exotisme. De plus en plus, ils sont comme nous à l’écoute attentive des écrivains chinois d’aujourd’hui. L’Année de la Chine, qui commence cet automne en France, et la venue d’écrivains chinois en France au prochain Salon du livre de Paris en seront la démonstration 1.

Enfin, si les chemins de l’Extrême-Orient que nous faisons parcourir aux adultes sont naturellement des lieux riches de surprise et d’aventures, de couleurs, de traditions et de savoirs pour les enfants occidentaux, quoi de plus naturel pour une maison d’édition qui vient d’atteindre sa majorité que de vouloir prolonger l’expérience réussie avec de nouveaux lecteurs : les enfants ? Contes, poésies, albums pour tout-petits, récits d’enfance, pour rire ou réfléchir, questionner ou s’amuser, ils témoignent aussi de la vitalité de ces littératures et de ces cultures. C’est ainsi qu’une nouvelle collection de livres, « Picquier jeunesse », naîtra cet automne pour faire traverser les frontières aux enfants et aux adolescents, pour découvrir l’Asie avec de nouveaux yeux.

Juin 2003

  1.  (retour)↑  On consultera à ce sujet le livre de Noël Dutrait paru aux éditions Picquier en 2002, Petit précis à l’usage de l’amateur de littérature chinoise contemporaine.