entête
entête

7e Journée sur le livre électronique (Couperin) – 1/2

Livre électronique et open access – 3 juin 2014, Paris

Catherine Muller

C’est à la 7e journée sur le livre électronique organisée par Couperin qu’étaient conviés, le 3 juin dernier à l’université Paris 5, une pluralité d’acteurs porteurs de projets en faveur de l’open access, français et anglo-saxons, venus d’horizons divers et réunis à cette occasion pour confronter leurs points de vue sur la diffusion du livre numérique en libre-accès   1. Bibliothécaires, enseignants, chercheurs, éditeurs, tous mobilisés à divers titres par les initiatives publiques et privées visant à soutenir la publication d’ouvrages en open access en France et au Royaume-Uni.

Illustration
Amphithéâtre de l’université Paris 5.

Pourtant, étendre le domaine de l’open access – dont le terme anglais recouvre deux acceptions distinctes, « libre » par le fait d’une licence et « ouvert » parce que gratuit – au livre numérique fait-il sens, alors qu’à l’évidence le livre numérique est resté en marge du mouvement de l’édition scientifique en faveur de l’accès ouvert aux articles et revues de recherche consacré en 2002 par l’Open Access Initiative de Budapest ? Une offre de ce type existe-t-elle aujourd’hui ? En quoi ces deux types de formats de publication numérique sont-ils si différents ? La distinction se justifie-t-elle ?

Illustration
Tweet n° 1

Apporter des éléments de réponse à ces questionnements sensibles, dans un contexte de marché où l’offre de livre numérique est soumise à autant d’entraves juridiques, économiques, techniques et tarde à se développer – notamment en bibliothèques – a été l’objectif du programme dense de cette journée d’étude. Pour mieux comprendre d’abord comment l’open access invite à repenser en profondeur le livre numérique en termes d’ouverture des données et d’interopérabilité et constitue à ce titre une réponse possible à ces entraves.

Les débats qui ont fait salle comble ont donné l’occasion à l’auditoire de découvrir de nouveaux modèles économiques, pédagogiques, des projets nationaux en faveur du libre accès, portés par les pouvoirs publics ou par des acteurs innovants.

L’occasion aussi d’expliciter les modèles politiques, économiques, juridiques, techniques et éditoriaux à l’œuvre dans l’écosystème du livre numérique en open access.

Pour de nouveaux modèles économiques
de la connaissance

Monique Joly, représentante du consortium Couperin, a ouvert les débats de la journée sous l’égide de modèles économiques de la connaissance alternatifs et rappelé l’action de la cellule e-book du consortium en faveur du libre accès auprès des bibliothèques. Pierre Mounier, directeur adjoint d’OpenEdition, chargé de contextualiser la problématique de cette rencontre, a rappelé que la crise traversée par l’édition depuis dix ans – notamment en SHS – est avant tout et indépendamment du numérique une crise de la lecture et de ses usages.

Pour autant, un bref rappel historique sur les précurseurs de la diffusion du livre numérique suffit à prouver la vitalité de cet héritage chez certains acteurs actuels de l’édition. D’abord Michael Hart et le projet Gutenberg en 1971 avant même l’invention du web, les Classiques des sciences sociales en 2000, première bibliothèque numérique francophone développée au Québec par l’UQAC  2, et plus récemment des visionnaires comme Robert Darnton qui anticipe clairement en 1999 The new age of the book, ou encore Nicolas Carr, fin observateur des métamorphoses de la lecture immersive au profit du survol et de la fragmentation, autant de pionniers qui ont œuvré à souligner l’importance du livre dans le modèle de l’open access et ouvert la voie à un foisonnement d’organisations collectives.

Témoins de ces modèles alternatifs, le DOAB 3, catalogue commun des livres en Open Access, le pendant des revues du DOAJ 4, ou encore l’OASPA 5, communauté internationale soutenant l’édition scientifique en libre accès ; du côté français, des acteurs publics comme le COLENS, collège de l’édition numérique scientifique qui s’est créé au sein de la BSN, la Bibliothèque scientifique numérique, pour établir une charte des bonnes pratiques et construire une édition numérique publique de qualité, qui soit durable pour l’accès aux résultats de la recherche. Malgré ces avancées, les nouveaux modèles d’usages et d’économie du livre restent encore à inventer.

Illustration
Tweet n° 2

Des projets nationaux en faveur du libre accès
au livre numérique

La présentation de projets nationaux d’envergure, français et anglo-saxons, en faveur du libre accès a occupé une grande partie des débats. Jean-François Lutz, représentant de la BSN7 est revenu en détail sur le rôle du groupe de travail et la diversité d’acteurs qui œuvrent au sein du collège à une meilleure diffusion de l’information scientifique : Inra, Inria, Inserm, CEA, Mathdoc, Inist-CNRS, EHESS, Collège de France, Couperin, Universités de Rennes et de Caen, UPMC, MESR, Couperin, BNF, réseau MEDICI, CCSD, AEDRES, Persée, le CLEO, MSH de Paris. Autant d’éditeurs et d’institutions publiques à s’accorder sur les cinq principes de base à adopter dans les bonnes pratiques de l’édition numérique : citabilité  6, accessibilité, interopérabilité, ouverture et durabilité.

Christine Ollendorff, membre du groupe de travail sur les archives ouvertes de Couperin, le GTAO, intervient à son tour sur les actions menées en faveur des archives ouvertes pour expliquer quelles sont les différences de périmètre entre les recommandations de la BSN et la promotion sur le terrain des AO par le GTAO, dont l’objectif à terme est d’encourager le dépôt systématique des articles de recherche dans HAL à l’instar d’autres législations européennes qui l’ont rendu obligatoire aux universités.

Illustration
Tweet n° 3

Autre projet public soutenant la publication du livre numérique en open access, l’OAPEN-UK project 7, la plateforme anglo-saxonne de diffusion numérique européenne en libre accès des livres universitaires en sciences sociales, financée par le JISC 8. Ce projet collaboratif encore expérimental vise à explorer un modèle de publication open access durable, ainsi que nous l’explique Ellen Collins, porteuse du projet. Constitué en 2011 en réaction aux menaces qui pèsent sur la monographie universitaire et l’avenir de la recherche européenne en SHS, le groupe de pilotage est porté là aussi par une diversité d’acteurs britanniques, éditeurs, bibliothécaires, chercheurs et financeurs.

Initiative intéressante également pour les bibliothèques, le Knowledge Unlatched présenté par Eelco Ferwerda, directeur d’OAPEN Foundation et cofondateur du DOAB, qui est un organisme sans but lucratif encourageant les bibliothèques à diffuser des livres académiques en libre accès, en mutualisant les coûts. Le modèle économique repose sur la participation financière : les coûts de publication sont pris en charge collectivement par les bibliothèques adhérentes et le succès dépend donc largement du nombre de bibliothèques à s’engager. Aujourd’hui, plus de 300 bibliothèques, en majorité américaines, et 13 éditeurs se sont associés pour assurer un accès libre à une collection pilote de 28 ouvrages scientifiques. Les ouvrages publiés sous licences Creative Commons sont diffusés sur les plateformes d’OAPEN, d’HathiTrust et de la British Library.

Illustration
Tweet n° 4

Quels enjeux juridiques, techniques, et symboliques
pour le modèle open access du livre numérique ?

Après ce tour d’horizon des réflexions en cours, les débats ont porté sur les spécificités du livre numérique par rapport aux autres types de publications plus « solubles » dans le modèle de l’open access. De manière surprenante, Lionel Maurel, bibliothécaire, juriste, et cofondateur du collectif SavoirCom1, nous apprend qu’il n’y a en réalité aucune spécificité juridique particulière du livre numérique dans la mesure où la loi qui régit le contrat d’édition, l’article L.132-1 du Code de la propriété intellectuelle, s’appuie sur la notion d’œuvre de l’esprit sans considération particulière pour les questions de format. D’autre part, il relève la porosité « naturelle » de la frontière entre articles et livres numériques dans le cas des ouvrages collectifs déposés dans HAL, ou inversement dans le cas du livre enrichi, construit à partir d’articles et de vidéos, dont la collection de livres évolutifs, « Living Books About Life », est un bel exemple, compilant des articles scientifiques publiés sous Creative Commons avec des enrichissements vidéo.

Dans un tel contexte où la spécificité du livre numérique n’est donc pas tant juridique que symbolique, où les négociations échouent à régler les désaccords entre auteur et éditeur pour différencier l’exploitation commerciale numérique de l’imprimé ou ne serait-ce que reléguer la notion d’exemplaire inadaptée à l’économie numérique, il devient urgent d’encadrer le contrat d’édition par des accords juridiques propres à l’édition numérique. Et Lionel Maurel de citer le succès des politiques publiques volontaristes en Allemagne ou en Norvège – dont la bibliothèque nationale vient de mettre librement à disposition ses livres numérisés avec l’accord des ayants droit – qui ont su tirer parti de la richesse et de la souplesse proposées par les licences libres.

Illustration
Tweet n° 5

Gildas Illien, directeur du département de l’Information bibliographique et numérique de la BnF, aborde la question de l’open access du livre numérique du point de vue technique de la mise à disposition de ses métadonnées, à laquelle s’est engagée la BnF, dans le cadre de la mission Etalab du gouvernement en faveur de l’Open Data 9 en plaçant ses données bibliographiques et d’autorité sous la « Licence Ouverte » de l’État. Au-delà de la contribution « technique » institutionnelle à la valorisation, gestion partagée et diffusion des livres numériques français, confirmée par l’engagement de la BnF, en concertation avec les éditeurs, à expérimenter le dépôt légal des livres numériques, l’intérêt de ces investissements est double :

  • d’abord, conserver non pas simplement le livre numérique mais son inscription dans l’environnement web de production, création et diffusion grâce aux protocoles de moissonnage du web ;
  • d’autre part, positionner les métadonnées des catalogues de bibliothèques au cœur de l’économie du web sémantique et des usagers, en incitant à la réutilisation et au partage de ses données de qualité avec celles des catalogues d’éditeurs à fort potentiel commercial, moyennant quelques conversions du format ONIX au format MARC.

Illustration
Tweet n° 6

Apprendre librement au XXIe siècle :
utopie ou évidence ?

L’exploration de modèles pédagogiques innovants a constitué le dernier volet de ces échanges, avec la voie ouverte par les manuels scolaires libres et la plateforme Openclassrooms qui propose des cours en ligne gratuits scénarisés et multiformats, dont celui de l’ePub. Jean-Pierre Archambault, président de l’EPI  10 et artisan de la réintégration de l’informatique dans les programmes scolaires, a souligné les mutations qui ont frappé l’édition scolaire avec l’irruption du numérique et l’essor d’une production pédagogique librement accessible, affranchie du passage obligé par l’éditeur. On assiste là au passage d’une économie de biens à une économie de services qui contraint l’éditeur à réinventer son rôle et bouscule un marché éditorial de niche, dont le poids des intérêts financiers et l’assurance d’un public captif, verrouillaient jusque-là toute velléité d’ouverture et d’interopérabilité. Au point que la pratique du copyright puisse apparaître dans ce contexte particulièrement contraire à la logique du web et inadaptée à l’exigence démocratique d’éducation et d’accès à la connaissance.

Illustration
Tweet n° 7

Le modèle économique hybride de la plateforme d’e-education d’Openclassrooms, dont l’essentiel des revenus est généré par la publicité, dessine à l’inverse une réelle alternative à ces enclosures du savoir ainsi que l’a montré Jessica Mautref, chef du projet pédagogique. Née dans les années 2000, sous l’impulsion de jeunes geeks autodidactes qui créent le « site du Zéro » pour partager l’apprentissage de l’informatique, la plateforme de cours en ligne s’est enrichie depuis de MOOC  11 interactifs et d’une palette d’offres – gratuites en ligne, payantes pour bénéficier de suivi pédagogique ou de téléchargements de cours compilés en e-books ou imprimés à la demande – et de formats – cours en ligne, vidéos, ePubs sans DRM – avec pour seule devise éditoriale « le bon format pour le bon contenu » qui traduit l’attention apportée par l’équipe éditoriale à l’ingénierie éducative, la scénarisation des contenus et, plus largement, à la qualité de l’offre de services. Le succès des cours diffusés sous licences Creative Commons, avec une clause de réservation sur l’exploitation commerciale, et l’adhésion des internautes à ce projet contributif sont tels qu’OpenClassrooms est en mesure, au terme de l’apprentissage, de délivrer une certification des connaissances reconnue sur le marché de l’emploi.

C’est sur une table ronde confrontant les modèles d’édition des Presses universitaires de Caen, de Cairn, Springer, d’OpenEdition et d’OpenClassrooms, que s’est achevée une journée bien remplie, dont il ressort avec force que le livre numérique en open access existe, étayé par une diversité de modèles d’offres libres, émanant d’acteurs privés ou d’institutions publiques, complémentaires du marché ou palliant ses défaillances.