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Assises du livre et de la lecture publique

Laurence Tarin

Caroline Brouillard

Élodie Colinet

Cécile Mangas

Anne Laure Pondarré

Les 11 et 12 décembre 2006, le conseil général de la Gironde organisait à Bordeaux des « Assises du livre et de la lecture publique », occasion pour cette collectivité et sa bibliothèque départementale de prêt d’ouvrir le débat sur les enjeux culturels et sociaux des politiques du livre et de la lecture et de mettre en valeur le plan départemental de lecture publique.

L’avenir de la lecture publique en Amérique du Nord

La conférence inaugurale a été prononcée par -Réjean Savard, professeur à l’École de bibliothéconomie et des sciences de l’information (Ebsi) de l’université de Montréal, qui devait répondre à une vaste question sur l’avenir de la lecture publique en Amérique du Nord. Il a choisi de l’aborder en montrant des sites web de bibliothèques et en proposant une typologie des nouveaux services auxquels ils donnent accès : services « Ask a librarian », téléchargements de livres parlés, de musiques et de vidéos, bulletins électroniques informant des activités de la bibliothèque, diffusion sur internet d’enregistrements des animations culturelles de la bibliothèque. Les sites web des bibliothèques d’outre-Atlantique servent à tout, même à faire des sondages express et à payer les amendes! Réjean Savard a fait remarquer que la construction de bibliothèques hybrides est un enjeu majeur qui ne doit pas nous faire perdre de vue nos valeurs : liberté intellectuelle et égalité d’accès (la tentation étant grande de rendre payants les services électroniques).

Christophe Evans (service Études et Recherche de la Bibliothèque publique d’information) a ensuite présenté l’enquête préférée des bibliothécaires, celle réalisée par le Crédoc en 2005 et dont les résultats ont déjà été largement diffusés dans le milieu professionnel. L’intérêt de son exposé résidait dans les explications apportées sur les méthodes utilisées par les enquêteurs : analyse statistique de la base de la Direction du livre et de la lecture, enquête exploratoire qualitative au moyen de groupes de discussion, enquête quantitative par questionnaire auprès d’un échantillon représentatif.

Liens et réseaux

Une série de tables rondes étaient ensuite proposées. La première portait sur « Livre, lecture, écriture et publics en difficulté ». De la présentation du réseau d’annexes de la bibliothèque municipale de Mérignac, on retiendra une idée novatrice, l’installation des salles d’attente des centres de PMI (prévention maternelle et infantile) dans les locaux des antennes de la bibliothèque. Les représentants de deux associations de lutte contre l’illettrisme qui participaient à ce débat ont d’ailleurs insisté sur l’importance des liens à créer entre structures sociales et services culturels.

La deuxième table ronde traitait de la création de réseaux de lecture publique en milieu rural dans le cadre d’une intercommunalité. Les quatre invités (deux élus et deux bibliothécaires) ont évoqué des expériences contrastées. Dans le Coglais (Ille-et-Vilaine), communauté de communes composée de onze membres qui a vu se développer une population néo-rurale, quatre centres de prêt ont été créés ex nihilo. Ils n’emploient que des salariés, ne disposent pas de tête de réseau et fonctionnent de façon relativement indépendante par rapport à la bibliothèque départementale de prêt. Le Pays de Crussol (Ardèche), qui doit faire face à une importante désertification et tenir compte des difficultés d’accès aux communes à desservir, a choisi d’implanter un centre de prêt dans chaque commune. Une soixantaine de bénévoles, pour seulement deux salariés, font vivre ce réseau, qui travaille en étroite collaboration avec la BDP. Le Pays Morcenais (Landes), qui est confronté au désemploi, a adopté une troisième stratégie qui a consisté à mettre en place trois antennes, pour neuf communes, avec une médiathèque tête de réseau à Morcenx. Le personnel est composé à 50 % de bénévoles, avec là encore des rapports réguliers avec la BDP.

Bibliothèques et technologies de l’information et de la communication

La troisième table ronde, « Bibliothèques et technologies de l’information et de la communication », présentait deux expériences : celle du département du Lot et celle de la bibliothèque municipale de Saint-Médard-en-Jalles (Gironde). Pour le Lot, marqué par une forte composante rurale, il s’agissait de lutter contre les inégalités d’accès aux TIC. Le conseil général a donc voulu créer dans le cadre du projet européen Equal des espaces publics multimédias. C’est dans ce contexte que la BDP a mis en place le projet « BDP Net » qui permet de faire bénéficier tout citoyen des possibilités offertes par les TIC.

En Gironde, depuis cinq ans, la médiathèque de Saint-Médard-en-Jalles s’intéresse de près aux  TIC. Elle offre des services variés : accès à son catalogue en ligne mais aussi consultation de cédéroms et d’internet et accès wi-fi. Elle a mis en place des formations aux TIC pour le public et programme des animations multimédias. Cela permet à la bibliothèque de nouer un lien avec des publics qui n’utilisent pas les services traditionnels. Pour compléter ces deux interventions, le Département de la Gironde a tenu à présenter le programme européen Sapiens (Susciter l’accès et le partage de l’information et des nouveaux savoirs) auquel il participe. Ce programme vise, à travers la sensibilisation et la formation des différents acteurs, à accompagner les populations dans la société de l’information en s’appuyant notamment sur les bibliothèques.

Le marché du livre aujourd’hui

Une quatrième table ronde organisée par l’Agence régionale pour l’écrit et le livre en Aquitaine (Arpel) a permis de faire le point sur « Le marché du livre aujourd’hui ». Françoise Benhamou, professeur d’économie à l’université de Rouen, a souligné la double polarisation entre les petites et les grandes maisons d’édition et entre les éditeurs généralistes et les éditeurs spécialisés. Marc Toralba, éditeur (Le Castor Astral), a rappelé que si le secteur de l’édition a connu une légère croissance en 2005, celle-ci est surtout due au succès de quelques best-sellers. Face au trop plein de titres, il en a appelé à la nécessaire contribution des bibliothécaires pour prolonger la durée de vie des livres. Les libraires indépendants, comme Jean-Marie Ozanne, doivent eux aussi trouver un équilibre entre les livres qui se vendent rapidement et ceux qui ont plus de mal à trouver leurs lecteurs. Cette table ronde a permis d’attirer l’attention sur la situation précaire des petits éditeurs et des libraires indépendants mais peu de solutions concrètes ont été suggérées par les différents intervenants.

Où vont les bibliothèques?

Pour conclure ces deux journées, la dernière table ronde invitait les participants à se demander « Où vont les bibliothèques ? ». Alain Duperrier, directeur de la BDP de la Gironde a commencé par interroger ses invités sur les causes de l’annonce récurrente de la disparition des bibliothèques. Pour Patrick Bazin, directeur de la bibliothèque municipale de Lyon, il y a plusieurs facteurs d’explication : le livre n’est plus le pivot du savoir, les techniques de traitement de l’information sont à la portée de tout le monde aujourd’hui et les bibliothèques sont confrontées à la concurrence des autres services culturels qui ont plus de facilités pour gérer l’événementiel et donc valoriser leurs services.

Élisabeth Meller-Liron, conseillère pour la lecture publique et les industries culturelles à la direction régionale des affaires culturelles d’Aquitaine, pense que le doute identitaire des bibliothécaires vient du flou de la représentation de la bibliothèque elle-même. Elle insiste sur l’importance d’ancrer la bibliothèque dans un projet porté par les élus. Quant à Jean-Yves Mollier, professeur d’histoire à l’université de Versailles – Saint-Quentin-en-Yvelines, il avance qu’une série de causes pourrait expliquer les interrogations sur l’utilité des bibliothèques : des causes technologiques et technocratiques (l’impression, fausse, que l’ordinateur et internet pourraient rendre inutile la bibliothèque) mais aussi des causes culturelles (les usages de la bibliothèque évoluent). Olivier Chourrot, responsable du pôle Services au public de la BPI, constate lui aussi que les demandes des usagers vis-à-vis des bibliothécaires se diversifient. Un nombre croissant d’utilisateurs exige des informations beaucoup plus fines et spécialisées. Le modèle de la médiation qui structure la profession (les bibliothécaires se définissent en effet aujourd’hui plus par rapport aux publics que par rapport aux collections) est en train de se transformer. Auparavant, le bibliothécaire accompagnait le lecteur au seuil du livre, désormais, il doit aussi le guider vers les contenus. La bibliothèque serait aujourd’hui moins le lieu du livre que celui du lien.

Ces journées très denses et très suivies ont permis de s’interroger sur le rôle social de la bibliothèque, sur sa place dans la chaîne du livre et dans la société de l’information mais aussi sur son action dans le domaine de l’aménagement du territoire.