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Rencontres interprofessionnelles du livre #2 de la région Auvergne-Rhône-Alpes

6 juillet 2017

Bianca Tangaro

L’Arald a organisé pour la deuxième année consécutive les Rencontres Interprofessionnelles du Livre #2 de la région Auvergne Rhône-Alpes le jeudi 6 juillet 2017. La journée, organisée en partenariat avec l’Enssib, l’association des éditeurs (EIRA), Libraires en Rhône-Alpes et Libraires Indépendants en Région Auvergne (LIRA), constitue un grand rendez-vous pour les acteurs du livre dans la région. « Le livre et le territoire » a été le thème choisi pour cette 2e édition. Dans la matinée des groupes de travail ont réfléchi sur comment faire travailler ensemble les acteurs du livre. Dans l’après-midi plusieurs professionnels du livre ont participé à un débat intitulé « Territorialité et interprofession : circuit-court ou court-circuit ? »

La journée a été placée sous le signe du livre et du territoire. L’objectif était de rassembler des professionnels du livre venant d’univers différents et de leur permettre de dialoguer autour de quelques enjeux communs : qu’est-ce que la territorialité pour les professionnels du livre de la région ? Quel sens donner à la ville et au territoire dans lequel on opère par l’interprofession ? Comment l’interprofession peut-elle être une réalité pour le territoire ?

Les professionnels qui ont bien voulu se soumettre à cet exercice de définition étaient Cécile Coulon (écrivain), Sylvain Fourel (libraire La Voie aux chapitre), Jean-François Manier (libraire et fondateur de Cheyne Éditeur), Yann Nicol (responsable de la Fête du livre de Bron), Isabelle Rabineau (responsable de la Fête du livre de Saint-Étienne) et Mélanie Le Torrec (chargée des coopérations territoriales, Bibliothèque municipale de Lyon). En rappelant l’engagement local de l’Arald, le directeur de l’Arald, Laurent Bonzon, animateur du débat, a partagé avec les professionnels de la région les interrogations qui guident le travail de l’agence : à quelle échelle mesure-t-on le local dans le secteur du livre ? Pourquoi la question de la proximité pose problème dans ce secteur ? Quels sont les effets de la centralisation de l’édition ?

Territoire et interprofession

Les notions de territoire et d’interprofession peuvent être interrogées via la dimension pratique du circuit-court. Comme le rappelle Laurent Bonzon, en agriculture le circuit-court a connu un fort élan ces dernières années, en proposant une production de qualité proche de ses consommateurs. Le secteur du livre pourrait s’inspirer du mode de fonctionnement du circuit-court en agriculture, pour favoriser la coopération dans l’interprofession. En quelle mesure cela est-il réalisable ? C’est la question qui a été posée aux intervenants du débat.

Isabelle Rabineau a pointé le fait que les journées de rencontres interprofessionnelles, comme celles que l’Arald propose, sont un vrai besoin dans la région. Cela souligne le fait que les professionnels du livre n’ont pas beaucoup d’occasions de se réunir et de réfléchir ensemble au futur de leurs professions au sein du même territoire. Mais pour réfléchir en ces termes, il a fallu définir ce que « territoire » veut dire pour les professionnels du livre. Cette nécessité de définition a été soulignée par Cécile Coulon. Il y a un silence dans l’interprofession concernant beaucoup d’aspects techniques et logistiques. L’auteur appelle à une communication majeure dans l’interprofession. On voit là une manière d’identifier le territoire : un réseau de communication à développer.

Réseau d’échanges et individus

Difficile à cerner, le territoire a été choisi en Auvergne-Rhône-Alpes comme un véritable défi par certains éditeurs. C’est le cas de Jean-François Manier (fondateur de Cheyne Éditeur), qui définit le territoire comme « un allié et un poids à la fois ». Installée en Haute-Loire, dans un lieu que l’éditeur même qualifie de « perdu », cette maison d’édition (fondée en 1978) a fait de l’interprofession un levier de son développement. Rencontrer des libraires, nouer des liens avec des bibliothécaires : des actions nécessaires pour comprendre le réseau d’échanges. Si le territoire peut être un obstacle, il faut que la parole aille plus loin. Il affirme que « La parole compte » et c’est sur cette parole que la coopération peut se construire.

Finalement, c’est par les échanges que le territoire prend forme. Sylvain Fourel (libraire), fait part de son expérience riche d’échanges professionnels avec des acteurs locaux du secteur du livre. Il en déduit le fait que le territoire est une affaire d’individus. La proximité est réelle lorsqu’on a une bonne connaissance de son territoire, c’est-à-dire des individus qui travaillent tous les jours à proximité. Si l’indépendance est une exigence, il faut qu’elle aille de pair avec un dialogue sans cesse renouvelé avec les individus avec qui on a une affinité.

Le territoire est donc un réseau de communication et d’échanges, une affaire d’individus.

L’interprofession est déjà une réalité pour Yann Nicol (responsable de la Fête du livre de Bron). Organiser une « fête du livre » signifie dialoguer avec les professionnels du livre de son territoire. La médiation est essentielle. Par exemple, pour la fête du livre de Bron le lien avec la Médiathèque Jean Prévost de Bron est fondamental. Les liens avec les établissements scolaires, écoles, universités, avec le maillage associatif autour du livre, mais aussi avec les financeurs publics, sont des liens cruciaux pour l’ancrage d’une manifestation littéraire dans son territoire.

Parmi les pratiques à favoriser dans l’interprofession, Mélanie Le Torrec (bibliothèque municipale de Lyon) rappelle deux points : d’une part, la place que pourraient avoir les librairies physiques pour la diffusion et la vente de livres numériques et, d’autre part, les initiatives de coopération entre auteurs et bibliothécaires. Un exemple : les ateliers d’écriture faits par des auteurs en bibliothèque apportent de l’interaction et un fort élan de créativité.

Face à Amazon, l’interprofession est une nécessité

Amazon, l’acteur qui trouble le secteur de l’édition et toute la chaîne du livre depuis désormais plus de dix ans, est un sujet brûlant chez les professionnels du livre qui n’a pas manqué d’être évoqué dans le débat. Amazon concerne le territoire, tous les territoires, sans pour autant en faire partie physiquement. Amazon apparaît comme un obstacle commun face auquel les professionnels du livres, indépendants et non, peuvent se réunir. Pourtant, comme le souligne Laurent Bonzon, Amazon est un vendeur désormais irremplaçable pour plusieurs éditeurs régionaux. De nombreux éditeurs attendent en effet avec impatience le versement d’Amazon en fin de mois, étant donné qu’il constitue une source certaine de revenus. Amazon offre une visibilité très intéressante pour les éditeurs indépendants, pourtant les conditions de vente imposées à ces derniers en font un concurrent déloyal. Il est difficile d’agir contre, il est difficile de faire sans.

Amazon est un « acteur extraterritorial » qui semble pourtant régir les lois sur le territoire même. L’impact d’Amazon nous permet de diagnostiquer « un handicap de la proximité » dans la région, souligne le directeur de l’Arald, et demande : « est-ce que la proximité rend aveugles envers l'acteur le plus proche ? ». Souvent les éditeurs régionaux ne sont pas les plus représentés en librairie au niveau local. Afin de favoriser la coopération, les rencontres de l’Arald, telles que la Rentrée des auteurs, sont des points de repère, affirme Sylvain Fourel (libraire) : « ces rencontres permettent de repérer les auteurs de la région, il est ainsi plus facile d’organiser des signatures en librairie. En plus, quand l’éditeur est aussi juste à côté il est plus simple et moins coûteux de se procurer les exemplaires ». La possibilité de faire appel à des professionnels géographiquement proches peut permettre de se placer « ensemble à côté d’Amazon », selon le libraire.

En Auvergne-Rhône-Alpes il existe des exemples d’interprofession. Laurent Bonzon mentionne Chez-mon-libraire.fr, un service de réservation et commande de livres chez les libraires de la région. Ou encore, comme le mentionne un des professionnels présents dans le public, le site Enssib qui est un acte de territorialisation.

Mieux connaître son territoire

Les professionnels devraient pouvoir mieux connaître le territoire sur lequel ils travaillent, mais aussi le grand public qui y est présent. Les manifestations littéraires servent à cela. Selon Isabelle Rabineau, les éditeurs sont dans la rue pendant trois semaines lors de la Fête du livre de Saint Étienne. C’est l’occasion de nouer des liens directs avec les lecteurs du territoire. Lors des manifestations littéraires, les auteurs peuvent aussi contribuer à mieux faire connaître la chaîne du livre. Selon Cécile Coulon (auteure), il serait utile de repenser le schéma de rencontre entre auteurs et lecteurs. Elle fait aussi remarquer que les signatures à la chaîne ne permettent pas de créer du lien. La plupart des lecteurs ont envie d’avoir une vraie conversation avec l’auteur : les manifestations littéraires ou les librairies devraient expérimenter de nouvelles modalités de rencontre entre auteurs et lecteurs.

La prescription et le territoire

Il ne faut pas oublier le rôle des prescripteurs et l’influence qu’ils peuvent avoir sur le territoire. Mélanie Le Torrec rappelle qu’il existe des lieux de prescription moins traditionnels (YouTube, blogs, réseaux sociaux de lecteurs). Il faut prendre en compte aussi ce type d’influenceurs dans l’interprofession. À ce sujet, le booktubeur Wyrow, présent dans le public, a évoqué l’idée de mettre en place des animations en librairie avec les booktubeurs, et tisser ainsi des liens « hors de la toile ».

Le débat a permis ainsi d’évoquer différentes possibilités de développement de l’interprofession dans le territoire Auvergne-Rhône-Alpes, mais aussi de comprendre comment passer à l’acte via un travail de proximité avec ces acteurs qui sont « juste à côté ».