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Plateformes, archives et bibliothèques numériques en libre accès

Montréal, 9 mai 2018

Charles Bolduc

Professeur de philosophie au Cégep de Chicoutimi (cbolduc@cegep-chicoutimi.qc.ca), Charles Bolduc est l’auteur d’une thèse sur « Le rôle de l’expérience dans la pratique philosophique de Gilles Deleuze » et d’un mémoire sur « La subjectivité et les modes d’expression chez Kierkegaard ». Que ce soit pour ses recherches ou son implication bénévole dans Les Classiques des sciences sociales (http://classiques.uqac.ca/), ses champs d’intérêt le portent donc sans surprise vers la philosophie continentale des XIXe et XXe siècles.

Le congrès de l’Association francophone pour le savoir (ACFAS) constitue chaque année l’un des plus grands rassemblements de chercheurs de tous horizons de la Francophonie. Dans le cadre de son édition 2018 qui s’est tenue du 7 au 11 mai à l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC), un colloque a été consacré aux « Plateformes, archives et bibliothèques numériques en libre accès ». Organisé et présidé par Émilie Tremblay de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), ainsi que par Florence Piron et Ricarson Dorcé de l’Université Laval, ce colloque a permis de circonscrire et de discuter de plusieurs enjeux essentiels liés à ces outils somme toute relativement nouveaux et pourtant destinés à être en constante mutation.

La production des savoirs et leur diffusion
à l’ère du numérique

Comme première intervenante de la journée, Lyne Da Silva, de l’École de bibliothéconomie et des sciences de l’information de l’Université de Montréal (EBSI), a abordé la question du web sémantique et du traitement des données des ressources numériques. En expliquant que l’information trouvée sur le web est en fait une relation entre un objet et une propriété (par exemple, « Révolution » et « 1789 » sont unis par une relation de « date » alors que « Révolution » et « France » sont unis par une relation de « lieu »), Mme Da Sylva a montré que ce traitement a des conséquences non négligeables, et ce, à plusieurs égards : d’une part, l’atomisation de la connaissance qu’il implique s’oppose aux synthèses souvent privilégiées par les chercheurs, ce qui entraîne pour eux de nouveaux défis, entre autres quant à leur démarche et à la diffusion de leurs travaux ; d’autre part, étant donné que la mise en relation des données constitue une représentation de la réalité, il ne peut que s’ensuivre une certaine concurrence et lutte de pouvoir afin de déterminer qui aura l’autorité pour établir et imposer les relations qui seront considérées comme significatives dans un milieu donné.

Cette partie de la présentation portant sur les conséquences de ce mode de traitement de l’information a, en quelque sorte, été prolongée un peu plus tard par Émilie Paquin, de la plateforme Érudit. Elle a rappelé que le libre accès ne se limite pas aux documents accessibles gratuitement en ligne, puisqu’il présuppose une infrastructure onéreuse et complexe au niveau technologique ; de là découle un nécessaire besoin de partenariats, afin de partager ces coûts et d’empêcher la concentration des savoirs dans les mains de quelques grands groupes.

Ayant permis de cerner un peu plus précisément certains aspects des plateformes, archives et bibliothèques numériques en libre accès, ces considérations ont été complétées, dans le courant de la journée, par les propos tenus lors de deux tables rondes réunissant des intervenants de divers milieux. Simon Villeneuve, wikipédien et professeur au Cégep de Chicoutimi, a par exemple souligné le fait que différentes licences régulent la circulation des savoirs et que, bien souvent, les documents en libre accès sont loin d’en avoir fini avec les limites imposées par le droit d’auteur auxquelles ils peuvent sembler de prime abord s’opposer.

Nathalie Casemajor, de l’Institut national de recherche scientifique (INRS), a pour sa part clarifié le rôle dévolu aux robots (« bots ») dans le développement d’une plateforme comme Wikidata, où ils peuvent servir pour des tâches simples et répétitives, sans qu’ils soient pour autant capables de traiter les problèmes de gouvernance d’une telle plateforme (par l’établissement de règles et politiques) qui exigent toujours l’intervention d’êtres humains.

Valérie Levasseur, de la bibliothèque Paul-Émile-Boulet de l’UQAC, a quant à elle exposé les problèmes que rencontrent les dépôts institutionnels dans le développement de leurs contenus, alors que Béatrice Lefebvre, de l’UQAM, a dressé le portrait des revues québécoises francophones en sciences humaines et sociales, en prenant soin de mettre en lumière la précarité de leurs ressources (humaines et financières) à l’ère du numérique. Enfin, Éric Bégin, de Solutions inLibro inc., a brièvement exposé le modèle d’affaires d’une société de développement de logiciels libres, en rappelant au passage les quatre libertés fondamentales qui définissent ceux-ci, et en expliquant comment leur flexibilité peut être un grand avantage pour les plateformes, archives et bibliothèques numériques en libre accès.

Le libre accès : une lutte sociale

Parallèlement à ces questions informationnelles, juridiques, technologiques et financières, de nombreux participants ont aussi abordé, de front, les enjeux sociaux liés au libre accès. Ainsi, Michael David Miller, bibliothécaire de l’Université McGill, a démontré le potentiel qu’offre Wikipédia pour rendre visible, dans l’espace public, la communauté LGBTQ+ qui était jusqu’à tout récemment confinée dans les limbes du numérique francophone. Marie Martel, de l’EBSI, a décrit l’évolution récente des bibliothèques, qui tendent de plus en plus à se définir comme « troisième lieu » (après la maison et le bureau), évolution qui pourrait bientôt les amener à former une « maison des communs » où, entre autres, par le recours au numérique, elles ne seraient plus seulement un lieu de prestation de services, puisque leur gouvernance même serait partagée avec les citoyens.

Cela étant dit, la plupart des présentations portant sur la dimension sociale des plateformes, archives et bibliothèques numériques en libre accès ont eu trait aux enjeux propres aux pays des Suds. Ainsi, dès le début de la journée, Ricardo Dorcé a bien expliqué que le libre accès représente certes une occasion de pérenniser et de démocratiser les savoirs, mais qu’il constitue aussi une possibilité de mettre en valeur différents patrimoines et d’empêcher le contrôle de l’information par une élite ou une quelconque autorité (deux questions cruciales dans le cas d’Haïti).

Le thème du patrimoine en tant que tel a, pour sa part, été traité plus spécifiquement lors de la présentation d’Anne Pajard, de l’Université des Antilles. À partir de l’exemple de la bibliothèque numérique Manioc, Mme Pajard a pu mettre en lumière les difficiles questions qui surgissent parfois dans le traitement numérique des archives des pays des Suds. En effet, pour un territoire marqué par le colonialisme comme les Antilles, la question de la mise en ligne du patrimoine raciste peut s’avérer problématique : en lui conférant plus de visibilité qu’il n’en avait auparavant, n’est-ce pas lui conférer une plus grande légitimité ? Ce dilemme n’est cependant pas insoluble puisque, comme l’a mentionné Mme Pajard, différents traitements technologiques permettent de contextualiser ces documents, comme le fait d’utiliser de la couleur, afin que ceux-ci apparaissent tels qu’ils sont, c’est-à-dire vieillots et rongés par l’humidité.

Posant directement la question de la visibilité offerte par le numérique et l’élargissant au-delà du simple patrimoine, Samuel Régulus, de l’Université d’État d’Haïti, a quant à lui soulevé l’enjeu crucial des instances de validation des savoirs dans les pays des Suds avant leur diffusion dans les différentes plateformes, archives et bibliothèques numériques en libre accès. Quoique laissant entrevoir des problèmes potentiels, cette interrogation ne remet cependant pas fondamentalement en cause les possibilités offertes par ces outils de décoloniser les savoirs des Suds. Dans cette perspective, Florence Piron a fait référence aux exemples pleins de promesses des projets DICAMES (le Dépôt institutionnel du Conseil africain et malgache pour l’enseignement supérieur) et de la plateforme scienceafrique (en développement), tandis que Rency Inson Michel et Wood-Mark Pierre, deux représentants du Réseau des jeunes bénévoles des Classiques des sciences sociales en Haïti (REJEBECSS), ont parlé du sens de leur implication dans la collection Études haïtiennes des Classiques et de leur lutte pour ce qu’ils nomment l’universalisme inclusif du libre accès. Comme ces deux bénévoles l’ont clairement expliqué, cet engagement rencontre cependant quelques obstacles puisque, d’une part, il se bute à la question linguistique en Haïti, où le créole est la langue maternelle de la majorité, et le français la langue des études et du travail, et que d’autre part, le libre accès est peu utilisé en Haïti, étant donné la fracture numérique qui caractérise les pays des Suds, qui n’ont ni l’infrastructure ni les compétences technologiques des pays du Nord.

Les 25 ans des Classiques des sciences sociales

Enfin, puisqu’il se déroulait à Chicoutimi, la terre natale et l’épicentre des Classiques des sciences sociales, ce colloque a été l’occasion toute désignée de célébrer dignement le 25e anniversaire de cette bibliothèque numérique, fondée et encore aujourd’hui dirigée par Jean-Marie Tremblay. Comme ce dernier l’a rappelé en début de journée, les Classiques ont eux aussi leurs défis propres, tant au niveau technologique qu’en termes de financements et de libre accès aux œuvres que ses artisans souhaitent diffuser. Toutefois, le lancement de l’ouvrage consacré aux Classiques qui a couronné ce colloque a permis à tous de se remémorer l’immense chemin parcouru et les embûches surmontées avec succès au fil des ans par cette pionnière des bibliothèques numériques.