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Mieux ouvrir les bibliothèques

Nantes, 14 juin 2018

Franck Pelhate

Mobilis (pôle régional de coopération des acteurs du livre et de la lecture en Pays de la Loire) et le CFCB Bretagne Pays de la Loire s’étaient associés pour organiser une journée d’étude régionale, le jeudi 14 juin 2018, à La Manufacture de Nantes – dans le cadre du Forum des métiers du livre et de la lecture de Mobilis qui avait lieu du 11 au 15 juin.

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Journée d’étude régionale « Mieux ouvrir les bibliothèques »

Plus d’une centaine de participants ont été accueillis par Emmanuelle Garcia (directrice de Mobilis). Le déroulement de la journée a été présenté par Sophie Gonzalès (directrice du CFCB). Jean-Charles Niclas (directeur des bibliothèques d’Angers et administrateur de Mobilis) a rappelé l’enjeu de la journée : « Ouvrir mieux, ouvrir plus ? C’est une question qu’il est nécessaire de se poser pour affirmer la qualité du service donné aux publics. C’est réfléchir sur l’engagement de chacun en tant que professionnel des bibliothèques. C’est aussi savoir se remettre en question dans le cadre d’un métier-passion. »

Accompagnements institutionnels

L’accompagnement du ministère de la Culture et les suites du rapport Orsenna ont été présentés par Anne Morel (DGMIC/Service du Livre et de la Lecture, ministère de la Culture). Tout en rappelant l’intérêt d’un suivi des horaires d’ouverture, les bases de l’engagement Orsenna et la volonté présidentielle, Anne Morel a précisé que l’évolution des bibliothèques ne s’arrêtait pas aux seuls horaires d’ouverture. Encourager l’élargissement des horaires dans les 16 000 points d’accès aux livres (dont 7 000 bibliothèques), c’est permettre de ne pas en priver l’accès à toute une partie de la population. Si l’érosion continue du nombre d’inscrits en bibliothèque est bien avérée, la fréquentation en est paradoxalement en hausse et les activités s’y sont diversifiées (87 % des Français de plus de 15 ans ont fréquenté une bibliothèque en 2016). L’amplitude horaire actuelle d’ouverture est de 20 heures par semaine. Le ministère souhaite qu’une dynamique se mette en œuvre : pour cela, il accompagne les collectivités territoriales, notamment par l’attribution de la dotation générale de décentralisation aux bibliothèques qui ouvrent davantage.

Il est autant de bibliothèques que de projets : le diagnostic du territoire, en amont, est un point fondamental à prendre en compte pour mieux gérer l’extension des horaires, la mutualisation des services et la diversification des activités. Ainsi, l’ouverture les dimanches permet d’accueillir un public renouvelé et nouveau, mais ne se justifie pas partout (130 bibliothèques ouvraient déjà le dimanche l’an dernier, certaines ont arrêté par manque de publics). Un projet d’extension des horaires est un projet d’établissement, de services, souvent complexe à mettre en place : quels sont les leviers pour ouvrir plus ? Il est utile de s’interroger sur l’organisation du travail : externaliser certaines tâches, automatiser les prêts-retours, aménager les espaces, s’appuyer sur un réseau, compléter les effectifs avec des étudiants, des vacataires, etc.

Jean-Pierre Meyniel (conseiller pour le livre et la lecture, Drac Pays de la Loire) a ensuite évoqué la mise en œuvre du dispositif en région Pays de la Loire : le constat actuel montre que les horaires d’ouverture coïncident trop avec les horaires de travail. Là aussi, pour ouvrir efficacement et davantage, Jean-Pierre Meyniel rappelle l’importance du diagnostic de territoire. La Drac soutient les projets proposant une nouvelle amplitude horaire, avec des horaires décalés ou le dimanche, dont le coût est supérieur à 2 000 euros, non encore amorcés et jugés de qualité ; des critères de priorité territoriale, de potentiel fiscal – pour avantager les communes les plus pauvres – sont pris en compte. Les actions « hors les murs » et dédiées à un public spécifique ne rentrent pas dans le cadre de ces aides, qui s’adressent uniquement aux établissements ayant des salariés. Il faut innover et imaginer de nouvelles formules (Angers, par exemple, ouvre un dimanche par mois). Le soutien des projets, à 50 %, est assuré sur cinq ans et peut porter sur l’automatisation, les actions d’animations permettant de fidéliser et d’attirer les publics, l’embauche de nouveaux personnels, etc.

Repenser les horaires d’ouverture
sur la base d’un diagnostic temporel

Catherine Dameron (responsable du bureau des Temps à Rennes Métropole et de l’association Tempo Territorial) a rappelé que les politiques temporelles, l’individualisation de la société, l’allongement de la durée de vie, ont créé une mutation sociétale qui change le rapport au temps des individus. Les besoins ont évolué (formations plus longues, entrée des femmes sur le marché du travail, évolution des formes familiales, recherche de lien social, formations tout au long de la vie, évolution et diminution du temps de travail sur la durée d’une vie, évolution de la mobilité et des transports). Les horaires monolithiques ne concernent que 38 % des individus, les autres ayant des horaires plus atypiques, déstructurés, individualisés. Changer les horaires pendant les vacances à moins d’importance pour les usagers que pour les équipes.

Les temps changent et les services publics aussi, mais veut-on une ville ouverte 24 heures sur 24 ? Ouvrir le midi, le soir, doit se faire en cohérence avec les besoins du territoire et prendre en compte l’évolution des rythmes de vie. Si les demandes d’espaces de travail sont en hausse, tous les publics n’ont pas les mêmes attentes et les profils à accueillir restent variés : en groupe, seuls, venant à vélo, à pied, ce qui implique de repenser aussi l’accessibilité. Les seniors demandent des ouvertures le matin, les plus jeunes en fin de journée et les week-ends. À Rennes, la page la plus consultée pour les bibliothèques de quartier concerne les horaires. Des ouvertures irrégulières entraînent des difficultés de mémorisation des horaires pour 50 % des usagers de quartiers, qui ne reviennent pas s’ils se retrouvent régulièrement devant une porte fermée. L’accès à certains services spécifiques, aux boîtes à livres, aux réservations en ligne, est à mettre en avant.

Les bibliothèques en réseaux peuvent se permettre de répartir l’amplitude de leurs horaires d’ouverture. Ainsi, il faut trouver un équilibre entre les attentes des usagers, les conditions de travail des agents et les besoins de fonctionnement interne des services, tout en protégeant lisibilité de l’offre et complémentarité des structures. Sans oublier d’analyser les attentes des non-publics, qui demandent souvent des horaires élargis, mais ne connaissent pas toujours l’offre en cours.

Florence Degorgue (directrice du SCD de l’université du Maine) a fait part de l’expérience d’élargissement des horaires à la bibliothèque universitaire, qui date des années 1990 (l’université du Mans accueille 11 000 étudiants). En deux ans, le défi de passer de 60 heures à 73 heures d’ouverture a été relevé. Travailler à la BU permet aux étudiants de mieux se concentrer et de se déconnecter. Les rapports à la documentation changent, tout comme la façon d’étudier : les documents sortent moins mais sont consultés davantage. Le besoin d’entremêler les usages évolue (manger, boire, consulter ses mails, utiliser son ordinateur, son téléphone, etc.). Florence Degorgue rappelle l’importance d’une régularité dans la grille des heures d’ouvertures. L’extension des horaires entraîne des difficultés de gestion des plannings et des tensions dans l’équipe. Il faut pouvoir et savoir proposer un service de qualité, d’accueil, d’écoute et de présence aux étudiants. Cela passe par l’amélioration des partenariats et la volonté affichée de faire mieux ensemble, tout en respectant les diversités de chacun. Actuellement, l’offre dite classique permet des ouvertures de 8 h 30 à 18 h, puis une offre recentrée (avec des moniteurs étudiants) lui succède de 18 h à 20 h, et enfin un personnel de sécurité garantit l’ouverture jusqu’à 22 h. Un comité de suivi a été mis en place pour gérer tous les bugs, ce qui a permis de combattre les réticences du début.

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Pendant la pause déjeuner, Muriel Desvois (responsable de la BM La Manufacture) et Julien Dinam (président de la maison Fumetti) ont présenté le dispositif BM La Manu – Maison Fumetti (lieu destiné à la bande dessinée et aux arts graphiques. http://www.maisonfumetti.fr/).

Mieux ouvrir, c’est-à-dire ?
Faire avec, ensemble et mieux

Emmanuelle Breton (responsable de l’action culturelle de la bibliothèque de Laval) a précisé que l’ouverture des dimanches (14 h 30 – 18 h 30), depuis octobre 2011 – d’octobre à mars, soit six mois par an – permet de dynamiser le lieu en fidélisant de nouveaux usagers. Systématiquement, une animation est proposée avec une réorganisation des espaces et un accueil spécifique lié aux animations. Les espaces qui paraissent calmes en semaine s’animent le dimanche, les lieux peuvent changer de couleurs. La gestion des flux s’effectue avec une inscription obligatoire et la distribution de tickets. Le programme culturel est réalisé en partenariat avec les acteurs du territoire. Par exemple, une expo-atelier sur la découverte des métiers scientifiques (avec le CCSTI de Laval) : « Fille ou garçon quel métier pour moi ? Ou comment combattre les stéréotypes ? » Et aussi Tranzistour, une intervention musicale et un temps d’échanges avec des artistes locaux, qui fait la tournée des médiathèques ; ou encore les rencontres littéraires, qui attirent des publics le dimanche plus qu’en semaine. Le partenariat interservices a lieu dans le cadre d’un travail artistique collaboratif, d’ateliers de danse, de sérigraphie, de théâtre, d’expositions, etc. Toutes les actions ne connaissent pas le succès (éviter la sophrologie et le massage des pieds chez les lycéens !) mais l’offre évolue et s’adapte (intervention d’artistes, valorisation des usagers, soirées révisions pour le bac).

Élisabeth Cailleau (directrice du service Lecture publique de Mauges-sur-Loire) a présenté Fil-Graffiti, le fil rouge culturel. Onze bibliothèques, quatre salariés et deux cents bénévoles tissent le lien autour du thème voyage-lecture. Durant toute l’année, les livres sont présentés aux enfants à la bibliothèque et ensuite étudiés en classe. Pour donner aux enfants l’envie de lire, chaque classe choisit un livre et le présente aux autres en fin d’année (46 classes cette année). Fil-Graffiti est né pour faire le lien entre ces classes et les habitants. Chacun est aussi invité à participer à la vie culturelle et artistique locale, à travers l’habillage de mobilier urbain (statue, porte de cimetière, etc.) ou la création de sculptures participatives (avec des personnes âgées ou handicapées). En termes de communication, cette invitation au voyage, à la promenade et à la rencontre permet également à la médiathèque de rajeunir son image dans la cité, avec une diffusion sur Instagram et Facebook, la projection de documentaires ciblés, etc.

Bien que de petite taille (2,7 emplois temps plein, 914 inscrits), la médiathèque d’Arnage met en avant deux actions, comme l’indique la responsable Hélène Desmares. Le festival Première Page a pour objectif de favoriser la lecture et l’éveil culturel pour la petite enfance, avec des ateliers, du spectacle vivant, la fabrication d’un tapis lecture, des temps de lecture à la médiathèque. La navette des aînés et des publics empêchés, quant à elle, permet de rompre l’isolement, de lutter contre la solitude et de maintenir le lien social. Mensuellement, deux minibus vont chercher les plus de 70 ans qui le souhaitent pour qu’ils se retrouvent en empruntant des livres à la médiathèque. Des sorties hors les murs sont organisées au jardin des plantes du Mans, accompagnées de bénévoles qui y font des lectures.

Ces deux types d’actions permettent de (faire se) rencontrer les gens, de créer des instances de discussion, d’être visible en s’insérant dans la coordination locale et dans l’événementiel, de créer des temps informels pour mieux se connaître, d’échanger, de favoriser la mixité et d’engager des dynamiques de groupes. Les partenariats s’effectuent avec le centre social, les services de la ville, les associations et les habitants. L’image de la médiathèque s’en trouve changée et redynamisée et les capacités d’écoute de chacun sont améliorées.

L’usager au centre

Damien Grelier (directeur de la future médiathèque aux Sorinières) a pris prétexte de l’ouverture prévue en 2022 pour mettre en place une concertation citoyenne. Depuis 2017, l’enjeu est de mettre l’usager au centre de la concertation, d’associer équipements culturels et logements, de permettre à la médiathèque d’être en contact avec tous les publics. Associer des habitants à la réflexion et au projet permet d’avoir l’aval de l’ensemble de la population. Pour cela, il faut s’appuyer sur l’existant, être à l’écoute des besoins exprimés, mettre en place des outils, réaliser des visites d’établissements avec des bénévoles, etc. Une fois le projet cadré, il faut aussi faire de cette concertation un moyen d’identifier des projets de services. Solliciter les habitants libère nécessairement la parole, autant du côté des satisfaits que des mécontents. Toutes ces étapes permettent de mobiliser et de fidéliser les habitants qui s’investissent aujourd’hui et continueront lorsque la médiathèque sera ouverte.

À la médiathèque Toussaint à Angers, après une année de réflexion collective avec les agents sur l’évolution du métier – avec implication obligatoire de tous les personnels – sur quatre thèmes (accueil, valorisation des collections, action culturelle et formation), la charte de médiation a permis de faire évoluer de nombreux objectifs, de s’interroger sur les pratiques individuelles du métier et d’introduire le contexte de médiation. Le travail autour de la réalisation d’un référentiel commun a permis de réaffirmer ce qu’est l’accueil, ce en quoi le lieu doit être identifiable et les points de vigilance. Pour Jean-Charles Niclas (directeur), cette charte est aussi un support pour le recrutement et le management et permet d’inscrire des idées sur la durée, de créer une identité, d’être identifié par rapport aux élus, tout en permettant à chacun de fixer des marges de progression et de s’interroger sur ses faiblesses dans la relation à l’usager. Cela permet de se situer quant à la raison d’être du métier de bibliothécaire : « le public est notre raison d’être et les collections notre passion », aime à rappeler Jean-Charles Niclas. La charte doit maintenant être appliquée au numérique afin d’impulser, là aussi, une nouvelle dynamique.

Pour conclure cette journée riche en retours d’expérience, Gaëlle Belland (chargée d’action culturelle à la Bibliothèque départementale de la Sarthe) a montré qu’en Sarthe, les bibliothèques sortent le « grand jeu », par la présentation des actions de l’établissement, qui coordonne, anime, subventionne et propose des formations autour d’un cycle d’animations. Au programme des activités en 2018, le jeu : soirée jeux en famille, concours de constructions en Kapla, spectacles, expositions Bookface, Escape Game, jeux géants, rallyes, Murder Party, jeux vidéo et rétrogaming, quiz musicaux et code de la route… À travers les échanges et l’accompagnement, ce projet permet de faire travailler ensemble une vingtaine de bibliothèques et de ludothèques, d’assurer des partenariats notamment avec les espaces-jeunes, de créer du lien, d’apprendre à se connaître, d’échanger à travers un territoire, et bien entendu de permettre à l’usager de toujours être au centre des propositions.