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Rôle social et politique des bibliothèques

Journée Médiaquitaine / ABF Aquitaine – 22 mai 2017

Eric Bourdeau

La journée « rôle social et politique des bibliothèques », organisée le 22 mai 2017 par Médiaquitaine en partenariat avec le groupe Aquitaine de l’ABF et avec le soutien de la DRAC Nouvelle Aquitaine, proposait une thématique on ne peut plus d’actualité en raison de la succession de périodes électorales récentes (France, Etats-Unis) et d’un contexte durablement marqué par la montée des extrémismes religieux et politiques. C’est au regard de cet environnement caractérisé par le vacillement du socle des valeurs du vivre ensemble qu’elle questionna la place actuelle des bibliothèques, lieu culturel gratuit et accessible à tous, comme lieu de citoyenneté, d’accès à la culture, d’échanges, de rencontres et de partage.

La matinée fut consacrée à une conférence de Raphaëlle Bats (chargée de mission relations internationales à l’ENSSIB et doctorante en philosophie et sociologie politique). Grâce à son double regard de bibliothécaire et de chercheuse, Raphaëlle Bats proposa une conférence riche et dense combinant références théoriques (Jürgen Habermas, Etienne Balibar, Miguel Abensour,…), recueil de données d’enquêtes réalisées en bibliothèques territoriales et universitaires depuis 2015 et travail d’observation lors de projets participatifs tels que le projet Démocratie de la bibliothèque municipale de Lyon 1, ou BiblioDebout 2. Elle évoqua les problématiques et les opportunités du métier de bibliothécaire au sein d'un environnement dans lequel les décisions politiques marquantes (Brexit, élection de Donald Trump aux Etats-Unis, présence du front national au second tour des élections présidentielles françaises), la récurrence d’attentats terroristes et les mouvements continus de population interrogent les valeurs de citoyenneté, de vivre ensemble et d’intégration. De plus la profession est aujourd’hui également questionnée par l’apparition de nouvelles formes démocratiques ouvrant à une démarche plus active de sollicitation, de réflexion et de délibération des citoyens au-delà du vote électoral et de la représentation. En quoi l’apparition et la prise en compte d’une démocratie plurielle et ouverte renouvellent-elles le métier de bibliothécaire ?

Reprenant l’étymologie du mot démocratie, défini comme le mouvement par lequel le peuple construit ensemble les conditions de la vie commune, et replaçant cette notion dans une perspective historique depuis la démocratie athénienne, Raphaëlle Bats mit en évidence en s’appuyant sur les travaux de philosophie politique d’Etienne Balibar, de Jacques Rancière ou de John Dewey, que la démocratie s’apparente à un mouvement et à une expérimentation perpétuels dont le conflit est un point central, reflet de la pluralité des opinions et de leurs oppositions, qu’il est nécessaire d’accepter dans la perspective de la construction d’un avenir partagé. Les « mauvaises idées » doivent être entendues et intégrées au débat argumenté, débat que la bibliothèque a vocation à alimenter par la représentation d'une pluralité d'opinions, mais aussi par sa capacité de vérification des sources et de la pertinence de l’information permettant la distinction entre une mauvaise idée et une idée dangereuse.

La bibliothèque doit donc s’affirmer comme le lieu qui rend accessible un socle éducatif, culturel et scientifique permettant à chacun de se construire et de participer au débat d’idées argumenté ainsi que l’espace dans lequel ces idées sont rendues visibles, discutées et débattues. Dans cette perspective quatre axes de réflexion furent évoqués :

- La question de l’émancipation, tout d’abord, fut l’occasion d’interroger cette notion qui suppose une inégalité de position entre un bibliothécaire déjà émancipé susceptible d’apporter un savoir à ceux qui ne le sont pas. Mais en référence aux travaux de Jacques Rancière 3, n’est-il pas aussi nécessaire, en parallèle à la communication de ce savoir, d’affirmer l’importance de l’expérience et du processus qui conduisent à son acquisition en repensant le mode d’accès aux collections, en organisant des actions de construction collective de savoirs, en développant les pratiques participatives de débat ?

- Pourtant, second point, on constate la difficulté des bibliothèques à articuler leur statut d’institution et cette fonction politique, les débats et les confrontations d’idées s’avérant des actions peu menées par crainte de conflits ou de confrontations avec les élus. D’où en conséquence, un regard parfois défiant vis-à-vis de la bibliothèque, perçue comme une institution politique au sens politicienne au détriment de sa fonction politique au service de l’exercice démocratique, que rappelle d’ailleurs la Charte des bibliothèques 4 adoptée par le Conseil supérieur des bibliothèques en 1991, dans son article 3 : « La bibliothèque est un service public nécessaire à l’exercice de la démocratie. Elle doit assurer l’égalité d’accès à la lecture et aux sources documentaires pour permettre l’indépendance intellectuelle de chaque individu et contribuer au progrès de la société ».

- C’est donc bien, troisième point, cette position comme un lieu de débats argumentés qui ferait de la bibliothèque cet espace public parfait, lieu de pratiques de construction collective de savoirs. Cela suppose néanmoins de prendre garde à se rendre accessible à tous et de ne pas être le lieu d’un entre soi. Cette ambition passe par la réduction des freins symboliques d’accès, par un encouragement du lien et de la solidarité entre les différents usagers et par un travail pérenne plutôt qu’évènementiel de reconnaissance mutuelle de différentes communautés d’un territoire. Elle suppose aussi une inscription réelle de la bibliothèque dans son environnement, dépassant le statut de bibliothèque participative, co-créant avec ses usagers, pour se positionner en tant que bibliothèque participante, partie prenante des projets locaux de son territoire, sensible à ses mutations et menant des actions de réappropriation de celui-ci (exemple du rôle des bibliothèques lors des émeutes de Ferguson). Cette diversification des publics et cette ouverture nécessitent enfin d’aller à la rencontre des habitants en investissant d’autres espaces publics (places, marchés, forums, etc.).

- La bibliothèque deviendrait alors, dernier point, le lieu idéal de sociabilité, non seulement lieu de rencontre convivial (rôle social) mais aussi lieu par excellence de mobilisation de partages et d’échanges des savoirs, de solidarité au sein duquel les habitants partageraient un même projet citoyen commun (rôle politique).

En préambule aux débats de l’après-midi, une présentation de témoignages d’étudiants dans une bibliothèque universitaire bordelaise, sans ambition sociologique, fut l’occasion de rappeler l’importance, dans leur raison de fréquentation du lieu, de la reconnaissance d’une même communauté de travail (cadre et ambiance studieuse, fréquentation ritualisée, reconnaissance entre pairs) ainsi que leur intérêt pour les espaces de détente permettant d’investir pleinement la BU comme un lieu où peuvent cohabiter dans une même journée sessions de travail et moments de détente.

La première table ronde de l’après-midi fut consacrée à l’analyse de l’impact social des bibliothèques par le travail d’enquête. La première enquête évoquée, en cours de préparation, sera réalisée par la commission Advocacy de l’ABF 5, représentée par Charlotte Hénard, en lien étroit avec le Département des études, de la prospective et des statistiques du ministère de la Culture et la Bibliothèque publique d’information. Indicateurs, modalités et outils de diffusion sont encore en cours d’élaboration afin que l’enquête réponde au plus près aux attentes des professionnels qui souhaiteraient en faire un outil d’aide à la décision pour leur tutelle. Elle s’inscrit en cela dans le cadre des objectifs de la commission Advocacy créée en 2016. La traduction du terme par le mot plaidoyer évoque le souhait de rendre visible et lisible le rôle et les valeurs des bibliothèques et de défendre leur place et leur intérêt au sein des politiques publiques. Travail de veille, enquêtes et études, réalisation de boîtes à outils sont les principales actions envisagées, évoquant par exemple l’étude menée par l’association de bibliothécaires espagnols FESABID en 2015 destinée à mesurer l’impact économique et social des bibliothèques. C’est d’ailleurs dans la continuité de ce travail que se plaçait la seconde enquête évoquée, celle menée par la BDP du Val d’Oise en 2016 et intitulée « La bibliothèque vaut-elle le coût 6 ». Construite autour de quatre thématiques (culture, éducation, économie, société) pour chacune desquelles a été élaborée un listing de questions, l’enquête a été communiquée à un échantillon représentatif des bibliothèques du Val d’Oise, déterminé sur des critères tels que la taille de la bibliothèque, la population, la présence ou non d’une librairie à proximité et l’indice de développement humain. Le questionnaire a été diffusé par les bibliothèques concernées, les réponses obtenues étant donc celles des usagers ou fréquentants. Celles-ci ont permis de mettre en évidence que la bibliothèque est une plateforme orientant vers d’autres pratiques culturelles (thématique culturelle), qu’elle a un impact positif dans le parcours scolaire (thématique éducative), qu’elle est pourvoyeuse d’emplois locaux durables dans le territoire où elle s’inscrit, directement via le travail avec ses fournisseurs mais aussi indirectement par la fréquentation simultanée par ses usagers des commerces alentours (thématique économique), et qu’enfin elle a une influence positive sur le bien-être physique, social et relationnel de son public (thématique sociale). Au-delà de ces résultats éclairants, l’enquête a aussi été bénéfique par la visibilité qu’elle a donné à la bibliothèque comme partenaire potentiel pour de multiples acteurs du territoire et a également mis en évidence certaines lacunes, comme le fait qu’elle n’était parfois pas du tout identifiée comme un acteur de l’inclusion numérique. Enfin, elle est devenue un véritable outil d’argumentation vis-à-vis des élus par les référents de territoire qui s’en sont emparés, de petits films de communication ayant de plus accompagnés sa diffusion.

La seconde table ronde de l’après-midi a permis d’évoquer la thématique de l’inclusion sociale avec Carole Letrouit (inspectrice générale des bibliothèques) et Camille Hubert (directrice adjointe du réseau des bibliothèques et médiathèques intercommunales d’Epinal et membre de la commission Legothèque 7 de l’ABF). Elle fut illustrée, sous forme d’échanges et d’interactions avec la salle, à travers divers exemples relatifs aux collections et à leur médiation, au travail de partenariat et de dialogue avec les acteurs sociaux et éducatifs d’un territoire, aux animations (bibliothèques vivantes, etc.), au travail hors les murs à l’instar des bibliothèques de rue sans oublier la formation des personnels aux questions d’aménagement d’espace, d’accueil et de prise en compte des différentes typologies d’usagers. Elle fut aussi l’occasion de rappeler que cette question de l’inclusion, que l’on aurait tendance à associer exclusivement aux bibliothèques territoriales, a tout autant de sens dans les bibliothèques universitaires confrontées depuis de nombreuses années désormais à l’évolution inflationniste du nombre d’étudiants, à la diversification de leur milieu social d’origine ou à l’ouverture des établissements à un public non étudiants. Ainsi cette problématique de l’inclusion s’y incarne à travers de multiples dispositifs : élargissement des horaires d’ouverture – qui pourraient d’ailleurs s’envisager en complémentarité avec les bibliothèques territoriales au sein d’un même territoire –, mise à disposition de salles de travail, accessibilité des équipements informatiques et des ressources numériques, dispositifs et outils d’accompagnement pour les étudiants étrangers ou en situation de handicap, recrutement de moniteurs étudiants pour favoriser la reconnaissance entre pairs, formation et accompagnement à la transition entre le lycée et la vie universitaire.

Par la pluralité des intervenants, des approches et des exemples abordés, cette journée fut l’occasion de confirmer le rôle que jouent les bibliothèques en matière d’intégration sociale et de citoyenneté, et qu’elles sont aujourd’hui des acteurs importants du vivre ensemble dans un contexte marqué par de multiples crises sociales, économiques et politiques.