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Les réseaux de bibliothèques à l’ère du Cloud

Que partager ? Comment travailler ?

Thierry Clavel

Nicolas Labat

Alors qu’un projet national de plateforme suisse de services aux bibliothèques (SLSP) a été lancé en août dernier, et que les grands réseaux helvétiques comme IDS et RERO 1 sont en pleine mutation, la division de l’information scientifique (DIS) de l’Université de Genève organisait le 6 novembre 2015 une conférence très attendue intitulée « Les réseaux de bibliothèques à l’ère du Cloud – Que partager ? Comment travailler ?  2

Dans son introduction générale et devant un public nombreux, Jacques de Werra, vice-recteur de l’Université de Genève, pour lequel la thématique choisie s’inscrit pleinement dans la stratégie numérique de l’Université, soulignait l’importance des réseaux dans un monde de plus en plus connecté au cloud.

Du SIGB au LSP

Le 1er intervenant, Jean Bernon, ex chef de projet SGBM à l’ABES, avait intitulé sa présentation « Plateformes de services de bibliothèques 3 (LSP) et coopération entre bibliothèques ». A la fois témoin et acteur de l’informatisation des bibliothèques pendant près de 40 ans, Jean Bernon a commencé sa carrière à la BM de Limoges, en passant par la BM de Lyon, le SCD Lyon3, ou encore l’éditeur de SIGB GEAC, avant de la terminer en 2014 à l’ABES.

Les options stratégiques du projet SGBM dont la phase de déploiement est prévue de 2017 à 2021, sont les suivantes : liberté est donnée aux bibliothèques de choisir un LSP parmi ceux qui seront retenus par l’ABES à la suite d’un dialogue compétitif et d’un accord-cadre. Ce LSP sera centré sur les fonctions de gestion locale et doté d’une interopérabilité forte avec le système de catalogage national Sudoc2, et BACON, la plateforme de métadonnées de la documentation électronique reçues des éditeurs et gérée par l’ABES. Notons au passage que le réseau français a décidé de conserver une plateforme séparée pour le catalogage, gardant ainsi une maîtrise complète de ses métadonnées bibliographiques et d’autorité.

Jean Bernon s’est ensuite livré à un historique de l’informatisation en France jusqu’à l’avènement des deux récents systèmes de gestion de données, souvent vus comme opposés, LSP et Linked Open Data (LOD). L’intervenant se référait ensuite à un tweet de Tim Berners-Lee, l’inventeur du Web pour qui le LOD pourrait bien être l’avenir des LSP.

Quel avenir pour les consortiums de bibliothèques ?

Pour Jean Bernon, simplification, coopération et maîtrise de la documentation électronique sont les avantages des LSP, tandis que la question des données personnelles n’est pas un vrai problème au contraire des données publiques dont la captation représente un risque bien réel pour les établissements.

Avec l’arrivée des LSP, Jean Bernon ne voit pas pour autant disparaître les consortiums de bibliothèques. Pour lui, les agences comme l’ABES ou RERO seront les interlocuteurs collectifs des LSP, les garants de la maîtrise des données et assureront assistance informatique et formation.

C’est d’ailleurs sur l’importance et la liberté de maîtriser ses données qu’il terminera sa présentation.

Réforme des réseaux de bibliothèques allemands

La seconde intervention, « Passages of a reform », a été présentée par Uwe Risch, directeur de la coordination du réseau allemand HEBIS et chef du projet CIB (Cloud-based infrastructure for library data) lequel regroupe 3 des 6 grands réseaux allemands de bibliothèques : HEBIS (région Hesse), BVB (Bavière) et KOBV (Berlin-Brandebourg).

Ce projet s’inscrit dans une politique globale de réforme des réseaux de bibliothèques allemands. Les choix stratégiques adoptés sont les suivants : migration vers des LSP en cloud, catalogage au niveau international avec abandon du catalogage au niveau du réseau régional et maîtrise des données au plan national (national data window).

Vers un espace allemand de données

L’objectif technique du projet, fixé à 2020, est de pouvoir synchroniser les données des principaux LSP du marché dans un « espace allemand de données ». Parallèlement, le fichier d’autorités germanophone GND et le catalogue collectif allemand des périodiques ZDB resteront indépendants et seront connectés aux plateformes.

Pour commencer, seuls deux systèmes, WMS (OCLC) et Alma (Proquest/Ex-libris), seront utilisés. Leurs propriétaires collaborent déjà étroitement pour former cet espace allemand de données.

Afin d’atteindre l’objectif en termes d’interopérabilité, le modèle de données du CIB sera basé sur le nouveau code de catalogage RDA et le format MARC21, tandis que, idéalement, le catalogage sera fait directement dans Worldcat.

La synchronisation des données entre les deux plateformes, network zone allemande d’Alma et Worlcat, se fera sur la base d’identifiants uniques, les numéros OCN des notices Worldcat, ce qui permettra également le dédoublonnage des notices.

Si l’infrastructure finale du CIB n’est pas encore complètement définitive, on sait déjà qu’Alma et WMS en formeront le cœur. La réussite du projet dépendra donc en partie de la collaboration entre les différents partenaires.

Retour d’expérience d’un consortium suisse utilisant Alma

La dernière intervention de la journée intitulée « Le réseau Alexandria dans le Alma Cloud : retour d’expérience » a été conduite par Mme Rahel Birri Blezon, de la Bibliothèque Am Guisanplatz (BiG) du réseau suisse Alexandria, lequel est rattaché au Département fédéral de la défense, de la protection de la population et des sports (DDPS). Alexandria regroupe une vingtaine de bibliothèques, internes et externes à l’Administration fédérale, réparties sur tout le territoire helvétique. Le projet du réseau de changer de SIGB a pour origine des problèmes d‘autonomie informatique et des difficultés de gestion avec l’ancien SIGB, le logiciel Virtua. L’appel d’offre pour passer à un système intégré « tout en un » a abouti, fin 2012, au choix des outils Primo et Alma de la société Ex-Libri 4, ce dernier ayant notamment séduit en raison de sa logique de workflow, et ce malgré le fait qu’à l’époque le logiciel n’était pas encore véritablement stabilisé. Le passage en production a eu lien fin 2013.

Mme Birri Blezon a fait état des différentes difficultés rencontrées tout au long du projet.

Sur le plan technique, le haut niveau de sécurité exigé par l’Administration fédérale a engendré de nombreux problèmes informatiques, notamment de connexion avec le cloud d’Ex-Libris. D’autre part, le passage à ces outils de nouvelle génération, en développement continu, impose de suivre scrupuleusement les mises à jour mensuelles et de mener des tests fréquents sur les nouvelles fonctionnalités.

Sur le plan juridique, le réseau Alexandria a accepté que ses données soient localisées à Amsterdam sur les serveurs d’Ex-Libris, sachant qu’elles sont la propriété du réseau et que le for juridique reste en Suisse.

Sur le plan humain, la conduite du changement s’est faite non sans mal, autour d’une équipe de projet restreinte. Mme Birri Blezon nous a fait partager son expérience du terrain, exposant notamment toute la psychologie dont elle a dû faire preuve pour rassurer un personnel souvent inquiet face au changement.

En conclusion, l’intervenante a tiré un bilan plutôt positif de ce projet : la migration s’est faite en à peine 6 mois tandis que les coûts ont globalement diminué. Mais tout n’est cependant pas encore parfait : paradoxalement, le temps de catalogage a augmenté, l’intégration de collections numériques et la définition de workflows se poursuivent.

Le bon équilibre des interventions, deux projets en cours et un retour d’expérience, ainsi que les nombreux questions et échanges avec le public ont fait de cette conférence une réussite et ont mis en évidence que si les choix stratégiques des projets peuvent différer selon les pays et les réseaux, les aspirations sont souvent les mêmes : partage du travail, efficacité, coopération, interopérabilité, maîtrise et sécurité des données.