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La Bibliothèque est en feu

Rêveries révolutionnaires autour du livre

Michel Delon

La question, généralement posée, est celle des rapports entre Lumières et Révolution : les philosophes ont-ils préparé les événements de 89 ? La Terreur est-elle la négation de ce qui fut leur idéal ? Les contemporains déjà polémiquaient sur ce thème, considérant le soulèvement populaire tantôt comme la suite logique d'une remise en cause de l'ordre monarchique et féodal, tantôt comme une violence balayant toutes les valeurs établies, fût-ce celles des Lumières. L'objet livre apparaît vite comme un des enjeux du débat. Libérateur, il aurait appris aux hommes à réfléchir par eux-mêmes et à prendre en main leur destin : tel est le discours de ceux qu'on a envie de nommer les révolutionnaires bibliophiles; mystificateur, il aurait plongé le pays dans l'anarchie - c'est le discours contre-révolutionnaire - ou bien perpétué, sous couvert de belles phrases, les injustices du passé : discours des révolutionnaires bibliophobes.

L'argumentation des « bibliophiles » repose sur la confiance qu'ils placent dans la raison humaine et dans les pouvoirs de l'imprimé. L'humanité restait condamnée aux cycles d'une histoire répétitive tant que, de génération en génération, de civilisation en civilisation, les acquis de la culture étaient voués à une destruction périodique. L'imprimerie, en multipliant les exemplaires de chaque oeuvre, lui assure une diffusion qui empêche le risque d'un effacement définitif de la mémoire des hommes : l'histoire cyclique peut laisser place à une histoire cumulative et progressive. Le livre imprimé interdit à l'esprit humain de revenir en arrière, il assure la permanence du savoir, et ce même durant les parenthèses de l'histoire où les groupes humains rétrogradent, où le progrès connaît des ratés.

La Révolution a une fonction qui est peut-être similaire à celle du livre dans la marche de l'histoire; elle fait passer des bégaiements de la monarchie, prisonnière des hasards dynastiques, à la rationalité d'une démocratie fondée sur une constitution écrite. Aussi les apôtres de cette Révolution fille aînée des Lumières rendent-ils hommage à ce que Volney appelle « un art sacré, un don divin du génie, l'imprimerie », qui a fourni « le moyen de répandre, de communiquer en un même instant une même idée à des millions d'hommes, et de la fixer d'une manière durable, sans que la puissance des tyrans pût l'arrêter, ni l'anéantir » 1. Grégoire trouve ces mêmes accents lyriques pour chanter l'imprimerie, « ce bel art qui n'eut pas d'enfance, qui ne vieillira pas, qui a fait notre révolution et qui la soutiendra » 2. Le livre est bien ce qui arrache l'humanité à la fatalité cyclique du progrès et de la décadence, de l'enfance et de la vieillesse, de la croissance et de la décrépitude, et ouvre l'espoir d'une histoire linéaire. Anacharsis Cloots va jusqu'à proposer « les apothéoses du Panthéon » pour Gutenberg, ce « créateur de la parole, le Verbe des philosophes », ce « premier révolutionnaire, premier bienfaiteur des humains », celui qui tient dans sa main « le fil de la régénération du monde » 3. Volney parlait d'un don divin, Cloots incarne métonymiquement cette sacralité dans la personne de Gutenberg : « homme divin qui, à l'instar de l'Eternel, dit: Que la lumière se fasse ! et la lumière se fit ».

Livre libérateur et livre interdit

On connaît pourtant les attaques de Rousseau, puis de Robespierre, contre les Encyclopédistes, coupables d'avoir fréquenté les salons et d'avoir fait carrière dans l'Ancien régime. Aux yeux de certains qui rêvent d'une réforme radicale des rapports entre les hommes, l'objet imprimé risque d'occulter l'idée ou le sentiment qu'il est censé diffuser. Le livre est sans doute un moyen de communication, mais il peut aussi devenir obstacle, distance, dès lors qu'il suppose des codes culturels, éducatifs, sociaux, qu'il s'inscrit dans un marché économique. Il se démultiplie selon un progrès qui est aussi la perte de l'authenticité, il envahit les bibliothèques qui deviennent lettre morte, cimetière d'un savoir dont les hommes sont dépossédés. Que les tenants d'un régime parlementaire, a fortiori du bicamérisme et du suffrage censitaire, fassent l'éloge du livre, cela se conçoit : le livre est une médiation culturelle. Les défenseurs de la démocratie directe préfèrent souvent la parole à l'écriture, le laconisme à la rhétorique, la présence à la représentation et la fête au théâtre.

Le débat sur le vandalisme renvoie donc au statut de la Révolution comme étape décisive d'un devenir ou comme épiphanie, transformation du passé ou table rase 4. Il exacerbe les tensions qui travaillaient déjà la société dans son rapport au livre sous l'Ancien Régime. L'orthodoxie religieuse et politique n'estimait pas contradictoire de condamner au bûcher les livres impies ou jugés dangereux pour l'ordre public, et de stigmatiser la barbarie des mécréants, irrespectueux de la culture et capables de détruire des chefs-d'oeuvre. Les autodafés d'ouvrages condamnés par le Parlement sont chose courante dans le Paris du XVIIIe siècle, mais Louis Racine dans son poème La Religion se lamente sur les saccages perpétrés par les Arabes :
Jour cruel ! jour fatal ! où sur tant de trésors,
Antiques monuments respectés jusqu'alors,
Par la destruction signalant sa puissance,
Le barbare étendit sa stupide vengeance.
Que nos plus beaux palais de cendre soient couverts !
Mais pourquoi tant d'écrits, à nos regrets si chers,
Sont-ils brûlés par toi, vainqueur impitoyable ?
L'ignorance à tes vœux sans doute est favorable.

Selon les habitudes de la poésie savante du temps, une note précise les allusions : « Quand Mahomet II se rendit maître de Constantinople, les palais des empereurs, les statues, les tableaux et des bibliothèques plus précieuses encore que tant de rares monuments de l'Antiquité furent brûlés par un peuple ennemi des arts et des sciences. Les musulmans avaient déjà, en 641, chauffé les bains d'Alexandrie avec les livres de cette fameuse bibliothèques » 5. Et Louis Racine de rappeler alors la boutade du calife, condamnant certains livres au feu parce que contraires au Coran et les autres aussi parce que conformes au Coran, donc inutiles. Cette ambivalence de l'orthodoxie chrétienne était déjà celle qui lui faisait tantôt rejeter l'héritage païen de l'Antiquité et tantôt l'assumer comme préfiguration de l'Evangile.

La contradiction n'épargne pas les philosophes des Lumières. Ils se définissent par leur foi dans le livre libérateur. L'article « Bibliothèque » de l'Encyclopédie dévide, à la façon de l'Essai sur les mœurs de Voltaire, une histoire catastrophique, ponctuée d'incendies de livres et de massacres de populations. Le cas d'Alexandrie apparaît comme paradigmatique : les brigandages des conquérants et le fanatisme des sectaires ont régulièrement réduit à néant les efforts pour accumuler un savoir sous la forme fragile de papyrus ou de parchemins. Les chrétiens ne se distinguent pas, sur ce point, des païens et des musulmans. Les premiers d'entre eux, occupés « uniquement de leur salut, brûlèrent tous les livres qui n'avaient pas de rapport à la religion ». Au nom des Evangiles considérés comme le Livre, ils s'en prenaient aux livres. Les mouvements de balancier de l'histoire ancienne se soldèrent par autant de destructions de bibliothèques. Le summum de l'inconscience ou de la perversité serait atteint par l'empereur Jovien qui n'aurait voué au feu la riche bibliothèque d'Antioche que « pour plaire à sa femme », mais le supplément de l'Encyclopédie revient sur l'épisode qui ne serait pas historiquement certain 6.

Le philosophe des Lumières est militant, combattant, mais il prétend rompre le cycle infernal des destructions de livres. L'Encyclopédie se veut à elle seule une bibliothèque, résumé des acquis positifs du savoir moderne et panorama des erreurs et des rêveries du passé. Voltaire consacre la vingt-cinquième de ses Lettres philosophiques à critiquer Pascal, il n'en appelle pas pour autant à brûler les Pensées: « Ne me comparez point ici, je vous prie, à Ezéchias qui voulut faire brûler tous les livres de Salomon. Je respecte le génie et l'éloquence de Pascal; mais plus je les respecte, plus je suis persuadé qu'il aurait lui-même corrigé beaucoup de ces Pensées... » 7. La pensée théologique raisonnait en termes manichéens; la pensée philosophique entend relativiser la connaissance qui n'est jamais qu'un moment historique dans la recherche de la vérité. Pour l'une, un livre serait vrai ou faux, donc à vénérer ou à détruire; pour l'autre, il devient un document: toute erreur est historiquement significative et, d'un certain point de vue, porteuse de vérité.

Lorsqu'il prépare l'article « Sarrasins » de l'Encyclopédie, Diderot se plaît à fustiger le fanatisme musulman. Il raconte à Sophie Volland : « L'Alcoran fut le seul livre de la nation pendant plusieurs siècles. On brûla les autres, ou parce qu'ils étaient superflus, s'il n'y avait que ce qui est dans l'Alcoran, ou parce qu'ils étaient pernicieux, s'ils contenaient autre chose que ce qui y est. Ce fut d'après ce raisonnement qu'on chauffa pendant six mois les bains d'Alexandrie des ouvrages du temps précédent » 8. Le cas est simple : les incendiaires de la Bibliothèque d'Alexandrie sont les barbares. D'autres cas le sont moins : tel celui de l'empereur chinois dont le père Hoop au Grandval se plaît à rapporter l'histoire que Diderot répète à Sophie, un an après lui avoir parlé des Sarrasins. Le prince Shy-Wang-Ti est un souverain idéal : il « a donné aux Chinois les lois les plus sages de l'univers, a délivré de la tyrannie des princes du sang la nation qui leur avait été asservie, jusqu'à ses enfants qu'il réduisit à la condition de simples sujets... Eh bien ! ce prince fit brûler tous les livres, et défendit sous peine de mort d'en conserver d'autres que d'agriculture, d'architecture et de médecine » 9.

L'article « Bibliothèque » de l'Encyclopédie évoquait déjà cette mesure qui prenait place parmi les aberrations humaines; les exceptions admises par l'empereur étaient alors les livres « qui traitaient de la médecine, de l'agriculture et de la divination » 10. Le père Hoop et Diderot remplacent cette dernière « science », caractéristique de l'esprit archaïque, par l'architecture : ils s'indignent moins qu'ils s'interrogent. Diderot qui avait poussé autrefois son ami Rousseau à développer le paradoxe du Discours sur les sciences et les arts, ajoute pour Sophie Volland : « Si Rousseau avait connu ce trait historique, le bon parti qu'il en eût tiré ! Comme il eût fait valoir les raisons de l'empereur chinois ! » La Chine serait alors devenue une de ces utopies qui jalonnent le siècle des Lumières : terres idéales qui, le plus souvent, n'ont que faire de ce recul par rapport au réel, représenté par le livre.

Amnésie et mémoire

La réforme est une lente négociation entre le passé et l'avenir, l'erreur et la vérité. Lorsque l'utopie prend l'aspect d'une île de lumière, coupée des continents voués aux ténèbres, la vérité est idéalement inscrite dans le mode de vie des insulaires, elle se laisse résumer par un livre, un code définitif, et la diversité des livres, l'accroissement d'une bibliothèque constituent déjà une menace  11. La critique radicale de la culture que mène Rousseau est souvent coupée par ses lecteurs de ce qui en forme le complément indissociable, l'usage homéopathique de cette même culture, l'écriture et la lecture de bons livres contre les mauvais, mais certains n'y voient qu'un refus du livre au nom de la vie  12.

Significatif est l'exemple de Mercier qui pratique les deux registres de l'idéal réformateur qui se développe à partir du réel et du radicalisme utopique. L'An 2440 promène le narrateur et son lecteur dans un Paris métamorphosé. La Bibliothèque du roi est, à l'image de l'urbanisme, modernisée, rationalisée, simplifiée : « Au lieu de ces quatre salles d'une longueur immense et qui renfermaient des milliers de volumes, je ne découvris qu'un petit cabinet où étaient plusieurs livres qui ne me parurent rien moins que volumineux Surpris d'un si grand changement, je n'osais demander si un incendie fatal n'avait pas dévoré cette riche collection. - Oui, me répondit-on, c'est un incendie, mais ce sont nos mains qui l'ont allumé volontairement (...) Convaincus par les observations les plus exactes que l'entendement s'embarrasse de lui-même dans mille difficultés étrangères, nous avons découvert qu'une bibliothèque nombreuse était le rendez-vous des plus grandes extravagances et des plus folles chimères (...) Nous avons immolé tous ces auteurs qui ensevelissaient leurs pensées sous un amas prodigieux de mots ou de passages » 13. Tous les livres jugés frivoles, inutiles ou dangereux ont été rassemblés en une nouvelle tour de Babel, Encyclopédie inverse, et livrés aux flammes.

Or la même réflexion sur les livres et leur utilité est menée avec des conclusions différentes dans deux autres ouvrages de Mercier : De la littérature (1778) et le Tableau de Paris (1781). L'un et l'autre constatent l'engorgement des collections royales, l'accumulation des titres que plus personne ne lit, sans tomber pour autant dans la radicalité utopique. Une note dans De la littérature met en garde contre la tentation de la table rase : « Il ne faut pas pour cela mettre le feu à cette nouvelle tour de Babylone : car les trois quarts et demi de ces livres sont utiles en ce qu'ils servent à rappeler constamment à l'esprit de l'homme quelles furent, pendant tant de siècles, sa sottise, son absurdité, sa démence, son impéritie, etc. » 14. le chapitre du Tableau de Paris consacré à la Bibliothèque du roi mime ces deux moments, la tentation du vandalisme et la réaction « conservatrice » : « Mais qui saisira un flambeau pour anéantir cet absurde ramas de vieilles et folles conceptions ? (...) Que dis-je ? Réprimons ce premier mouvement: ne brûlons rien. Cessez de frémir, pesants érudits, bizarres bibliomanes, fastidieux compilateurs de faits inutiles (...) Point de flambeau destructeur: la sottise n'est point dans le livre, elle est dans le lecteur » 15.

La Révolution est tout entière dans ce battement entre l'élimination brutale du passé et sa sublimation comme témoignage, entre l'amnésie et la mémoire, la « diabolisation » et la neutralisation historique. Quand il imagine dans Les Etats-généraux du Parnasse une poétique révolutionnaire, comme pour exorciser son passé de poète mondain, Cubières fait édicter à Apollon : « Voulons qu'excepté l'Histoire de France de Mezerai, on brûle la plupart des Histoires de France comme remplies de mensonges et vides de vérités, comme souillées à chaque page par des éloges de la tyrannie, et comme ne faisant qu'une très faible mention des droits du peuple » 16. Ce qui a précédé la Révolution serait une pré-histoire indigne de la mémoire de la nation. Plus grave, car émanant de quelqu'un qui prétend réglementer la langue et les lectures des Français, est le projet d'assainissement de la bibliographie française présenté par Urbain Domergue. Il voit en effet dans « la fureur d'accumuler les livres » un fétichisme digne du passé et propose de « porter le scalpel révolutionnaire dans nos vastes dépôts des livres et couper tous les membres gangrenés du corps bibliographique »; « otons de nos bibliothèques la bouffissure qui présage la mort; ne leur laissons que l'embonpoint qui annonce la santé » 17. Il ne craint pas le modèle pontifical de l'Index des livres interdits, Index, selon lui, du fanatisme, pour créer un Index de la raison.

Le sens historique

A ces apôtres d'une Révolution qui soit surgissement du nouveau sur les ruines de l'ancien, répondent les défenseurs d'une Révolution qui, seule, saurait donner son sens au passé. Romme s'oppose à la destruction de livres et de manuscrits « imprégnés de l'esprit féodal », car ce sont « autant de pièces de ce grand procès qui intéresse tout le genre humain et qui est jugé par les Français » 18. Il dépasse la situation historique et géographique de la Révolution française pour adopter le point de vue de l'humanité qui seul permet d'apprécier le dosage d'erreur et de vérité, d'archaïsme et de prescience, propre à chaque ouvrage. La France est comptable de ses collections à tous les peuples et à l'avenir.

Grégoire s'indigne également contre ceux qui veulent brûler les bibliothèques, contre les administrateurs qui « voudraient encore, dit-on, s'arroger un droit de vie et de mort sur les livres nationaux ». Cette attitude est celle des incendiaires d'Alexandrie, celle du vizir d'un des anciens tyrans « qui voulait borner les productions de l'imprimerie à l'almanach et à la bibliothèque bleue ». L'accumulation des folies humaines a son utilité : « Il semble que l'homme soit destiné à tâtonner dans le sentier des opinions, à traverser toutes les erreurs, avant d'atteindre la vérité. Les idées fausses, les systèmes absurdes ont du moins l'avantage de faire au moral les fonctions de balise, ils marquent l'écueil » 19. Le respect du livre est une leçon de relativité et de sens historique.

Les adversaires d'une radicalisation de la Révolution dénoncent le vandalisme qui voudrait systématiser les destructions opérées au hasard de manifestations populaires, et prolonger les violences spontanées par des destructions administratives. Camille Desmoulins s'en prend à ceux qui ne conçoivent l'égalité que « comme la tempête [qui] rend égaux tous ceux qui ont fait naufrage, comme Omar [qui] rendait tous les musulmans égaux et aussi savants les uns que les autres, en brûlant toutes les bibliothèques » 20. Après la chute de Robespierre paraissent les Causes secrètes de la Révolution du 9 au 10 thermidor, mémoires peut-être apocryphes d'un des jurés du tribunal révolutionnaire. Joachim Vilatte, alias Sempronius Gracchus, accuse Barère : « On se rappelle les paroles de Mahomet à l'égard de l'Alcoran : ce livre devait suppléer tous les livres. Barère, vrai disciple de cet imposteur, disait: Nous brûlerons toutes les bibliothèques. Oui, il ne sera besoin que de l'histoire de la Révolution et des lois. S'il n'y avait pas sur la terre, à des époques répétées, de grands incendies, elle ne serait bientôt plus qu'un monde de papier » 21. L'image du fanatisme musulman revient de texte en texte durant la Révolution. On la retrouve sous la plume de Delisle de Sales qui ne serait pas hostile à l'idée d'accueillir au Panthéon les grands rois de notre histoire. Il met en scène un révolutionnaire indigné de cette proposition : « Nous répéterons le fameux dilemme du calife qui brûla la Bibliothèque d'Alexandrie: ou ces ouvrages sont d'accord avec le nouveau code, et alors ils sont inutiles, ou ils le contredisent, et alors ils sont dangereux, et dans les deux cas, il faut les anéantir » 22. Semblable Révolution, prévient Delisle, serait celle « des Genseric, des Attila, des Pizarre et du Saint-Office ».

La force d'un tel débat anime la fiction du temps. Les romans donnent des visages aux arguments, avec cette dimension supplémentaire qu'eux-mêmes sont des livres, souvent suspects de futilité. Le titre complet du roman où Delisle présente la discussion sur le Panthéon est Eponine ou de la République, ouvrage de Platon découvert et publié par l'auteur de la Philosophie de la nature dans l'édition de 1793. Il annonce l'histoire d'un manuscrit qui, sous deux versions, traverse les siècles : l'une passe de Platon à Anacharsis, puis, de génération en génération, arrive jusqu'à Pic de la Mirandole, Rabelais, Montaigne, Galilée, Pascal, Fontenelle, Rousseau et Delisle lui-même; la seconde filière est féminine, à partir d'Eponine. Mais les deux manuscrits doivent traverser l'épreuve du feu. Héritages du passé, amendés de siècle en siècle, enrichis par chacun de leurs possesseurs, ils manquent d'être détruits dans l'incendie de la bibliothèque d'Alexandrie. L'image de la continuité humaine que développe Delisle a pour fonction d'écarter le risque de failles dans l'histoire. Le texte dans la fragilité d'un manuscrit reste confié à la chaîne d'individus exceptionnels, jusqu'à ce que l'imprimerie et la Révolution permettent à son message de se voir divulgué largement, mis entre les mains de tout un chacun. La Révolution qui prolonge selon Delisle la pédagogie des Lumières doit être la négation même de l'incendie d'Alexandrie que la Terreur menace de répéter 23.

La confrontation des discours

Le roman épistolaire est le genre romanesque du dialogue, de la confrontation des discours. Les Lettres trouvées dans des portefeuilles d'émigrés de Mme de Charrière ne se composent pas seulement, comme le titre pourrait le faire croire, de missives contre-révolutionnaires ; elles rassemblent un échantillon de positions politiques que l'auteur peut comprendre, du républicain au monarchiste fidèle à son passé. Le feu de livres apparaît comme un recours pour les adversaires aussi bien que pour les défenseurs de la Révolution. Le marquis de X..., vieil aristocrate qui a rejoint l'armée de Condé, s'en prend à l'ecclésiastique qu'il a donné comme précepteur à son fils et qu'il accuse d'avoir manqué de fermeté dans sa lutte contre les idées nouvelles : « Je vous ai surpris à réfuter avec lui des livres qu'il ne fallait pas réfuter mais brûler, après les lui avoir ôtés des mains » 24. Il ordonne à sa famille restée en France de nettoyer son château :

« Qu'on fasse un grand feu de tous les livres modernes qui ont pu s'y introduire (...) que rien de ce qui sentira la damnable philosophie de ce siècle ne soit épargné ». En face, un ami de son fils, Laurent, plébéïen favorable à la Révolution, s'indigne de certains livres, des fictions imprégnées de libertinage aristocratique : « Je dédaigne encore plus ces romans libertins, malhonnêtes tissus d'erreurs séductrices, où tout jeune homme est peint avec les forces d'Hercule ou les grâces d'Adonis, où la moindre catin est une Laïs ou une Aspasie. Il faudrait brûler tout cela... » 25. La censure dans un cas est réelle et idéologique, dans l'autre plus morale et hypothétique. L'opinion personnelle de Mme de Charrière s'exprime sans doute discrètement dans cette nuance entre l'impératif du marquis et le conditionnel employé par Laurent.

Sénac de Meilhan occupe son exil à réfléchir sur les causes de cette Révolution qui l'a chassé hors de France et a brisé le ressort de la monarchie. Dans un opuscule de 1792, il s'inquiète des pouvoirs de l'imprimé, de la force subversive de la presse et des livres. Il penche pour la censure et la répression, s'il est vrai que le livre est un luxe qui menace l'équilibre d'une société : « Rien ne nuit plus aux hommes, considérés en masse, que les livres. Un seul mauvais, et il en est tant de ceux-là, fait plus de mal que vingt bons ne font de bien. Le seul dont on ait bien profité pour le malheur de la terre, est Le Prince de Machiavel. Quoi qu'en disent nos beaux esprits, le calife Omar donna moins une preuve de barbarie que de profonde politique lorsqu'il fit mettre le feu à la Bibliothèque d'Alexandrie, sous prétexte que ces livres étaient mauvais, s'ils contenaient des choses opposées à l'Alcoran, et superflus, s'ils ne contenaient que la doctrine de l'Alcoran » 26.

Tel n'est pourtant pas le dernier mot de cet homme des Lumières, confronté aux conséquences selon lui désastreuses des Lumières. Il prend du recul par rapport à sa condamnation des livres, dans un roman, L'Emigré. Un des personnages, le Président de Longueil, ne détruit pas sa bibliothèque. Quand il apprend, dans son émigration, qu'elle va être mise en vente, il en relativise la perte. La richesse d'une collection de livres est qualitative plutôt que quantitative; elle réside dans l'intimité de lecture que le propriétaire entretient avec ses livres, plus que dans le nombre de reliures qu'il aligne. L'Evangile vaut tous les traités de religion et un bon roman est préférable à tous les livres d'histoire. Sénac renonce à écrire le grand traité politique et historique sur la Révolution qu'il a esquissé dans plusieurs brochures, pour composer un roman dont un personnage déclare : « J'ai souvent souhaité qu'on brûlât tous les livres d'histoire et qu'on les remplaçât par des romans » 27. Le livre est le danger et son remède, la faute et sa rédemption, comme l'avait montré Rousseau.

La présence révélée

Le moindre paradoxe du temps n'est pas que le thème vandale dans les débats révolutionnaires rejoigne la rêverie romantique sur le livre et la parole. Terroristes de droite et de gauche dénoncent la prolifération des livres au nom de la Présence : ordre traditionnel incarné dans les rites religieux et monarchiques ou bien volonté du peuple en alerte et en armes. Leur appel aux bûchers, réels et fictifs, se révèle souvent proche de la mise en cause du savoir purement livresque qui est faite au nom d'une inspiration supérieure. La Chaumière indienne de Bernardin de Saint-Pierre paraît la même année que Les Ruines de Volney, mais le mouvement qui l'anime est de signe contraire. Une société de savants entreprend une nouvelle Encyclopédie, totalisation des connaissances et des croyances du monde entier. Ce grandiose édifice reste une ruine, projet fou et faux dès sa base. La chaumière indienne protège mieux le bonheur que tous les édifices encyclopédiques, la sagesse du pauvre qui ne possède pas un seul livre l'emporte sur toutes les pages manuscrites ou imprimées. Les quatre-vingt-dix ballots de documents rapportés par les savants ne peuvent qu'exacerber les contradictions et les querelles - Babel de tous les bavardages -, alors que la paria qui se contente d'écouter son coeur va droit à la vérité et à l'unité.

Louis-Claude de Saint-Martin donne à cette critique de la bibliothèque comme archivage des folies humaines, une grandeur légendaire. Le Crocodile se présente comme l'épopée du Bien, de la vérité divine en guerre contre le Mal, la perte du sens dans le matérialisme et l'anarchie que symbolise la figure du crocodile. Les forces subversives attaquent les livres, incapables de retenir la parole première, le souffle spirituel : ils redeviennent pâte à papier. Pire que le feu, les rats ou les inondations, « la plaie des livres » décompose le support même de l'imprimé et fait régresser le désir de connaissance en une boulimie infantile pour cette bouillie qu'est la pâte à papier. Les académies se transforment en crèches où des nourrices gavent les savants retombés en enfance 28. Bernardin de Saint-Pierre rêvait la bibliothèque des Lumières comme un labyrinthe mortifère ou comme un entrepôt en fouillis, Saint-Martin en fait un marécage, un piège gluant. Seules la parole, la présence seraient capables de sauver le sens : une Révélation ou une Révolution. Fourier inaugure tout un XIXe siècle quand il écrit : « C'est donc en vain, philosophes, que vous aviez amoncelé des bibliothèques pour chercher le bonheur, tant qu'on n'aurait pas extirpé la souche de tous les malheurs sociaux, je veux dire l'incohérence industrielle qui est l'antipode des vues de Dieu » 29.

Quelle que soit la réalité des archives et des collections détruites ou dispersées durant la dernière décennie du XVIIIe siècle  30, les rêveries et les cauchemars sur la fin - catastrophique ou salvatrice - des bibliothèques expriment peut-être la nostalgie d'un passé irrémédiablement perdu. Celui du livre rare, du savoir totalisable par un homme, d'un capital culturel stable. La Révolution entraîne une prolifération de brochures et de journaux, de livres et de pamphlets qui se perpétue tout au long du siècle suivant : mémoires et traités tentent inlassablement et contradictoirement de dire la signification de l'événement sans précédent. L'histoire désormais ne s'arrêtera plus, la démultiplication de l'imprimé et le vertige de l'accumulation des livres sont devenus infinis.

avril 1989

  1.  (retour)↑  VOLNEY (Constantin François de Chasseboeuf, comte de), « Les Ruines, ou méditation sur les révolutions des empires », chap. XIII (1791), dans Œuvres, Paris Lebigre, 1833, p. 133.
  2.  (retour)↑  « Rapport sur la bibliographie » présenté à la Convention le 22 germinal an II, dans L'Abbé Grégoire, évêque des Lumières:textes réunis et présentés par Frank Paul Bowman, Ed. France-Empire, 1988, p. 155.
  3.  (retour)↑  Discours à l'Assemblée nationale au nom des imprimeurs le 9 septembre 1792, dans Anacharsis CLOOTS, Ecrits révolutionnaires 1790-1794, présentés par Michèle Duval, Ed. Champ libre, 1979, p.391.
  4.  (retour)↑  Voir la récente mise au point collective au colloque de Clermont-Ferrand en décembre 1988 sur la Révolution française et le « vandalisme révolutionnaire », ainsi que la communication de Serge Bianchi au précédent colloque de Clermont, « Le "vandalisme révolutionnaire" ou la naissance d'un mythe », La légende de la Révolution, en juin 1986 (Clermont-Ferrand, 1988).
  5.  (retour)↑  Louis RACINE, La Religion, chant V (1742), Lyon-Paris, 1824, p. 126.
  6.  (retour)↑  Encyclopédie, t. 2, p. 228-240 (1751) et Supplément, t. 1, p. 887 (1776).
  7.  (retour)↑  Lettres philosophiques, XXV, coll. Folio, p. 156.
  8.  (retour)↑  Lettres du 30 octobre 1789, Correspondance, éd. Roth-Varloot, t. 2, p. 299-300.
  9.  (retour)↑  Lettre de nov. 1760, t. 3, p. 233.
  10.  (retour)↑  Encyclopédie, t. 2, col. 232 b. L'empereur est alors nommé Chingius ou Xius.
  11.  (retour)↑  Voir Raymond TROUSSON, « Les bibliothèques dans l'utopie au XVIIIe siècle » Buch und Sammler. Private und öffentliche Bibliotheken im 18. Jhdt, Heidelberg, Winter, 1979, et Georg RUPPELT, « Man verbraucht nicht viel, wenn man still sitzt und Bucher liest. Uber Bücher und Bibliotheken in der utopischen Literatur », Philobiblion, 1985.
  12.  (retour)↑  Voir Jean STAROBINSKI, Le Remède dans le mal, Gallimard, 1989. La condamnation de ces « désordres affreux » causés par l'imprimerie et la référence au calife Omar se trouvent dans une note du Discours sur les sciences et les arts (éd. J. Varloot, Folio, p. 72-73).
  13.  (retour)↑  L'An 2440, chap. XXVIII de l'éd. de 1770. France-Adel, 1977, p. 157. Voir l'article cité de Raymond TROUSSON et son édition de L'An 2440, Bordeaux, 1971, René GODENNE, « La Bibliothèque de L'An 2440selon L.S. Mercier », The French review, 1972 et Georges BENREKASSA, « Bibliothèques imaginaires : honnêteté et culture, des Lumières à leur postérité », Romantisme, 44, 1984.
  14.  (retour)↑  De la littérature et des littérateurs, Yverdon, 1778, p. 34.
  15.  (retour)↑  Tableau de Paris, nouv. éd., Amsterdam, 1782, t. 2, p. 310-311.
  16.  (retour)↑  Les Etats-généraux du Parnasse, de l'Europe, de l'Eglise et de Cythère ou les quatre poèmes politiques par DORAT-CUBIÈRES, Paris, 1791, p. 30.
  17.  (retour)↑  Rapport fait au Comité d'instruction publique par Urbain DOMERGUE, cité par Bronislaw Baczko, Lumières de l'utopie, Payot, 1978, p. 228. Domergue admet cependant qu'on conserve un ou deux exemplaires de « toutes les productions de la sottise humaine ».
  18.  (retour)↑  Rapport par ROMME au nom du Comité d'instruction publique sur les abus qui se commettent dans l'exécution du décret du 18 du premier mois, relatif aux emblèmes de la féodalité et de la royauté, cité par Bronislaw Baczko, p. 229.
  19.  (retour)↑  « Rapport sur la bibliographie », dans L'Abbé Grégoire, p. 156-157. L'action de l'abbé Grégoire pour la sauvegarde et la réorganisation de la Bibliothèque devenue nationale est bien mise en valeur par Simone Balayé, La Bibliothèque nationale des origines à 1800, Genève, Droz, 1988, p. 397-398.
  20.  (retour)↑  Camille DESMOULINS, Le Vieux Cordelier, éd. établie et présentée par Pierre Pachet, Belin, 1987, p. 97.
  21.  (retour)↑  Continuation des causes secrètes de la Révolution du 9 au 10 thermidor, Paris, an m, p. 18.
  22.  (retour)↑  Eponine, ou de la République, 1793, t. 3, p. 341-342.
  23.  (retour)↑  Voir Michel DELON, « Le nom, la signature », La Carmagnole des Muses: l'homme de lettres et l'artiste dans la Révolution, Colin, 1988, et déjà « Savoir totalisant et forme éclatée », Dix-huitième siècle, 14, 1982.
  24.  (retour)↑  Isabelle de CHARRIÈRE, Une aristocrate révolutionnaire, 1788-1794, Des femmes-Antoinette Fouque, 1988, p. 397.
  25.  (retour)↑  Ibid., p. 436.
  26.  (retour)↑  Lettre de Monsieur de M... à M. l'abbé Sabatier de Castres sur la République française, Vienne, 1792, p. 44-45.
  27.  (retour)↑  « L'Emigré », dans Romanciers du XVIIIe siècle, II, Bibl. de la Pléiade, p. 1757. Sur la bibliothèque du président de Longueil, voir l'article cité plus haut de Georges BENREKASSA. Sur l'impossible histoire de la Révolution, voir Sénac de MEILHAN, Des Principes et des causes de la Révolution en France, éd. présentée par Michel Delon, Desjonquères, 1987.
  28.  (retour)↑  SAINT-MARTIN, Le Crocodile ou la guerre du bien et du mal arrivé sous le règne de Louis XV, poème épico-magique en 102 chants (1799), Triades-Editions, 1979, p. 136-137 et 179.
  29.  (retour)↑  Charles FOURIER, Théorie des quatre mouvements et des destinées générales (1808), éd. par Simone Debout, Pauvert, 1967, p. 82.
  30.  (retour)↑  Voir le colloque du CNRS de mai 1987, Livre et Révolution, à paraître.