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Science en bibliothèque

Isabelle Masse

Les professionnels des bibliothèques françaises commencent à se préoccuper de l'état de délaissement des fonds scientifiques et techniques des bibliothèques publiques. Peu de bibliographies spécifiques ou d'ouvrages pratiques d'aide, peu de formations proposées, des bibliothécaires souvent plus littéraires que scientifiques, tel est le constat actuel. Un mouvement d'intérêt certain apparaît qui se manifeste dans la parution récente d'un ouvrage sur le sujet 1 et l'organisation de la journée d'étude intitulée Science en bibliothèque, par la médiathèque de la Cité des sciences et de l'industrie (CSI) et la FFCB 2 (Fédération française de coopération entre bibliothèques) le 6 juin 1995, dans la salle Jean Painlevé de cette même médiathèque. De nombreux thèmes furent abordés, parmi lesquels l'identification des publics, le développement des collections, les types d'animations les mieux adaptées, le rôle des agences de coopération, institutions et associations, les perspectives de formation, l'élaboration d'outils...

Les publics

Thierry Ermakoff, de la bibliothèque municipale (BM) de Blois, dénombre sept types de publics s’intéressant aux sciences et techniques 3 : enfants, autodidactes, amateurs, utilisateurs de renseignements pratiques et immédiats, utilisateurs d’information médicale, étudiants, professionnels, dont les demandes sont souvent liées à l’actualité – qu’elles se portent sur des auteurs (Hubert Reeves, Jean-Pierre Changeux, etc.), des thèmes (comète de Halley, bioéthique, sida, etc.), une passion particulière (transports, électronique, etc.), des renseignements professionnels ou d’ordre privé, des demandes de formation.

A Valence, où, dans le cadre de la délocalisation de l’Université de Grenoble, la BM, précise Simon Kahn est aussi une bibliothèque universitaire, la présence des étudiants est prise en compte dans le projet d’établissement : les crédits universitaires sont très importants pour la partie sciences et techniques, et les ouvrages destinés aux étudiants sont intégrés dans la partie tout public. L’arrivée de ce public universitaire a obligé la BM à acheter dans toutes les catégories de la science, à remettre les collections à niveau dans tous les secteurs, et a révélé l’existence réelle d’un public non universitaire intéressé par les disciplines scientifiques.

La médiathèque de la CSI, rappelle Tù Tåm Nguyen a été la première à offrir une bibliothèque médicale de vulgarisation ouverte à tous, avec des fonds documentaires multiniveaux (vulgarisation, manuels techniques, outils de référence) apportant des réponses adaptées à des demandes diverses (professionnels de la santé, mais aussi traducteurs, éditeurs, journalistes ; non-professionnels – passionnés d’un sujet, personnes ayant une curiosité personnelle pour eux-mêmes ou leurs proches). Le personnel doit être le spécialiste de la documentation du domaine, être capable de manier les niveaux de vulgarisation, avoir des compétences particulières : savoir-être, savoir accueillir, écouter, accompagner la demande, mais éviter de se substituer au thérapeute. La bibliothèque est un lieu de rencontres neutre, hors affect médical, un lieu de référence, de documentation destiné à pallier l’information trop rapide des médias.

Offre documentaire

Cette deuxième table ronde avait pour objet la construction d’une collection scientifique et technique cohérente répondant à différentes attentes et à différents niveaux, et ce de manière équilibrée. Francis Agostini (médiathèque de la CSI) notait l’absence de cadre de référence pour l’acquisition de ce type de documents, et appelait à une réflexion sur les critères de sélection, les contenus de vérité, de validité, qui ont peut-être un rôle plus important à jouer que dans d’autres domaines de sélection.

Michel Béthery, de la Bibliothèque publique d’information, présentait l’évolution du fonds scientifique et technique dont il est responsable 4. Les critères d’acquisition ont été définis à l’origine pour un public large, de la vulgarisation élémentaire au livre spécialisé, une couverture complète du domaine, mais avec un niveau supérieur limité. On a aussi recherché un maximum de variétés de points de vue et de modes de présentation des sujets. Le lecteur doit pouvoir mesurer son propre niveau de savoir et se perfectionner. Après l’ouverture, les collections ont été confrontées aux demandes reçues. Il a fallu combler les lacunes, rechercher de nouvelles sources d’information hors édition classique (recourir par exemple à des ouvrages publiés par des fédérations de professionnels) pour accéder à des documents récents ou prospectifs, venant d’organismes de recherche ou universitaires.

Animation

Joëlle Müller (médiathèque de la CSI) s’interrogeait sur la place de l’animation en sciences et techniques. L’animation peut en effet servir à la diffusion de l’information scientifique et technique de façon ponctuelle ou régulière. Sous quelles formes ? Qui faire intervenir dans ces animations ? Quels sont les effets des animations sur les fonds ? Cette table ronde rassemblait quatre intervenantes autour d’expériences concrètes.

Marie Girod, de la BM de Ballancourt-sur-Essonne, présentait les activités du Comité A fond la science 5. Créé pour sélectionner des livres utilisables lors d’animations, sa démarche présente deux particularités : le choix de livres se fait sur la production éditoriale adulte ou jeunesse ; les livres sont sélectionnés une fois testés au cours des animations. Il s’agit là de piquer la curiosité du public, de faire vivre le livre scientifique. Ce travail se fait en partenariat avec des associations, des clubs scientifiques. Les journées nationales, du type « Science en fête », qui ont toujours beaucoup de succès, voient la mobilisation générale du monde de la recherche, les collections sont alors enrichies par des apports de documents ciblés et peu faciles à trouver.

L’association Lire pour comprendre 6 (Nelly Tieb) a été créée pour permettre à un public peu lecteur – hors circuit scolaire, adultes jeunes et/ou en réinsertion – d’évoluer dans ses capacités de lecture au moyen des documentaires scientifiques. Deux à six rencontres par an ont lieu avec des scientifiques sur des sujets précis, dans le but d’approfondir la lecture d’un ouvrage documentaire. Les documents sont présentés dans des mallettes (dont le prêt est gratuit) et consistent en livres, revues, diapositives, films documentaires et documents sonores, mis à disposition des publics concernés et de leurs formateurs lors des rencontres.

A la BM de Grenoble (Sylviane Teillard), au cours d’un cycle intitulé « Raconter la science », et au Muséum d’histoire naturelle de La Rochelle (Josette Peré), des rencontres entre scientifiques et groupes d’enfants (les parents y sont aussi quelquefois invités), ont lieu régulièrement.

Réseaux de conseil et de coopération

Au début de la dernière table ronde, Michel Melot exprimait l’inquiétude du Conseil supérieur des bibliothèques devant la sous-représentation de la culture scientifique et technique en bibliothèque publique 7. Il notait le contraste entre la demande et l’intérêt évident pour la question, et regrettait le faible écho des propositions reçues et la lenteur des réactions. Faut-il avoir recours à des scientifiques, chercher des appuis, des compétences de bibliothécaires plus spécialisés ? Remettre en cause la politique d’acquisition ? Quels outils utiliser ? Faudrait-il rédiger une charte ?

La médiathèque de la CSI, ouverte en 1986, a été sollicitée comme prestataire de services pour la formation. Marie-Hélène Kœnig en exposait les grandes lignes : proposition de stages collectifs (méthodologie de la recherche documentaire, nouvelles technologies, enseignement assisté par ordinateur), sans offre formalisée, mais avec des modules-types adaptés en collaboration avec des organismes tels que le Centre national de la fonction publique territoriale, la Direction du livre de la lecture, l’Institut de formation des bibliothécaires, Médiadix, l’Institut national des jeunes aveugles, etc. Certes, il existe des freins : au niveau individuel (moins de 10 % des bibliothécaires ont une formation scientifique), ou professionnel (flou autour de la notion de vulgarisation scientifique). Mais des impulsions pourraient être données par les institutions telles que le CSB ou la FFCB, par la coopération entre établissements afin de dépasser le stade artisanal et les opérations ponctuelles.

Bernard Lafon, de la BM de Roanne, relatait l’expérience – actuellement en sommeil – de l’agence de coopération ARALD (Agence Rhône-Alpes pour la lecture et la documentation), sur la coopération à l’échelle régionale pour les fonds scientifiques et techniques. A l’automne 1994, la journée d’étude tenue à la BM de Lyon sur les collections médicales dans les bibliothèques (où les bibliothèques de la région étaient finalement peu représentées) n’a eu aucune suite. Bernard Lafon attribuait cet échec au peu de place accordée à la documentation dans ce domaine, à la dilution des fonds scientifiques et techniques dans l’ensemble des fonds documentaires, au fait que l’échelle régionale n’est peut-être pas la meilleure...

En revanche, Viviane Goyat, de la BM d’Ermont, exposait une expérience positive (plus facile à mettre en place à l’échelle départementale), celle de Cible 95, association de coopération de 25 bibliothèques du département du Val-d’Oise. Ce réseau, qui a une très longue pratique de la coopération en IST, possède une large offre documentaire dans ce domaine. La très grande sensibilisation des bibliothécaires, des réflexions sur la formation (stages à la CSI), ont amené un important développement des fonds, une promotion de l’IST par un salon du livre régulier. Des fonds de base sont proposés dans chaque bibliothèque, chacune pouvant se spécialiser dans un domaine particulier. Cible 95 compte répertorier les fonds (catalogues collectifs), et développer le prêt entre bibliothèques.

Cette journée d’étude, qui aura suscité un grand intérêt (les organisateurs ont dû refuser du monde), est un élément de plus dans la réflexion sur le thème de la place des sciences et des techniques dans les bibliothèques, après le Rapport du CSB 1993, le Mois du patrimoine écrit scientifique et technique 1993 et la parution de l’ouvrage Science en bibliothèque.

  1.  (retour)↑  Science en bibliothèque / sous la dir. de Francis Agostini, Paris, Ed. du Cercle de la librairie, 1995, 397 p. (Collection Bibliothèques).
  2.  (retour)↑  En 1993, le Mois du patrimoine écrit et le colloque de Roanne avaient pour thème les fonds patrimoniaux scientifiques et techniques. Cf. Francine MASSON, « Le patrimoine écrit scientifique et technique », Bulletin des bibliothèques de France, t. 39, n° 1, 1994, p. 78-79 ; cf. Philippe HOCH, « Le patrimoine écrit scientifique et technique : définition, usages et accessibilité, actes du colloque de Roanne », Bulletin des bibliothèques de France, t. 40, n° 2, 1995, p. 96-98.
  3.  (retour)↑  Science en bibliothèque, op. cit. Thierry Ermakoff reprenait la typologie de Michel BETHERY, dans le chapitre « Politique d’acquisition et demande du public », p. 321-331.
  4.  (retour)↑  Michel BETHERY, ibid.
  5.  (retour)↑  Le comité A fond la science, conseillé dès sa création par le secteur scientifique de La Joie par les livres, repose sur deux organismes : Aloise (Association des loisirs scientifiques en Essonne) et les Petits débrouillards de l’Essonne (BM de Ballancourt-sur-Essonne, 23 rue Martroy, 91610 Ballancourt-sur-Essonne).
  6.  (retour)↑  Lire pour comprendre est une association loi 1901, composée de bibliothécaires, enseignants, scientifiques. Elle se propose comme partenaire ayant des compétences spécifiques dans les écrits de vulgarisation scientifique et technique et publie une revue trimestrielle et une sélection de 1 200 titres (que l’on peut se procurer à l’adresse suivante : Lire pour comprendre, 18 rue Gabriel Péri, 91300 Massy).
  7.  (retour)↑  Rapport du Conseil supérieur des bibliothèques, Paris, CSB, 1993.