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Papiers

de la pâte de bois au disque numérique

Christophe Pavlidès

Archives, bibliothèques, musées : tous ont à gérer des documents de toute nature sur papier et des collections photographiques ; tous sont confrontés à des problèmes cruellement analogues de préservation et de conservation. On voit donc se développer, au fil du temps et des réalisations, la sensibilisation à une approche interdisciplinaire et interprofessionnelle, et cela se passe de plus en plus par l'action des associations qui fédèrent les métiers concernés. Le cloisonnement des compétences semble avoir vécu : un premier exemple éclatant en avait été donné par les journées internationales de l'ARSAG 1 en 1991.

A une échelle plus modestement nationale, l'AENSB, l'AAF et l'AGCCPF 2 viennent de nous donner, le 1er avril (Cercle militaire, Paris), un nouveau témoignage de mise en commun des savoirs et des savoir-faire qui dépasse les frontières institutionnelles. Leurs trois présidents ensemble à la tribune (Alain Bonnefoy, Jean-Jacques Bertaux et Jean-Luc Eichenlaub) donnaient une image d'ouverture qu'on espère revoir souvent...

Préservation

Placée sous ces très œcuméniques auspices, la matinée était consacrée à la préservation et à la conservation des documents en tant qu'originaux. Les convergences d'approche étaient évidentes : qu'il s'agisse des collections sur papier (Astrid Brandt, Bibliothèque nationale) ou des collections photographiques, si diverses dans la technique qui les a produites (Anne Cartier-Bresson, Atelier de restauration des photographies), la même insistance était mise à replacer la préservation dans une approche globale de la gestion des collections, de leur conservation au sens large. Cette approche doit venir en amont de toute programmation pour être pleinement efficace : il vaut mieux des bâtiments bien conçus, bien climatisés et à éclairage maîtrisé. si l'on ne veut pas devenir comme le garde-malade de collections mal soignées parce qu'en milieu insalubre. Mais cette approche globale a un prix, et suppose l'identification de priorités, une programmation, et bien sûr un personnel sensibilisé.

La préservation, c'est d'abord la connaissance du support, tant sa composition chimique que la technique mise en oeuvre. Ainsi, si la production de papiers « acides » se poursuit, leur capacité à résister au temps et à l'acidification semble cependant meilleure que celle des papiers d'il y a un siècle. En tout état de cause, comme le soulignait Bertrand de Montgolfier (Papeteries Canson-Montgolfier), seule une demande extrêmement forte des éditeurs (et des lecteurs) pourrait influencer les imprimeurs dans le choix des papiers... En attendant, le projet de norme ISO 9706 tend à définir les contours d'un papier permanent « standard » ; d'autre part, on multiplie les études sur le vieillissement du papier, sur sa désacification, bien maîtrisée aujourd'hui, et sur son renforcement, pour lequel il n'existe pas encore de traitement de masse (mais on sait que la Bibliothèque de France fait faire des recherches sur la question).

Quel est l'impact de ces développements sur des cas concrets (très) particuliers ? Trois exemples entre autres : les collections du Musée Victor Hugo (manuscrits, affiches...), la photothèque du Musée de l'Homme, et l'étonnant CIRIP (Centre international de recherche imagerie politique), riche de 100 000 affiches, créé et animé depuis plus de trente ans par Alain Gesgon, qui pose la question du devenir de son œuvre solitaire et exemplaire. Trois exemples, une même problématique : articulation du classement et de la conservation, double nécessité de préserver et de communiquer, importance des coûts. Notons, pour les collections photographiques, que l'Ecole nationale de photographie d'Arles semble dispenser une formation très solide sur ces questions et constitue un vivier à ne pas négliger.

Transfert de support

La protection des originaux a un corollaire : leur transfert sur un autre support, jugé plus résistant au temps, mais aussi plus consultable. L'analyse des coûts et de la chaîne de traitement d'un transfert de support, objet d'une après-midi longue et studieuse, rejoignait le credo du matin : toute approche doit être globale, surtout là où - à l'instar de La Villette (Maud Levillain) - domine le multimédia. Cette approche peut conduire à un véritable système de gestion de la conservation, tel celui que la Bibliothèque de France a entrepris de mettre en place pour la fin de 1994 (Jean-Paul Oddos).

Le support de transfert le plus usuel reste bien sûr la microforme. Or le développement des numériseurs est en train de « faire sauter le verrou de la communication des microformes » (Claude Goulard, président du TC ISO 171 à l'AFNOR) en offrant des passerelles entre les microformes et les terminaux d'exploitation. Les matériels sont variés... les coûts également. L'exploitation de la numérisation passe souvent par l'exploitation sous forme de base de données : ainsi le projet Narcisse, destiné à la restauration des tableaux ; la banque photographique du SIRPA ; ou encore le corpus des enluminures de la Vaticane, présenté par Christiane Baryla.

La présentation (et même la démonstration) de ces conquêtes technologiques ne pouvait que se conclure par l'évocation de l'Exposition universelle de Séville et de son pavillon français par Catherine Bertho-Lavenir, du CNAM 3, commissaire de l'Exposition, qui évoqua les rapports entre évolution des techniques et culture, et les oppositions que suscite l'instrumentalisation de la mémoire.

On était venu pour une journée interdisciplinaire, on repartait bercé par des évocations d'universalité : rien à craindre donc, sous les progrès techniques l'humanisme bouge encore...

  1.  (retour)↑  Association pour la recherche scientifique sur les arts graphiques ; cf. Bulletin des bibliothèques de France, n° 6, 1991, p. 574-575.
  2.  (retour)↑  AENSB : Association des élèves de l'Ecole nationale supérieure des bibliothèques
    AAF : Association des archivistes français
    AGCCPF : Association générale des conservateurs des collections publiques de France.
  3.  (retour)↑  Conservatoire national des arts et métiers.