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Procès et défense d'un modèle bibliothécaire de la démocratie

L'exemple d'Eugène Morel

Robert Damien

La bibliothèque et l'espace politique ont entretenu et entretiennent des rapports difficiles. Pourquoi ce nœud polémique, comment le dénouer? La bibliothèque se peut définir comme le rassemblement accessible à tous de tous les livres publiés. Recenser, ordonner, communiquer cette totalité ouverte des discours humains sont les actes fondateurs du travail bibliothécaire.

Le présupposé d'une telle entreprise est qu'il n'y a pas ou plus de Livre qui dit tout sur le tout en parlant à tous le langage absolu de l'universel. Livre de l'Idée ou de la Nature ou de Dieu, chaque Bible prétendait détenir l'arché inaugural d'une société légitime, le principe originel de l'ordre parfait. Les liens de son commandement permettaient à chacun de trouver sa place dans l'harmonie mélodieuse. Ses relations autorisaient chaque être à accomplir ses finalités dans le respect de la fondation première.

Deux matrices politiques : Bible et bibliothèque

Cette matrice biblique engendrait dès lors des sociétés hiérarchiques de services et de conseils : elles donnaient à chacun des règles de comportement et des obligations de vertu, selon sa naissance, son rang et sa fonction pour réaliser la plénitude de son existence en rapport avec sa proximité de l'origine du Sens et en liaison avec sa conformation : une religion de l'ordre.

La bibliothèque s'installe polémiquement sur la ruine du paradigme biblique. S'il n'est plus d'arché juvéniles, il n'y a plus de hiérarchies légitimes ni d'autorités fondatrices car plus d'ordres préconstitués ni de finalités souveraines lisibles dans une Révélation, visibles dans une Nature, reconnaissables dans une Raison, identifiables dans une Classe. Plus de somme, de sommation, de sommité! Reste une hémorragie de discours pour un cratos sans origine assurée ni autorité absolue.

Dans cette pluralité abondante, chacun peut à bon droit revendiquer la primauté de ses discours et affirmer le privilège de dire publiquement le tout à tous pour fonder un ordre stable et juste : une guerre de désordres politiques argumentés par des langages toujours relatifs à un point de vue, en relation conflictuelle avec d'autres points de vue tout autant situés et relatant leurs combats pour s'imposer comme langage du tout et de tous. Relative, relationnelle et relatée, la discursivité humaine se rassemble dans une bibliothèque sans hiérarchie, infiniment ouverte et par définition pluraliste.

Le complexe de Babel

La démocratie et la bibliothèque sont philosophiquement et politiquement inséparables. La démocratie apparaît bien construite sur un refus démesuré de l'ordre naturel et/ou divin lisible dans la Nature, le texte révélé ou l'évidence rationnelle. Elle est dénaturation insensée, dans la mesure où l'ordre des choses, des êtres et des mots est inséparable du logos, cette puissance de l'universel présent dans le Livre unique et total. Lui seul permet de se comprendre, de se situer sans dépasser les bornes d'un accomplissement licite et de s'entendre avec chacun. La démocratie est désordre an/archique : il n'y a pas de « démarchie ». Sans l'universel des Bibles pour garantir la justice et contrôler l'équité des droits, pourquoi s'incliner et obéir aux lois variables d'une pseudo-universalité que le seul droit de la force institue sous le couvert d'une rhétorique dominante? Pourquoi ne pas le défaire en désobéissant, en écoutant d'autres voix que la bibliothèque fournit?

Détruites les sociétés d'ordres qui confèrent à chacun sa position dans la hiérarchie, ses obligations, ses mœurs, comment libérer l'homme de sa solitude, de sa finitude, de son incertitude? Dépourvu de tout référent ordonnateur, l'homme perd tout langage commun dans cet agrégat de discours singuliers commandés par la seule passion de l'intérêt. Comment la bibliothèque pourrait-elle fournir un remède, n'en est-elle pas au contraire le poison, elle qui pluralise les sources de l'autorité, multiplie les perspectives, augmente l'éclatement des références, autorise tous les vagabondages? Comment trouver cohérence dans ce pluralisme, comment fonder cohésion dans ce désordre bibliothécaire?

La bibliothèque comme la démocratie subiront les foudres d'un véritable procès d'aversion. Trois accusations dénieront à la matrice bibliothécaire sa puissance paradigmatique de la démocratie : théologique, ontologique, politique. Les trois opprobres paralyseront l'émergence de l'institution publique d'une bibliothèque universelle : un « complexe de Babel ».

Un triple procès

La bibliothèque devra supporter en effet une triple inculpation :

1. La culpabilité théologique d'une profanation de la Bible : n'est-il pas un seul Livre de vrai, le Livre inspiré de la Grâce qui, de par la transcendance avérée de son Auteur, contient tous les livres et les invalide tous? Conserver et rendre disponible ce qui est réputé disgracieux, abject et infâme n'est-ce pas en approuver la malignité diabolique, lui conférer la gloire posthume d'une fâcheuse renommée, alimenter la possibilité d'un désordre permanent : Babel et Babylone? La bibliothèque de tous les livres, en attestant de l'existence inépuisable du faux et du mal ne vise-t-elle pas à leur sacralisation par la construction d'un contre-corps glorieux, antithèse maligne du Christ et de son corps mystique? Si l'Église biblique est dépositaire du vrai, unique et nécessaire, la bibliothèque ne l'est-elle pas de l'illégitime, inutile, incertain, témoignant que l'esprit humain réduit à ses seules portées immanentes laisse proliférer sans critère ni contrôle, l'erreur volubile et l'errance fatale, l'instabilité incurable et le désordre mortel? À quoi bon la construire? On comprend le prurit d'autodafé qui appellera à l'incendie des bibliothèques…

2. La disqualification philosophique d'une perte ontologique dans l'érudition déconsidérée : pourquoi augmenter encore l’écœurante frustration par laquelle la culture seconde des textes et références atteste de notre séparation avec l'authenticité de l'être, pourquoi enkyster l'autonomie de notre jugement, asthénier notre pure volonté d'exister? Par son impossible clôture, le bâtiment d'isolation qu'est la bibliothèque rend impossible l'accès direct et immédiat à une vérité. Son abondance fluviatile nous encombre et nous coupe du sens déposé dans l'ordre du monde ou de la conscience. La bibliothèque obscurcit même la capacité interne de retrouver en soi l'essence de l'être. Pire, son langage référencié pénètre de toutes parts le lecteur jusqu'à dissoudre l'identité de sa voix propre. Comment pourrait-il trouver sa voie dans ces « chemins qui ne mènent nulle part » ? De Descartes qui déclara « haïr le métier de faire des livres » à Rousseau (« Je hais les livres, ils n'apprennent qu'à parler de ce qu'on ne sait pas »), en passant par Kant et sa caricature du « polyhistor cyclopéen », la dénonciation bibliophobique du « mauvais infini » qu'est la bulle livresque sera une des constantes de la pensée moderne 1.

3. Mise en place par un État laïc et républicain qui la voudra accomplir dans sa plénitude universelle et publique, la bibliothèque n'est-elle pas de plus l'instrument d'une hégémonie culturelle? Elle accapare et sélectionne le savoir recevable en imposant des normes de lisibilité. Elle promeut, ce faisant, une élite notabiliaire qui restaure des privilèges. Dès lors, elle invalide les principes démocratiques qui organisent sa constitution comme son fonctionnement. Sous sa publicité apparente s'exerce sournoisement la mainmise d'une étatisation qui normalise le savoir et bientôt l'académise et le sclérose. Ce lourd bâtiment poussiéreux n'est-il pas le laboratoire des classements, fichiers, catalogues, étiquetages qui paralysent l'invention et le vagabondage inclassables, la marginalité joyeuse et l'irruption rebelle ? L'État n'y trouvera-t-il pas le modèle de sa tutelle bureaucratique et les instruments de son oppression classificatoire, nous classant pour mieux nous isoler, nous fixer et nous dominer? La bibliothèque n'est-elle pas l'expression du grand rêve carcéral de la raison politique ?

L’institution bibliothécaire : une excentricité centrale

On le conçoit, la bibliothèque aura bien du mal à surmonter ces obstacles récurrents pour s'imposer comme principe constitutif d'un espace démocratique. Elle trouvera fort peu de défenseurs. Demeure pourtant une question fondamentale.

Le présupposé d'une souveraineté démocratique est la capacité légitime du citoyen de juger, décider de l'intérêt commun qui constitue le Souverain Bien de la République. Telle est la matrice normative ou la fiction régulatrice par laquelle l'utopie républicaine se revendique souveraineté du peuple par et pour le peuple. Comment le sujet humain peut-il accéder, produire, maîtriser ce savoir de la chose publique par lequel il devient citoyen de son action politique? Tout sujet est par définition situé dans des lieux sociopolitiques qui le conditionnent en ses choix et structurent ses perceptions comme ses jugements, ses représentations comme ses valeurs autant dire déterminent ses discours topiques, ses lieux communs qui signifient ses appartenances.

Séparé de l'absolu biblique qui le transcendait hors de ses limites sociopolitiques, le sujet doit-il, peut-il (et comment) se séparer de ses cadres de référence contextuels? Comment peut-il saisir l'autre, apprécier l'antipodique, appréhender l'antérieur, reconnaître le lointain dans des rencontres sans hostilité? Dans quel lieu institué, par quelles procédures, selon quelles normes communes, pourrait-il atteindre un discours de l'universel qui libérerait ses décisions des déterminations exclusives de l'intérêt et des conditionnements aveugles de l'affect?

Y a-t-il des espaces de circulation, de déplacement et de confrontation où l'accès à un savoir différent et la construction d'une vision partageable du tout social se donneraient comme possible, communicable et reproductible? Par quelles institutions publiques à la fois instituées et instituantes, selon quels mécanismes savants d'expertise légitimante, un jugement politique sur le tout et ses parties se pourrait-il constituer comme épistémologiquement et éthiquement réalisable et effectif?

Par quelles métamorphoses plurielles, ces monuments publics de la connaissance dont la finalité est de rappeler, de prémunir et d'avertir, autorisent-ils une « excentricité centrale » où des allers-retours du dedans au dehors, de l'extérieur à l'intérieur, de l'inférieur au supérieur, de l'autre à l'antérieur, du lointain au proche construisent, au service du sujet souverain, la légitimité d'un savoir public?

Ces « ateliers du savoir » comme les appelait l'Abbé Grégoire, qualifient le citoyen et définissent son autorité souveraine. La bibliothèque n'est-elle pas l'Institution même de cette matrice politique du jugement citoyen?

Né d'un refus du modèle biblique, le modèle bibliothécaire se donne comme générateur d'espaces concrets, où des pratiques hétérogènes et des discours pluriels se peuvent rencontrer, ordonner et produire des pluralismes cohérents. Hors du paradigme ecclésial, à l'intérieur de ces espaces publics s'opèrent des métamorphoses potentielles où les sujets se pluralisent et se publient.

Bien peu d'auteurs conféreront à la bibliothèque une telle puissance matricielle pour penser et réaliser l'espace politique d'une démocratie. Parmi quelques rares promoteurs (Naudé, Diderot, Bachelard) 2, nous en retenons un, tant il est ignoré. Il mérite pourtant une lecture attentive.

Eugène Morel : un apologiste militant

Eugène Morel (1869-1935), romancier et bibliothécaire, saisira l'importance sociale et épistémologique d'une bibliothèque moderne, enfin libérée des tutelles qui la déconsidèrent. Eugène Morel 3 a écrit pour la Bibliothèque, et dans une langue de feu, l'équivalent de la Grande misère des Églises de France de Péguy. Sa vaste enquête internationale et nationale (la France et ses départements, mais aussi « l'Europe et l'univers ») est, en fait, une dénonciation argumentée du « honteux abandon » 4, de la malignité intéressée qui dénaturent les bibliothèques françaises, les détournent de leurs fins politiques et sociales et leur interdisent d'atteindre la plénitude de leurs fonctions : « En vérité, à Paris et en France, les ressources en livres sont indignes d'une grande nation » 5.

Pourquoi cette indignité? Parce que les bibliothèques publiques ont été transformées en musée conservatoire d'un trésor, gardé par l'élite éreintée des surveillants paléographes, archivistes, érudits : « Richesses manuscrites, livres précieux et rares sont dans nos bibliothèques comme le sac d'or du savetier qui l'empêche de dormir, de chanter, de travailler. Nous les aimons aussi et nous défendons le passé autant que le présent quand nous disons : si vous voulez des bibliothèques en France, il faut résolument en détacher le Musée, l'enterrer sous verre qu'on n'en parle plus. Ces choses n'ont rien à voir avec ce qui nous occupe. Ni le même public, ni les mêmes heures, ni surtout les mêmes fonctionnaires […]. Nous voyons cependant les mêmes maisons, les mêmes archéologues, les mêmes règlements appliqués à ces choses qui hurlent plus d'être ensemble que des autobus et des carrosses [ … ] mêlant les journaux utiles aujourd'hui, pas demain, les revues que réclament gens de métiers et savants, les livres courants qu'il faut aux enfants pour apprendre, aux charpentiers pour charpenter, aux ingénieurs pour ingénier avec ces livres dont plus une vérité ne subsiste, ces livres dont la seule beauté dure encore mais comme durent sous verre des ailes de papillon : la main la plus douce n'en peut tourner les pages sans qu'en tombe une écaille. Et elles ne voleront plus » 6. Métamorphosées en « catacombes, nécropoles, fosse commune, dépotoirs », les bibliothèques expulsent le public et interdisent l'accès à des livres indispensables qui ne sont plus lus : « À bas le Musée-bibliothèque! C'est une distinction qui nous empêche d'avoir dans nos villes une vraie bibliothèque qui serve à tous et soit ouverte tout le jour, un organisme vivant, local, indépendant : la bibliothèque libre ».

Les bibliothèques sont mortes car elles ne peuvent servir d'outils de connaissance et d'instruction du peuple, électeur souverain : « Parbleu! leurs livres sont toujours là. Il reste toujours quelque chose des corps dans les tombeaux. On peut aller prier dans les cimetières, on ne peut pas y travailler » 7.

Qui est responsable de ce meurtre prémédité? Les érudits-paléographes de l'École des chartes, héritiers des bénédictins, mais totalement ignorants, voire opposés à la science bibliothéconomique et bibliographique : « Si l'École des chartes est un titre pour être bibliothécaire, ce n'est nullement par ce qu'on y apprend », mais « que va-t-elle transformer une juste préférence en injuste monopole! […] L e s bibliothèques sont pleines de ces travailleurs modestes qui assurent le travail nécessaire […]. Ce sont eux qui répondent au public, tiennent les registres […], font ce qu'il y a à faire [ … ], et nous les voyons refuser tout service public comme indigne d'eux, affirmer une générale ignorance au nom de minuscules spécialités […]. Il est bien permis d'affirmer, quand on signe et devant l'état piteux de nos bibliothèques, les projets biscornus de la paléographie, son long règne stérile sur le plus important de nos établissements scientifiques – stérile et destructeur » 8.

La diatribe sent parfois la vengeance qui caricature l'ennemi et presque malhonnêtement lui attribue de basses raisons : « Il faut qu'une école mène quelque part. Hors l'Ordre de Saint Benoît où l'on fait son salut en paléographie, le droit canon et la diplomatique qui n'attirent qu'un nombre restreint d'élèves bénévoles […], la théorie des débouchés nouveaux s'applique là comme ailleurs. Comme ailleurs, sous peine de se réduire, il en faut trouver. L'École des chartes a colonisé les bibliothèques […]. Or il faudrait qu'on sache que, s'il doit exister une école de préparation aux bibliothèques, rien, absolument rien ne désigne l'École des chartes pour être celle-là […]. Actuellement, des générations de paléographes se sont succédé dans les bibliothèques [ … ]. Un érudit, un seul, suffirait à décrire les livres anciens qu'on acquiert à Paris et ailleurs chaque année [ … ]. Mais le classement des publications scientifiques, agricoles, administratives, périodiques, industrielles, musicales, etc., réclame des travailleurs consciencieux et instruits. L'École des chartes ne prépare à cela que des ignorances » 9.

Pour reconquérir les finalités politiques d'une Bibliothèque libre et publique, la polémique tourne à la « déclaration de guerre » : « Cette enquête n'a été qu'une déclaration de guerre et cette déclaration a été relevée. Arracher les bibliothèques à l'histoire est difficile. Depuis des siècles, l'histoire les tient; tous ou presque tous les bibliothécaires sont aujourd'hui des antiquaires, et au nom de quelque savoir paléographique s'intitulent « techniciens », se déclarent spécialistes dans cet état de ranger les bibliothèques qu'ils ignorent systématiquement » 10.

Du lecteur à l’électeur

Libérée de cette tutelle historique, qui a succédé à la tutelle ecclésiale et notabiliaire, la bibliothèque pourra trouver une plénitude instrumentale dont la finalité est, pour Eugène Morel, essentiellement politique. La « machine » 11 bibliothécaire doit avoir pour but de transformer le lecteur isolé, enfermé dans ses partis pris et ses intérêts en électeur connaissant les causes et les faits : « Cependant il est un groupe de spécialistes en sciences sociales supérieur évidemment aux députés, puisqu'il les nomme, dont l'instruction, certes, n'est plus à faire, mais dont les vastes connaissances encyclopédiques incontestées auraient parfois besoin de recourir à des livres. Ce sont les électeurs. Ils sont traités avec un mépris sympathique » 12.

La bibliothèque libre et publique quand elle assure le « service public des livres », fait « oeuvre nationale de prédication des convertis » au savoir et mène la « communauté des citoyens » vers « l'égalité des classes » 13 : « À propos de la nécessité d'une grande bibliothèque de sciences sociales, j'ai parlé des ouvrages techniques indispensables aux spécialistes en sciences sociales si répandus de nos jours sous le nom d'électeurs. Ces ouvrages techniques sont énormes mais peu coûteux : un sou en général. Mais groupons-nous! et demain le genre humain pourra lire des aristocrates à trois sous, et des anglais à six et des revues à vingt » 14. Ce « palais de lecture » doit devenir un « magasin de renseignements publics » accessible à tout citoyen, aussi bien le pauvre diable, le monsieur retiré des affaires, l'étudiant, le pilier de café, le savant, le technicien, l'ouvrier éreinté, etc.

Quel est l'instrument privilégié de ce savoir dispensé par de telles bibliothèques ouvertes? Le « bureau bibliographique » : « Il est tout à fait dans le rôle de l'État éducateur, et dans le rôle d'une bibliothèque d'État conservant tous les livres français d'avoir un tel service » 15. La science bibliographique répond seule à cette question-ci : « S'assurer de l'état de la science sur un sujet. Savoir ce qui a été fait, connaître ce qui est connu, étudier un sujet jusqu'à fond, fixer le point à partir duquel on cesse de refaire le travail des autres, et où l'on commence vraiment à augmenter le savoir humain. Or ce rôle-là est le plus grand rôle des bibliothèques, et tous les autres ne sont que des chemins pour y arriver. C'est la conclusion même de la science bibliographique » 16.

Une bibliothèque sans livres

Grâce à cet « art d'établir l'état du savoir humain sur un sujet » 17, pourra aboutir le grand rêve : une « bibliothèque sans livres » 18« une bibliothèque… nous voyons à ce mot d'interminables galeries désertes, on a relégué cela dans le quartier le plus mort, on a choisi un séminaire, un vieux palais, tout ce qu'on a pu trouver de plus loin et de plus tranquille, c'est le cimetière, on se recueille avant d'entrer… Cimetière même pas, un cimetière a des fleurs. Catacombe – le grand trou noir où s'entassent les livres. Une bibliothèque, mais il faudrait un autre mot. Ce sera une boutique joyeuse sur le boulevard, il y aura un étalage de livres neufs, de nombreuses dactylographes tictaqueront à faire fuir toute l'Érudition, le téléphone carillonnera comme un arbre à une aube de mai et, quant aux livres, il y en aura dans les caisses, il y en aura dans les monte-charges et dans les mains hâtives qui paquettent et ficèlent, mais pas un ne reste là, l'un part et l'autre vient ».

Seule cette bibliothèque délivrée, nomade, peut s'adresser partout à tous : « Avec la poste, les autos et le téléphone, les bibliothèques n'ont plus à être des catacombes avec ces salles annexes où, pourvus de geôliers, des gens sérieux sont admis à se mettre en classe. Les bibliothèques ne seront plus des “monuments” mais des agences. Les livres alors seront peut-être dans les faubourgs ou la banlieue […]. Et le jour viendra peut-être où les livres nomades, allant et venant là où un lecteur les appelle, n'auront plus d'adresse fixe, sinon la Poste restante, le bureau bibliographique chargé de les trouver et de leur faire joindre celui qui a besoin d'eux… Le développement de la poste, du téléphone, et de la propriété publique ont changé toutes les conditions des bibliothèques » 19.

Ce « service public de la lecture » 20 accomplit véritablement la révolution bibliothécaire qui succède à la révolution biblique des cathédrales : « Avant tout donc la bibliothèque se compose d'une salle de lecture des journaux du jour, des renseignements locaux, commerciaux, agricoles; on peut y ajouter une salle pour les enfants, le prêt des livres, et la bibliothèque comme nous l'entendons : histoire, science, romans, etc. Mais on y voit aussi parfois une salle de bains, piscine, gymnase, un salon, un musée, un auditorium ou salle pour conférences et projections lumineuses, un préau et jardin avec bancs pour s'asseoir et lire, tout ce qui peut donner une direction instructive, utile, saine aux heures où l'homme n'est pas pris par son métier strict ».

La Bibliothèque publique, libre, moderne décrite par Eugène Morel doit accomplir pour l'instruction républicaine ce que l'Église a accompli pour la Bible chrétienne. Elle est l'axe central d'une société républicaine de suffrage universel : la bibliothèque « doit être le plus beau [monument] de la ville. Avec la mairie, l'église, la pharmacie et l'école, il constitue la Cité […] C'est enfin le lieu où les citoyens, leurs affaires terminées, s'assemblent. Pour quoi faire? Savoir les nouvelles, s'entretenir des métiers, de la chose publique, pour apprendre, acquérir des faits et des idées, se distraire et se grandir – enfin parler… – Non. Voilà où l'âge moderne diffère des temps anciens. Pour tout cela, parler n'est plus nécessaire. On lit. Nous avons à faire connaître aux bavards que l'imprimerie est inventée… Les renseignements utiles se trouvent avec plus de sûreté dans des livres que dans la mémoire des hommes… On ne peut pas restaurer ou fonder… des vieillards, il est utile de fonder des bibliothèques ».

Nous avons rappelé le procès perpétuel qui déconsidère la Bibliothèque. Eugène Morel se fera l'avocat du diable. Les arguments de sa défense frappent par leur modernité. N'est-il pas temps de s'inspirer de son plaidoyer? Enfin libéré des tutelles du Livre capital, le modèle bibliothécaire du pluralisme cohérent n'est-il pas la source et la ressource d'une démocratie républicaine?