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Numérique et inclusion en bibliothèque : jusqu’où aller ?

Journée d’étude de l’ADBGV – Grenoble, 9 octobre 2018

Marie Cinotti

Florent Gonsalès

Thierry Léonard

C’est par une conférence sur « Les rapports au numérique dans notre société et le rôle des structures publiques dans le champ de l’inclusion numérique » qu’a débuté la journée d’étude de l’Association des directrices et directeurs des bibliothèques municipales et groupements intercommunaux des villes de France(ADBGV), le 9 octobre 2018. Vice-président de l’Université Rennes 2 et enseignant-chercheur, Pascal Plantard fait partie du groupement d’intérêt scientifique Marsouin (Môle Armoricain de Recherche sur la SOciété de l’information et les Usages d’INternet). À ce titre, il est intervenu pour mettre en perspective les retours d’expériences et les interventions de la journée avec les enjeux liés au numérique et aux individus dans notre société.

En 1947, sur un scénario de René Barjavel, une fiction nommée « La Télévision bijou » abordait sur un ton amusé les nouveaux usages technologiques des gens ; visionnée en 2018, elle semble cependant prémonitoire : smartphone, télévision 3D, hologramme… Il y a encore vingt ans, l’utopie Internet comme résolution des problèmes sociétaux avait le vent en poupe ; l’Histoire nous montre pourtant aujourd’hui qu’il n’en est rien, et qu’Internet fait au contraire émerger de nouveaux problèmes et enjeux.

Dès 1996, Bill Clinton évoquait, dans un discours à Knoxville, le risque de fracture numérique ; si aujourd’hui les ménages sont de plus en plus équipés, en Corée du Sud, pays actuellement le plus connecté au monde, 5 % de la population reste encore exclue (volontairement ou non) de cette technologie. Les inégalités ne concernent pas que l’équipement des ménages, mais aussi les pratiques qui diffèrent selon la classe sociale : Pascal Plantard réfute la thèse de Michel Serre (Petite Poucette, éditions Le Pommier, 2012) d’une homogénéité des usages, et oppose les lycéens de centre-ville hyperconnectés et les apprentis boulangers n’ayant accès à une connexion qu’une fois par semaine, pour un usage de sociabilisation bien précis. Si le phénomène de déconnexion volontaire va croissant chez les jeunes adultes (dénonciation de l’emprise des GAFA sur nos vies, notamment via l’utilisation des données personnelles), il reste cependant davantage subi chez certaines populations, par exemple les seniors ou les personnes en situations de handicap.

Le handicap illustre bien la dimension à la fois émancipatrice et excluante du numérique : le développement des corps hybridés (Oscar Pistorius participant aux Jeux olympiques) ou artificiels, l’imaginaire du golem et du robot n’empêchent pas des associations de malvoyants de dénoncer l’impossibilité d’accès aux différents sites de Pôle emploi, qui pourtant sont aux normes européennes. Quand les technologies avancent à vitesse grand V, ne risquent-elles pas de laisser un nombre grandissant d’individus sur le bas-côté ? La dématérialisation de l’administration crée également une marginalisation de certaines populations, à laquelle tentent de remédier des initiatives telles qu’Emmaüs Connect et sa start-up sociale WeTechCare 1, ou les bibliothèques qui proposent de nombreuses activités autour de l’inclusion numérique. Paradoxe cependant : l’inclusion numérique est abordée comme un outil pour créer du lien social, mais on emploie souvent pour cette médiation des emplois précaires (service civique, emplois jeunes, emplois d’avenir…) !

Quelle stratégie d’e-inclusion
pour les bibliothèques ?

En tant que services publics de proximité, les bibliothèques ont un rôle évident à jouer en matière d’e-inclusion. Mais avec quelle stratégie ? Les différents intervenants de la journée ont montré que la réponse à cette question dépend toujours d’un contexte donné. Si certaines réalités sont partagées, une multiplicité d’approches démontre aussi une multiplicité d’utilités, d’usages, et donc de sens possibles pour les politiques d’inclusion numérique. Christelle Di Pietro (directrice des bibliothèques, Rouen), Agnès Marcetteau (directrice des bibliothèques, Nantes), Juliane Casier (chargée de projets numériques, Médiathèque de Roubaix) et Catherine Dhérent (directrice de la BM, Lille) ont apporté leurs témoignages.

À Rouen, par exemple, l’e-inclusion apparaît comme un moyen de recréer du lien. À la suite de l’abandon d’un projet de médiathèque, qui laisse longtemps cette grande ville sans équipement de tête en lecture publique, une labellisation BNR permet d’impliquer l’équipe, en fonctionnement transversal, dans un service de proximité. L’enjeu est à la fois de redonner du sens à une pratique (pour les professionnels) et de répondre à un besoin (pour l’usager). Plusieurs axes sont à noter :

  • la création de lieux d’accueil numérique, comme le ChaMaLab, dans un quartier prioritaire de la ville, pour lutter contre l’illectronisme ;
  • la mise à disposition de studios d’enregistrements en libre accès, ainsi que d’outils de numérisation et d’imprimantes 3D ;
  • l’ouverture d’une infrastructure numérique contenant des ressources en ligne ;
  • l’animation d’ateliers concernant la recherche d’emploi en ligne ou l’e-administration.

L’approche choisie est celle du libre accès, dans des lieux que l’on peut s’approprier et partager. Il s’agit de donner au public un rôle dans la vie même des médiathèques, assuré par la proximité des services pensés autant que possible en mobilité, pour compenser un manque ressenti et constaté par la population.

À Roubaix, l’e-inclusion intervient comme un besoin fondamental en 2015, suite notamment à la fermeture de Pôle emploi. Les demandes en lien avec l’administration ou l’emploi (CV, déclarations d’impôts, allocations familiales…) se font de plus en plus pressantes et la formation des équipes devient indispensable. Le numérique apparaît alors comme un outil favorisant la cohésion et la montée en compétence du personnel, à travers une réflexion en commun (ateliers, entretiens…) et des formations conviviales. Ces nouvelles pratiques interrogent et renouvellent également l’image et les missions de la bibliothèque, en donnant un sens nouveau à son action.

Quelle que soit l’orientation choisie, la directrice des bibliothèques de Lille a présenté une réflexion plus globale sur la cohésion et la coordination des acteurs culturels ou administratifs d’un territoire, et a montré comment la bibliothèque participe à cette réflexion. C’est le moyen pour la Ville de répondre à des besoins et de pallier certains freins, notamment en faisant naître des partenariats, ou simplement en les formalisant.

Les effets bénéfiques du numérique peuvent être multiples, pour les populations (en termes de qualité de vie et de services) aussi bien que pour les organisations et même les collectivités (aux plans structurel et organisationnel). En contrepoint, la directrice des médiathèques de Nantes affirme que ce n’est pas la mission de la bibliothèque de fournir des services d’aide à l’administration numérique, car elle a un rôle historique de développement de l’accès à des contenus, notamment ceux qui proviennent de supports fragiles, ou difficilement accessibles d’un point de vue intellectuel. À trop s’en distraire, la bibliothèque ne risque-t-elle pas de se dissoudre dans l’ensemble des institutions et de perdre sa spécificité ? Subsiste en outre le problème de l’insécurité juridique des agents qui interviennent au nom de l’usager dans ce type de dispositif. Il s’agit pour les médiathèques de trouver leur positionnement dans ce processus, lequel ne saurait être systématique.

En définitive, le numérique constitue un outil servant à concevoir des politiques publiques dont la mise en œuvre devra ou non être jugée adéquate en fonction des besoins d’un territoire.

Quels partenaires pour les structures publiques ?

La seconde partie de la journée d’étude a permis à l’assistance de découvrir quelques actions menées dans le cadre de bibliothèques publiques, en partenariat avec des associations ressources dans l’éducation aux usages du numérique.

Xavier Cailleau (chargé de mission « partenariats et GLAM 2 » pour Wikimédia France) a présenté cette association qui promeut le libre partage de la connaissance et l’accès à l’éducation et à l’information, et soutient les bénévoles qui développent de manière collaborative des wikis sur les plateformes Wikimédia, comme Wikipédia (4e site web en nombre de visites en France), Wikidata ou Wikisource. Les 85 partenariats qu’elle a construits pour mener 115 actions l’ont été à 41,2 % avec des bibliothèques, dans les domaines de l’art et du patrimoine et sur le sujet « Femmes et minorités de genre ».

Quelques exemples exposés : un partenariat mis en place à la Bibliothèque municipale de Toulouse a permis d’organiser des ateliers d’accompagnement individuels à la contribution à Wikipédia, des edit-a-thons, le versement des estampes du fond Ancely, et des conférences et rencontres lors des Journées du domaine public ; 19 wikipermanences – ateliers de recherches sur un quartier de Bordeaux-Belcier et ateliers de contribution à la demande – ont été organisées sur la période 2017-2018 à la Bibliothèque municipale de Bordeaux. Xavier Cailleau a tenu à rappeler que Wikimédia France n’impose aucune action et reste ouverte à toute initiative des bibliothèques.

Mahaut de Moulins représentait ensuite l’association Bibliothèques Sans Frontière, qui travaille à renforcer la capacité d’agir des populations en contribuant à l’accès à l’information, l’éducation et la culture. Elle a présenté le programme Voyageurs du Numérique, qui comporte notamment un Tour de France pour mettre en avant les initiatives des partenaires de BSF sur le territoire. Dans une logique de co-construction d’événements avec les institutions, l’association propose des formations initiales et complémentaires sur des outils numériques spécifiques, allant de la maîtrise de l’outil technique à l’apprentissage du code et à la robotique.

Entre autres encore : un atelier d’initiation à la programmation informatique (Scratch, Python) dans les Bibliothèques de Montreuil ; en collaboration avec l’École de la 2e chance, un atelier sur la thématique « comment s’informer sur Internet ? » dont l’objectif est de contribuer à l’éducation à la citoyenneté numérique, à la Bibliothèque de Bordeaux.

Coline Briday, représentante de l’association Emmaüs Connect et de sa start-up sociale WeTechCare – organismes qui développent une ingénierie de services dans l’accompagnement aux usages numériques –, a ensuite présenté le site www.lesbonsclics.fr, formidable outil à destination des professionnels des bibliothèques pour accompagner au mieux les publics. Il s’agit d’une plate-forme gratuite qui fournit, entre autres exemples, des outils de diagnostic de la personne accompagnée pour définir son niveau de compétences et proposer un contenu de formation disponible sur la plate-forme.

Ces interventions ont suscité des réflexions et des interrogations de la part de l’assistance : en premier lieu, le cadre juridique de l’accompagnement à l’e-administration reste très flou, il y a un guide de bonnes pratiques à observer mais pas de cadre réglementaire strict. Or, les besoins de sécuriser le « faire à la place de » et de sécuriser l’identité numérique de l’apprenant subsistent encore. Une question connexe a été formulée sans trouver de réponse immédiate : quelle est la responsabilité du médiateur en cas d’intervention technique sur la machine d’un usager ou lorsque le médiateur utilise son compte administratif personnel dans une situation d’assistance à l’usager ? Coline Briday a mentionné le projet d’expérimentation, à la rentrée 2019, d’un nouveau prototype de France Connect, qui autorise un droit à l’erreur lorsqu’il y en a une.

En conclusion, Orianne Ledroit, (Agence nationale du numérique) rappelle que 13 millions de Français demeurent éloignés du numérique ; il est par conséquent urgent d’agir, plutôt dans une démarche d’outillage que dans une démarche prescriptive. Le numérique bouleverse la conception traditionnelle du service public, mais il est important d’appréhender cette réalité en facilitant l’empowerment dans ce domaine, pour favoriser l’émancipation du public le plus large.

  1.  (retour)↑  Grégory Rozières, « WeTechCare, la “start-up sociale” lancée par Emmaüs et Google pour réduire la fracture numérique », Le Huffington Post, 13 avril 2016.
  2.  (retour)↑  GLAM : acronyme anglophone pour Galleries, Libraries, Archives and Museums, qui désigne des institutions publiques chargées de la collecte d’éléments du patrimoine culturel et historique ; elles proposent dans ce cas des contenus sous licences libres pour les projets Wikimédia et offrent aux acteurs culturels une compréhension du mouvement Wkimédia.