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Bibliothèques et éducation aux médias

Journée Médiat Rhône-Alpes/Enssib – 30 septembre 2016

Claire Jacquemin

Cette journée ouverte par Yves Alix (directeur de l’Enssib) et Marie-Madeleine Saby (directrice Médiat Rhône-Alpes), a débuté par le rappel du partenariat mis en place pour celle-ci. Documentalistes, bibliothécaires, enseignants et chercheurs sont présents, ce qui donne à cette journée une dimension interprofessionnelle.

La thématique de l’éducation aux médias, centrée sur les publics de 15 à 25 ans, est un sujet ancré dans l’actualité de la société. Il s’agit des usages faits de l‘information et des médias, de la capacité des jeunes à voir les médias et à les interpréter.

Les bibliothèques proposent l’accès aux savoirs et ont de ce fait un rôle dans l’accompagnement à la maîtrise des médias. On peut alors se demander si les bibliothécaires sont bien formés à ce niveau. La formation est plus avancée pour les documentalistes dans l’éducation nationale que pour les bibliothécaires de la fonction publique territoriale. L’ENSSIB a l’ambition de former à l’éducation aux médias.

Une autre question que l’on peut se poser : Est-ce que les bibliothèques sont un lieu bien adapté à la formation pédagogique ? La bibliothèque municipale de Lyon organise des rencontres à l’automne dans le cadre « Projet démocratie »

Jeunes et information : quels usages ?
Quelles implications pour la médiation pédagogique ?

Karine Aillerie, chargée d'études à la Direction R&D usages du numérique éducatif, chercheur associée à l'équipe TECHNE, université de Poitiers, débute son intervention. Elle s’intéresse aux usages de l’information qui sont faits par les jeunes de l’information ainsi qu’à la médiation pédagogique.

De ces recherches approfondies on peut retenir les éléments suivants :


- Le numérique touche tous les domaines de la vie, il y a une massification des pratiques numériques (santé, administratif, scolaire, vie sociale, etc.).
- Illusion que tout est accessible directement sans médiation et gratuitement alors qu’en fait les choses sont plus complexes : il a une logique de marché.
- Les pratiques numériques sont de plus en plus marquées par l’individualité (smartphones, etc.) et la mobilité : l’utilisation d’internet est souvent liée à ce que l’on peut appeler les moments intermédiaires (attente d’un bus, d’un repas…).
- Aujourd’hui l’usager numérique est appelé à participer. Il consomme de l’information et en produit lui-même.
- On peut penser que le numérique est porteur d’opportunités puisque l’on peut participer, mais il est également porteur d’inégalités. Il y a deux types de fracture numérique : la fracture numérique en termes d’accès et la fracture numérique de second degré : savoir tirer des bénéfices de ces pratiques numériques. On constate également un aller-retour entre les inégalités d’accès et les inégalités sociales : les inégalités numériques nourrissent les inégalités sociales et inversement (exemple donné par l’intervenante : il vaut mieux être un homme, blanc, riche, de 50 ans pour tirer les meilleurs bénéfices de ses pratiques numériques). A ce sujet on peut consulter les enquêtes du CREDOC 1.

L’intervenante parle de l’émergence du terme de « Litteracy numérique » : capacité à s’alphabétiser au numérique, savoir déchiffrer, lire et interpréter.

Pour les jeunes, cette question se pose de manière plus prégnante car ils vont avoir à construire leur vie d’adulte et de citoyen avec les outils numériques à leur disposition. Ils vont devoir développer des compétences numériques, essentielles pour l’intégration à la vie sociale et citoyenne. Il y a une véritable pression sociale et scolaire aujourd’hui. On appelle souvent ces jeunes des « digital natives », qui sont nés avec le numérique et qui savent l’utiliser. Mais nous avons souvent des préjugés sur les jeunes et leurs compétences numériques. Ce n’est pas parce qu’on sait utiliser internet plus facilement que sa grand-mère qu’on en tire pour autant les meilleurs bénéfices.

Depuis 10-15 ans il y a beaucoup d’études sur les usages numériques des « jeunes ». Le mot « jeunes » est entre guillemets car, selon l’intervenante, on note que les usages sont très diversifiés. Il y a trois familles d’usages :
- La consommation de contenus culturels (ex : Youtube).
- Les activités de sociabilité (réseaux sociaux).
- Les usages informationnels : chercher de l’information sur internet pour soi, pour l’école et pour la vie quotidienne (horaires bus, etc.). Il y a des usages dans différents contextes, poreux les uns par rapport aux autres. On peut faire des recherches dans le bus pour l’école et inversement faire des recherches à l’école pour sa vie personnelle. Même si c’est à nuancer car il existe des systèmes de blocage de réseaux sociaux à l’école et enfin les jeunes n’ont pas tous les mêmes usages.

On constate donc une hétérogénéité des pratiques individuelles, même si on peut noter que la première thématique de recherche d’informations concerne la vie des amis, puis les évènements culturels et enfin les évènements journalistiques.

Il faut penser que les jeunes sont des internautes comme les autres, avec des usages divers et ne tirent pas tous les mêmes bénéfices de leurs usages. On peut consulter sur ce sujet l’enquête « Support numérique en fin de collège » qui aborde les questions de l’appropriation des contenus.

Forts de ce constat de cumul des inégalités sociales et numériques quant à l’appropriation des contenus, il nous faut envisager que l’utilisation de ces médias passe par un temps de médiation pédagogique nécessaire. En effet, s’informer c’est avoir « une aptitude à la curiosité et à l’incertitude ». Ils n’ont pas tous le même degré de curiosité pour sortir des sentiers battus et, s’informer c’est aussi être capable d’aller vers ce que l’on ne connait pas.

Description des usages de jeunes : utilisation de différents supports pour se connecter au web, les pratiques des jeunes se construisent dans la sphère privée et dans la sphère formelle (ex : école) mais avec une prédominance de la sphère privée, on parle de « culture de la chambre ». Il peut y avoir un usage académique des réseaux sociaux (ex : création de groupe Facebook pour répondre à une demande scolaire). Il est difficile d’observer et de décrire ces usages multiples.

La conférencière parle de « translittératie » : capacité à lire, écrire et à interagir avec le contenu. Et de « Métalittératie » qui met en avant la dimension sociale et collective.

D’après une enquête sur les usages informationnels des jeunes Bretons (2007, 2010, 2013) : Internet arriverait en tête et ensuite les amis 2.

La recherche utilise des protocoles d’information pour tenter de mesurer ce qui n’est pas forcément visible (« espaces intermédiaires » : en ligne / hors ligne). On peut voir à ce sujet les travaux de Pierre Fastrez, de l’université de Louvain 3.

Enfin, Karine Aillerie propose quelques pistes d’éducation aux médias :
- Prendre en compte les usages réels et parfois invisibles.
- Sortir des dichotomies loisir/apprentissage, oline/offline.
- Travailler sur la capacité individuelle à s’engager dans la Recherche, les compétences liées à l’incertitude.
- Dimension collective et sociale des pratiques médiatiques : on va consulter ses amis, etc.
- Sur internet finalement peu de personnes produisent du contenu. Comment produire tel ou tel contenu ? Il est très important de devenir producteur d’informations.

Initiatives pour renforcer la capacité d’analyse
et l’engagement citoyen des jeunes. Regards croisés :
bibliothèques et centres de documentation

Cette table ronde, animée par Céline Raux (responsable du service de la formation des usagers, bibliothèque de l'université Paris 8 Vincennes - Saint-Denis), voit la participation de Daniel Salles (Professeur - documentaliste, lycée Montesquieu, Valence), Élisabeth Saby (Le Rize, Villeurbanne), Christine Constantis (Professeur de lettres, lycée Frédéric Faÿs, Villeurbanne) et de Frédéric Durand (Service Commun de la Documentation, Université Claude Bernard Lyon 1, BU Sciences)

Dans le domaine des médias, il faut se dire que l’école et les parents n’ont plus le monopole éducatif. A partir de là on peut se demander quel positionnement les bibliothécaires peuvent avoir dans la formation des jeunes appelés à être de futurs citoyens. Les intervenants ont donné quelques exemples d’interventions possibles. Il en ressort la nécessité de formation des publics, la richesse des échanges lors des animations et formations.

Daniel Salles, a fait part de multiples expériences menées avec des élèves dans le cadre du CLEMI qui réfléchit depuis plusieurs années à ces questions 4. L’intérêt de Ces animations réside dans le croisement entre les compétences d’écritures et les réalisations médias. Importance de l’interdisciplinarité : travailler en arts plastiques sur la une d’un journal, jeux autour des faits divers en cours de français, faire de la vulgarisation scientifique, films d’animation, etc.
Il souligne l’intérêt de ce type d’animations, les bénéfices qu’en retirent les élèves dans leur capacité à développer un sens critique et une grille de lecture des médias.
Il rappelle également que depuis les attentats, il y a de nouveau beaucoup de demandes d’interventions autour des médias afin de lutter notamment contre le complotisme (interventions autour du dessin de presse) 5.

Elisabeth Saby et Christine Constantis reviennent sur une collaboration dans le cadre des Assises internationales du roman, à la Villa Gillet, qui a favorisé le rapprochement du monde de la littérature et de l’éducation aux médias. Les élèves sont invités à découvrir une œuvre, un auteur, mais aussi à être acteur soit par l’intermédiaire d’une publication (article critique, courte bibliographie publiées dans le journal local, battle, etc.) ou de la mise en place d’une rencontre avec l’auteur. Le choix de l’auteur se fait en lien avec le programme scolaire et le parti pris est de privilégier des auteurs qui posent de véritables questions de société.
Chaque année cela évolue et c’est un bilan très positif.

Frédéric Durand présente la formation à la recherche pour les étudiants en Licence 1 et en constate l’importance. L’objectif de l’UE (Unité d’Enseignement) : initier à la recherche documentaire autour d’un sujet. Savoir mener une recherche est une compétence indispensable à l’université. L’intervenant rappelle qu’il s’agit de leur donner une meilleure connaissance des outils et de leur faire connaitre autre chose que Google et Wikipédia. Ils travaillent à la fois sur le savoir-faire et la méthodologie (sélection de sources pertinentes et de qualité, etc.). Les étudiants doivent rendre une bibliographie commentée, donc réaliser un véritable travail d’analyse des sources sélectionnées. Ils réalisent également un site web ou une vidéo ou un ouvrage sur la thématique. Ils travaillent aussi sur la vulgarisation scientifique, les typologies de documents, le comparatif des catalogues Amazone/bibliothèque, le décryptage d’une URL, l’affichage des résultats sur Google, le croisement des sources, les droits d’auteur, etc 6.