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Lecture et identité dans les bibliothèques rurales péruviennes

Marie-Annick Bernard

Depuis quelques années, on s’interroge en France et en Occident, en général, sur la relation des illettrés avec l’écrit, sur l’échec de leur apprentissage, sur leurs représentations de la lecture. Or, si l’on souhaite élargir cette recherche aux autres continents, à l’hémisphère sud principalement, il est beaucoup plus difficile de trouver trace de cette relation, l’essentiel des publications abordant le phénomène de l’analphabétisme à travers les statistiques, la mise en œuvre d’actions ou l’étude d’outils et de méthodes.

En découvrant, il y a une dizaine d’années, le réseau des bibliothèques rurales péruviennes, j’ai été frappée par l’intérêt que manifestaient envers la lecture les nouveaux « alphabètes », et par la manière, à la fois individuelle et communautaire, dont ils intégraient le « monde de l’écrit ».

Les bibliothèques rurales ont été créées en 1971 dans les Andes, au nord du Pérou, dans le département de Cajamarca, considéré alors comme l’un des plus pauvres du pays. C’est un prêtre d’origine anglaise, étonné par l’intérêt suscité par les lectures collectives de la Bible, qui est à l’initiative de ce réseau. Malgré son origine 1, ce réseau toutefois ne relève pas – ou pas seulement – d’un acte de charité ou de prosélytisme. S’il s’intègre dans le renouveau du catholicisme, marqué alors par l’apparition du mouvement de la Théologie de la Libération, il s’inscrit aussi dans un courant politique qui l’influence profondément (réforme agraire, réforme de l’éducation, nationalisations…). Les principes qu’il définit constituent aujourd’hui encore les éléments de base du réseau : une douzaine d’ouvrages (maintenant une trentaine) sont confiés à un bibliotecario campesino 2 – c’est-à-dire un paysan sachant lire et écrire et élu par sa communauté – qui les met chez lui à disposition de ses concitoyens et qui les leur prête 3 ; le renouvellement des ouvrages est trimestriel et se fait par rotation entre villages voisins ; des lectures collectives sont organisées pour lutter contre l’analphabétisme dû au manque de pratique.

Un réseau à la fois simple et structuré

Au fur et à mesure de son élargissement, le réseau s’est organisé, jusqu’au maillage actuel qui regroupe 510 villages 4 : choisis parmi les bibliotecarios campesinos, des coordinateurs ont la responsabilité d’un secteur, soit une dizaine ou une quinzaine de villages. Parmi ceux-ci, des « super-coordinateurs » sont chargés, depuis peu, d’encadrer l’une des dix zones qui structurent cette vaste région montagneuse, difficile d’accès 5. Une assemblée générale semestrielle rassemble tous ces coordi- nateurs, tandis que, dans les zones et les secteurs, des réunions – plus ou moins régulières – assurent le fonctionnement de base.

Malgré une structure très définie, ce n’est qu’en 1997 que le réseau s’est doté d’un statut juridique (de type association loi 1901). Auparavant, considéré comme un mouvement, il était seulement lié par une convention à la délégation régionale de l’Institut national de Culture, ce qui lui a donné une assise institutionnelle qui a pu s’avérer précieuse en période de troubles politiques. C’est donc un réseau fondé sur la participation bénévole, individuelle et collective, qui s’apparente au militantisme.

Trois ou quatre personnes seulement sont employées dans le bureau central de l’Institut national de Culture de Cajamarca. Elles gèrent les ouvrages et les statistiques, à partir des données envoyées par le réseau, et surtout recherchent des dons et des appuis au niveau international. Ce sont les seuls citadins du réseau, mais aucun d’eux n’est bibliothécaire, ni n’a reçu une formation, même élémentaire, en bibliothéconomie. Le responsable en titre du réseau, élu pour trois ans, est depuis quelques années choisi parmi les coordinateurs et donc parmi les paysans. C’est lui qui représente officiellement le réseau, ce qui est tout à fait exceptionnel dans un pays comme le Pérou, où le monde citadin et le monde paysan sont séparés par un abîme.

L’originalité de ce réseau ne réside pas seulement dans la souplesse de la structure, dans la facilité de l’accès aux livres ou dans l’organisation de lectures collectives, mais elle se situe surtout dans l’état d’esprit, dans ce qui est véhiculé dans et par l’intermédiaire des bibliothèques rurales.

De la lecture à la production d’écrits

L’accès à l’écrit a engendré un besoin de nouvelles lectures, de connaissances. Or, les ouvrages proposés – la constitution, des écrits juridiques et politiques, la Bible et d’autres ouvrages religieux, des classiques littéraires péruviens, des ouvrages pratiques sur l’agriculture, l’élevage, l’artisanat – ne répondent pas toujours à l’attente du public. Usagés, souvent trop anciens – antérieurs à 1980 pour la plupart –, austères dans leur présentation, ils sont souvent inadaptés à leurs lecteurs (comme ce lot de livres de propagande pour l’URSS provenant d’un don cubain) et pas toujours disponibles là où on en a justement besoin.

Par ailleurs, les livres sont chers et il est difficile de se les procurer. Dans toute la zone, seul Cajamarca compte des librairies – trois, de petite taille –, et il faut faire quelque neuf cents kilomètres pour aller à Lima. De plus, ces ouvrages sont écrits pour et par des citadins, étrangers à la culture et à l’environnement andins.

Confrontées à ce problème d’accès à l’écrit, l’Assemblée générale des coordinateurs et les réunions des bibliothécaires sont vite devenues des lieux d’échanges, d’information, et plus encore, des centres de formation dans lesquels interviennent non seulement des coordinateurs, mais aussi des personnalités extérieures : agronomes, juristes…

Enfin, ces lecteurs ont choisi de prendre en main leurs besoins et de se fournir eux-mêmes en ouvrages. Suite à la suggestion d’un permanent de réadapter certains ouvrages afin de les rendre plus accessibles, les paysans ont proposé – et cela dès le début des années 1980 – de mettre en commun leurs connaissances, et surtout de se réapproprier le savoir des anciens, peu à peu négligé et oublié.

De là, ont été organisées des campagnes de rescate (sauvegarde), et a vu le jour la Biblioteca campesina ou Bibliothèque paysanne, une collection de dix minces fascicules de contes regroupés de manière thématique. A la fin de chaque récit, figurent les noms respectifs de celui qui a dit le conte et de celui qui a retranscrit le texte, au plus près de la langue orale. Suite à l’énorme succès local de ces fascicules, le projet est devenu plus ambitieux, et, en 1988, est paru le premier tome d’une Enciclopedia campesina, encyclopédie thématique faisant le point sur des sujets intéressant le monde andin. Vingt volumes ont été publiés en huit ans, mais les moyens font défaut pour envisager actuellement de poursuivre la publication de l’important matériau sauvegardé. Ces volumes, aux titres souvent évocateurs (« Tresser des ombres », sur les chapeaux, « Boue bénite », sur la céramique), abordent généralement un thème sous ses différentes facettes : techniques, traditionnelles, mais aussi surnaturelles ou religieuses, éléments toujours présents dans la conception andine du monde. Cette encyclopédie n’est pas l’exposé, la présentation de coutumes ou usages, elle est une simple traduction, le passage dans l’écrit de la tradition andine.

Ces paysans se sont donc organisés pour avoir accès à la lecture. Et, de simples lecteurs, ou même de simples auditeurs analphabètes, ils sont devenus auteurs. Que représente donc pour eux la lecture, l’écrit ? Quand et comment ont-ils appris à lire ? Qu’est-ce que cette expérience a changé dans leur vie ?

Lectures et lecteurs

Une approche par entretiens semi-directifs a été retenue 6, auprès de 25 bibliothécaires et coordinateurs, pour apporter des réponses à ces questions. Les simples lecteurs ou auditeurs ont été volontairement laissés à l’écart, ce type de public exigeant une présence, une familiarisation beaucoup plus longues.

La perception des publics semble de prime abord vague : « Il y a de tout, des adultes, des enfants et des jeunes » 7, mais au fil des conversations, les usages se dessinent peu à peu dans leur diversité. Les enfants et les jeunes semblent constituer la grande masse de lecteurs : « Les lecteurs ? Des enfants, la plupart ont entre 8 et 13 ans. Ensuite, on peut prendre en compte les jeunes de 14 à 21 ans, ceux qui sont dans le secondaire. Ce qui plaît aux enfants du primaire, c’est de lire les livres de contes, les manuels scolaires aussi. Les jeunes du secondaire demandent surtout des œuvres littéraires ou des manuels de philosophie, de mathématiques, de chimie, de religion. C’est ce qu’ils demandent le plus. Les adultes, eux, sortent des livres de littérature, de contes et aussi des livres pratiques, sur l’élevage animal, l’agriculture…, l’apiculture, par exemple. C’est ce qui sort le plus. Certains demandent aussi des ouvrages sur la religion, la Bible ». Si enfants et jeunes sont constamment cités, la proportion des adultes varie selon les villages : « Il y a peu d’adultes, peu d’adultes qui lisent ». Les raisons avancées en sont le poids des travaux agricoles ou artisanaux, l’émigration saisonnière et enfin, le manque d’habitude. Mais il faudrait mettre cela en relation avec le degré d’alphabétisation ou de scolarisation du village.

Une fréquentation familiale

La quantification des lecteurs reste difficile : si les bibliothécaires reconnaissent un taux mensuel moyen de vingt lecteurs, s’agit-il bien de lecteurs – c’est-à-dire d’individus – ou d’emprunts, seules données recueil-lies dans les statistiques du réseau ?

L’étude des cahiers de prêts tenus dans chaque bibliothèque pourrait s’avérer précieuse, malgré de nombreuses lacunes, puisque ceux-ci comportent le nom et l’âge du lecteur, ainsi que le titre, la date d’emprunt et de retour de l’ouvrage. Un sondage parmi les registres de quatre communautés, sur une durée de quinze mois, a permis de mettre en évidence que les emprunts sont majoritairement le fait d’enfants ou d’adolescents et que, s’il y a bien une vingtaine d’emprunts mensuels, ils n’émanent pas des mêmes personnes. On relève ainsi de quatre-vingts à une centaine de noms différents, dont la majorité n’a emprunté qu’un seul livre sur toute cette période, parfois deux, les plus gros emprunts étant de quatre ou cinq titres.

Par ailleurs, l’examen des noms de famille s’avère significatif. L’usage péruvien d’accoler au patronyme le nom de la mère laisse percevoir une fréquentation familiale importante. Il peut y avoir jusqu’à une dizaine de personnes portant le même nom, avec des emprunts qui ne se chevauchent pas, mais s’enchaînent au fil des mois. Ainsi, si la fréquentation reste très modeste, la pénétration de la bibliothèque dans la population est bien supérieure à ce que donne à penser le nombre de prêts. Il ne s’agit pas d’une sélection individuelle, mais d’un emprunt à resituer dans le contexte familial sur lequel nous reviendrons plus tard. Cela explique en partie pourquoi des enfants de 8 à 10 ans sortent des ouvrages juridiques ou de techniques artisanales très spécialisées.

L’école, lieu initial d’alphabétisation

L’interview auprès des membres actifs du réseau offre un double avantage : ils sont certes des témoins privilégiés des usages de leurs concitoyens, mais ils font également état de leur propre expérience de la lecture. Tous les bibliothécaires interrogés ont été scolarisés, mais avec des parcours et des durées très divers. La plupart d’entre eux n’ont séjourné qu’une année ou deux – parfois trois – sur les bancs de l’école. Deux bibliothécaires seulement semblent avoir terminé l’enseignement primaire 8 et deux autres le secondaire.

L’école est vraiment au cœur de leurs préoccupations. Même si, officiellement, elle est obligatoire et gratuite depuis le milieu du XIXe siècle, même si elle accueille aujourd’hui un plus grand nombre d’enfants, elle est loin de remplir sa mission. Jugée inadaptée – tant par son rythme trop éloigné de celui des travaux agricoles, que par ses programmes étrangers à l’environnement de ces populations, ou encore en raison de l’absentéisme notoire de ses enseignants –, l’école apparaît paradoxalement à la fois comme l’espoir d’une vie meilleure, un symbole d’ouverture et comme la cristallisation de toutes les frustrations engendrées par une société aux forts clivages sociaux et culturels. Deux ou trois années d’enseignement primaire permettent à peine d’apprendre à déchiffrer un texte, et les enfants qui terminent ce cycle – souvent tardivement vers 12 ou 13 ans – maîtrisent tout juste la lecture.

Si la majorité des personnes interviewées n’ont appris à l’école qu’un simple déchiffrage, c’est, pour trois ou quatre d’entre elles, l’ouverture sur le monde extérieur par le biais de l’émigration saisonnière qui leur à permis de continuer leur apprentissage. Les illustrés (comme Tarzan), les revues (comme les Sélections du Reader’s Digest), les journaux, absents dans ces villages andins mais accessibles dans les plantations de la côte pacifique, ont constitué l’occasion de fixer leurs maigres acquis. Pour d’autres, l’environnement familial – généralement un père lecteur – a permis de consolider cet apprentissage grâce à une Bible ou quelques vieux livres précieusement conservés. Tous les autres ont réappris – ou réapprennent actuellement – dans le cadre des bibliothèques rurales, à déchiffrer l’écrit. Et c’est toujours avec beaucoup d’émotion qu’ils racontent leur première visite 9 dans l’une des bibliothèques, leur première rencontre avec une « masse de livres qu’on pouvait toucher et lire autant qu’on voulait ».

Une lecture oralisée

L’élément le plus original des entretiens concerne les modalités de lecture. Si quatorze personnes au moins parmi les bibliothécaires interviewés lisent silencieusement, « des yeux », c’est une pratique récente et rare : « Je crois que, pour le moins à la campagne, nous avons toujours eu l’habitude de lire à voix haute. Jamais on ne lit silencieusement, mais l’enfant dit “regarde” même si la famille ne veut pas, et il lit tout fort son histoire. A la campagne, on lit à voix haute, ce n’est pas comme en ville ». Ce mode de lecture oralisée détermine une pratique collective essentiellement familiale : « On lit beaucoup en famille. Dans une famille, parfois le papa va à la bibliothèque et sort un livre. Arrivé chez lui, lorsque tout le monde est réuni le soir, ou à un autre moment, ils se mettent à lire. Celui qui sait lit : “bon, je vais lire telle partie”. Je lis un passage, un autre lit un passage différent… On partage un livre en famille. Ce sont les pères qui lisent pour toute la famille, ou parfois les enfants, cela dépend. Mais comme ils sont à l’école, ce sont souvent eux qui se chargent de la lecture ».

Cette lecture orale inclut donc les non-lecteurs, les femmes en particulier qui ont ainsi accès aux livres par l’intermédiaire de leur époux et surtout de leurs enfants : « Il y a des livres qui parlent de teintures et de tissus, de bien des choses importantes pour les femmes, comme la santé ; les livres pour les promotores de salud 10 les aident à préparer les remèdes pour leurs enfants. Elles les envoient ou elles viennent elles-mêmes : “je vais sortir un livre pour que mon fils me le lise, il me le lit et moi je l’écoute”. Elles sortent des livres pour écouter, même si elles ne savent pas lire ».

Cette lecture oralisée est fortement encouragée par le réseau des bibliothèques rurales, qui prône l’organisation de cercles de lecture dans le village, à l’initiative des bibliothécaires, afin d’éviter le phénomène de l’analphabétisme dû au manque de pratique. Pour maîtriser la lecture, il faut s’entraîner souvent, se corriger, en prendre l’habitude. Même si ces cercles de lecture semblent être en perte de vitesse, la pratique oralisée ne paraît pas diminuer, mais plutôt être déportée dans le cercle familial, où elle s’inscrit dans la continuité du conte.

Dans les sociétés traditionnelles, l’information, la mémoire, l’histoire, le savoir-faire technique se transmettent surtout oralement ou par reproduction de gestes ou d’attitudes. Le conte reste le moyen privilégié de communiquer des savoirs, de transmettre des comportements, une morale. Or, lors de l’évocation des pratiques orales de lecture avec les textes de la tradition andine, il s’opère souvent dans le discours un glissement du verbe « lire » vers le verbe « conter » et l’on ne sait plus alors si l’on parle de lecture ou de conte. Il y a là une hybridation des pratiques qui témoigne que la lecture ici trouve peu à peu, naturellement, sa place dans la vie quotidienne.

Lecture silencieuse et lecture individuelle

Toutefois, si la lecture à voix haute domine, certains bibliothécaires reconnaissent une pratique silencieuse qu’ils semblent avoir très rapidement assimilée, dès lors qu’ils ont eu accès à un nombre suffisant d’ouvrages. Cette lecture silencieuse, individuelle donc, n’exclut pas la pratique collective. Elle s’y ajoute et prend place dans le moindre temps libre, surtout la nuit. Elle semble réservée aux centres d’intérêt privilégiés des lecteurs : littérature, histoire et religion, questions juridiques ou politiques, plantes médicinales… Cette pratique de lecture nocturne individuelle rappelle une remarque de Michèle Petit 11 dans son étude sur la lecture dans le monde rural français, où elle souligne l’importance de la lecture « la nuit, « au lit ». C’est souvent le moment, les tâches de la journée achevées, où s’estompent les interdits, où l’on a enfin le droit de lire ». En tout cas, dans cette société à forte structure communautaire, c’est certainement un temps que l’on peut oser consacrer à soi-même. Cette lecture silencieuse, individuelle, va de pair avec la constitution d’une bibliothèque personnelle dont l’embryon est souvent constitué par les rares documents acquis pendant la scolarité.

Malgré les difficultés à se procurer des ouvrages, la moitié d’entre eux reconnaît posséder quelques ouvrages. S’il ne s’agit souvent que d’une poignée, l’un d’entre eux dit cependant en posséder environ trois cents. Ainsi, « malgré mes restrictions économiques, il faut que j’achète au moins un livre par an, et si c’est possible deux, voire trois. Ça, c’est une bénédiction pour moi, aussi mes enfants me disent-ils souvent « papa, pourquoi te préoccupes-tu d’acheter tant de livres ? », mais je pense que c’est le meilleur héritage que l’on puisse laisser à ses enfants, ainsi que le fait qu’ils sachent l’apprécier ». La constitution de bibliothèques personnelles détermine un nouveau mode de lecture, le passage de la lecture qualifiée par les historiens du livre allemand 12 d’« intensive » – c’est-à-dire la lecture répétée de quelques rares documents – à la lecture « extensive » ou lecture non répétée d’ouvrages multiples, qui forment une documentation dans laquelle on va puiser.

L’analyse des entretiens permet donc de discerner une évolution en cours de cette pratique culturelle. Grâce à l’Enciclopedia campesina et aux livres sur la culture andine, on passe progressivement de la tradition orale à la lecture oralisée et, pour les meilleurs lecteurs, à un usage individuel et maîtrisé. Mais la lecture ne modifie pas seulement les pratiques culturelles, elle influe aussi beaucoup sur les pratiques sociales, notamment sur la prise de responsabilités au sein des communautés.

Le bibliothécaire, un membre actif dans sa communauté

« Au début, j’avais compris qu’il s’agissait de porter des livres dans les communautés, de faire des échanges et ensuite de rentrer. Mais au bout d’un moment, j’ai fini par comprendre qu’on avait besoin dans les communautés de plus d’information, sur le matériel bibliographique, sur les services que peuvent offrir les bibliothèques en tant qu’institutions. Et d’un autre côté, je voyais qu’il s’avérait nécessaire que le coordinateur, en tant que coordinateur et pour être plus en relation avec la communauté, soit préparé, sache beaucoup de choses. En fait, nous avions besoin, d’une certaine manière, de l’appui d’une formation intégrale, parce qu’à la campagne on a besoin de tout. Il nous fallait connaître la constitution, le rôle, les fonctions du juge de paix, du maire-adjoint, des agents municipaux dans les communautés, la loi sur l’eau, beaucoup de choses donc. (…) Nous devions nous rendre dans les communautés, faire les journées de formation, avec les bibliothécaires et avec les lecteurs ».

Agent culturel, militant, le bibliothécaire développe dans bien des cas un rôle important dans sa communauté. Au-delà du prêt des livres – souvent d’ailleurs assuré par les enfants et l’épouse plus présents au foyer – le bibliothécaire s’affirme comme une personne ressource, un conseiller et aussi un formateur : « Parfois, certains parents disent : “arrête de lire, va rendre service, garder les bêtes”. Moi, en tant que bibliothécaire, je leur laisse les livres chez eux et ensuite je reviens les chercher (…). J’apporte aussi des livres aux adultes. J’emporte ma mallette de livres. Je leur dis que tel livre est sur la tradition, mais plus que tout, je leur raconte ce qu’il y a dans ce livre (…). Je dis aux écoliers qui n’ont pas de dictionnaire qu’ils peuvent venir le consulter à la bibliothèque (…), mais souvent ils manquent de connaissances et je dois les informer du contenu ».

Mais cet intérêt et cette responsabilisation vis-à-vis de leurs concitoyens, débordent largement le cadre de la bibliothèque. Au fil des entretiens, il est apparu que tous assument d’autres responsabilités au sein de leur communauté : catéchiste, membre du conseil municipal, secrétaire d’association, maire-adjoint. L’un d’entre eux a d’ailleurs été juge de paix. Chez les plus anciens, ce besoin de participer à la vie sociale est né et s’est appuyé sur la lecture et l’expérience acquise dans le réseau. Toutefois – hasard ou évolution ? – il semblerait que, en ce qui concerne les deux bibliothécaires qui ont intégré de fraîche date le réseau, c’est justement parce qu’ils occupent des responsabilités communautaires qu’ils ont créé leur bibliothèque, pour avoir accès à la lecture et à l’information, nécessaires à leur charge, ou encore pour répondre à la demande de leurs concitoyens.

Le livre, la lecture, les bibliothèques sont au centre du discours des bibliothécaires. Pourtant, ils ne sont jamais directement mis en avant. Ils n’ont de sens que par rapport à l’environnement, à la situation de l’individu : « On s’aperçoit qu’il y a beaucoup de choses à traiter, beaucoup de choses à échanger [entre un coordinateur et un nouveau bibliothécaire]. Le bibliothécaire pose des questions, le coordinateur doit répondre. Et bien sûr, le coordinateur demande comment est la vie, la réalité dans la communauté, parce que le service ne consiste pas seulement à fournir des livres, ce qui serait insuffisant pour le lecteur. Ce qu’il faut prendre en compte, c’est la problématique intégrale de la communauté : comment s’effectue la mise en valeur de la ferme – comment se passe l’élevage des animaux –, comment sont les relations entre les familles (…), quel travail accomplissent les autorités, les employés du gouvernement, les professeurs par exemple, les promotores de salud, et s’il y a des rondas 13, quelles sont les relations entre toutes ces personnes ».

La bibliothèque rurale est bien autre chose que la mise à disposition d’un lot de livres. C’est d’abord un processus d’éducation permanente 14, processus fondé sur la notion d’identité. Connaître et reconnaître sa culture, être fier de son savoir ancestral pour faire face au présent et à l’avenir, pour trouver sa place dans le monde, selon l’objectif annoncé par le réseau. Et il est vrai que dans le contexte péruvien, écrit, identité et citoyenneté ne peuvent être qu’étroitement associés. Rappelons simplement que jusqu’à la constitution de 1979, les analphabètes n’avaient pas le droit de vote. Or, la carte électorale constitue le document d’identité de base, demandé à toute occasion.

Juillet 1998

  1.  (retour)↑  Bien que créé au départ par un prêtre et entretenant de nombreuses relations avec catholiques et protestants (quand il n’est pas en butte avec des sectes), ce réseau n’est pas affilié à un mouvement religieux.
  2.  (retour)↑  Bibliothécaire paysan.
  3.  (retour)↑  Le prêt de livres est extrêmement rare dans les bibliothèques publiques péruviennes.
  4.  (retour)↑  Les villages peuvent être des bourgades, des chefs-lieux, ou tout simplement des hameaux.
  5.  (retour)↑  La plupart des villages ne sont accessibles qu’à pied, à partir des vallées.
  6.  (retour)↑  Cf. Marie-Annick Bernard, Lecture et bibliothèques rurales dans les communautés andines péruviennes : pratiques, représentations et enjeux, mémoire de DEA, sous la direction de Martine Poulain, Villeurbanne, enssib, 1997.
  7.  (retour)↑  Les citations en italique (à l’exception de celle de Michèle Petit, p. 36) sont extraites des entretiens enregistrés auprès des bibliothécaires et coordinateurs, qui ne seront pas ici identifiés.
  8.  (retour)↑  Le primaire dure officiellement cinq ans ainsi que le secondaire, mais les enfants commencent souvent tardivement dans les campagnes (vers 7-8 ans) et redoublent beaucoup.
  9.  (retour)↑  Souvent par l’intermédiaire d’une personne amie, d’un prêtre ou d’une religieuse.
  10.  (retour)↑  Paysan ou artisan formé aux soins élémentaires de santé et d’hygiène pour leur communauté.
  11.  (retour)↑  Raymonde Ladefroux, Michèle Petit, Claude-Michèle Gardien, Lecteurs en campagne : les ruraux lisent-ils autrement ?, Paris, Bibliothèque publique d’information, 1993.
  12.  (retour)↑  H. E. Bodecker, dans Histoires de la lecture : un bilan des recherches / sous la dir. de Roger Chartier, Paris, imec-Éd. de la msh, 1995 (Collection « In Octavo »).
  13.  (retour)↑  Auto-organisations de défense des communautés, reconnues par la constitution de 1993.
  14.  (retour)↑  Plusieurs bibliothécaires âgés d’une trentaine d’années se sont ainsi inscrits en secondaire, ou dans des formations de développement agricole.