entête
entête

Lire (et relire) Henri-Jean Martin

Aux sources de la civilisation européenne

Jean-Dominique Mellot

Le père fondateur de l’histoire du livre a souvent taquiné son public en rappelant que la plupart des livres de nos bibliothèques n’avaient jamais été lus. Ce n’était évidemment pas le cas de ses propres ouvrages ! – même si Henri-Jean Martin lui-même reconnaissait qu’ils avaient généralement tardé à exercer une influence. Qu’en est-il à cet égard de son dernier livre, paru à titre posthume, Aux sources de la civilisation européenne 1 ? À propos de cet imposant volume, j’invoquerai surtout ma propre expérience de lecteur, faute d’en avoir repéré jusqu’ici de véritables comptes rendus  2.

Un jour de février 2008, j’ai eu l’heureuse surprise de trouver l’ouvrage dans ma boîte aux lettres, avec une très amicale dédicace de Mme Odile Martin – dédicace qui m’a touché d’autant plus que Mme Martin avait assumé elle-même la relecture des épreuves du livre et ainsi permis sa parution. Il va de soi que je n’ai pas résisté à la tentation de commencer à parcourir le volume. Et, comme beaucoup de ses premiers lecteurs – y compris les membres de sa famille –, j’ai été séduit par l’avant-propos, intitulé « À ma fenêtre ». Les questions que s’y pose l’homme âgé à partir du paysage qu’il a sous les yeux et qui lui est cher rejoignent l’interrogation du grand chercheur sur l’histoire des sociétés humaines. Le pari annoncé à la fin de ce texte liminaire, celui d’un « dialogue entre la science actuelle [au sens large du mot science] et le développement historique des sociétés humaines » (p. 19), m’a paru extrêmement stimulant et ambitieux – mais d’une ambition pondérée par l’humilité du grand âge. L’avant-propos se termine en effet sur ces mots : « À ceux qui évoqueront l’inanité d’une telle entreprise, je répondrai qu’il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer » (p. 20).

Fort de cette sage réflexion, j’ai donc persévéré moi aussi dans la lecture. Et au fil des pages, j’ai été saisi d’une sorte de « perplexité admirative » – si je puis me permettre ce quasi-oxymore.

Admiration, d’abord, devant l’ampleur du sujet, devant le programme de lectures que s’est imposé le Maître, pendant des années et même des décennies, pour relever le défi qu’il s’était lancé. À savoir : s’interroger sur l’histoire des sociétés humaines à la lumière des acquis de disciplines aussi diverses que l’astrophysique, la biochimie, la génétique, la neurobiologie, la chronobiologie, la climatologie, la paléontologie, mais également l’anthropologie, la philosophie, la linguistique, la sémiologie, les sciences dites cognitives, la sociologie, la psychanalyse, la psychologie sociale, l’archéologie et l’histoire de l’Antiquité. Le tout en faisant intervenir une impressionnante galerie d’auteurs de référence, de Platon à Michel Foucault ou Karl Popper, d’Aristote à Einstein ou Jean-Pierre Changeux, de Jules César à Georges Dumézil, sans oublier saint Augustin, sainte Thérèse d’Avila, Pascal, Leibniz, Condillac, Rousseau, Kant, Humboldt, Darwin, Marx, Nietzsche, Freud, Durkheim, Bergson, Weber, Saussure, Heidegger ou, plus près de nous, Jacques Monod, Claude Lévi-Strauss, Roland Barthes, André Leroi-Gourhan, Michel de Certeau, Pierre Bourdieu, John Eccles, Claude Shannon, Paul Ricœur, Edgar Morin, Noam Chomsky, Yves Coppens… et j’en passe.

Au total, un véritable tour de force pour l’historien, qui s’est mis en devoir de faire dialoguer des sciences d’un abord souvent austère, rarement connectées entre elles et dont, de surcroît, il n’était censément pas spécialiste. Or, sur aucune de ces disciplines, il ne s’est contenté de survols ; il a au contraire puisé aux textes de référence et proposé, chemin faisant, une approche épistémologique de sciences comme la sociologie ou la sémiologie. Bref, une entreprise proprement « henrijeanmartinesque », pour reprendre l’amical qualificatif forgé par Daniel Roche afin de caractériser ce type d’enquêtes titanesques conduites en solitaire.

D’où peut donc provenir la perplexité ? J’y vois au moins trois raisons.

En premier lieu, le décalage apparent que l’on relève entre le titre et le contenu. De fait, bien que l’on soit invité par le titre à remonter aux sources de la seule « civilisation européenne », le propos est d’emblée universel. Dès le premier chapitre, l’échelle temporelle et spatiale est bien plus large, carrément « cosmique » comme le relevait déjà Anne-Marie Bertrand lors du colloque de Lyon commémorant les 50 ans de L’apparition du livre 3. C’est d’ailleurs ce qui a incité plusieurs auteurs de billets de blog à rattacher, il y a quelque temps déjà, le dernier livre d’Henri-Jean Martin au courant de la Big History ou de la World History et au besoin émergent de « mondialisation de l’histoire  4 ». Or, compte tenu des approximations et des partis pris souvent réducteurs ou téléologiques qui caractérisent ce genre de production, je doute fort que notre historien eût apprécié d’y être assimilé. Connaissant sa proverbiale indépendance d’esprit, on peut être sûr qu’il aurait encore moins apprécié que sa référence à la civilisation européenne puisse le catégoriser de façon intempestive parmi ceux que l’on surnomme aujourd’hui les « historiens de garde  5 ».

Autre motif de perplexité : le fait que les « sources de la civilisation européenne » semblent ici exclure l’écrit et le livre, dont pourtant l’histoire permettait de dégager des spécificités clairement européennes et dont H.-J. Martin était l’historien par excellence. À la fin du dernier chapitre, d’ailleurs extrêmement intéressant, sur le « temps des cultures orales », l’auteur ne fait que poser les jalons qui mèneront à la diffusion de l’écriture dans la Grèce antique (p. 694). Puis il termine la conclusion qui suit en rappelant que les conceptions communes aux peuples européens « étaient transmises oralement et furent par la suite remises en question avec l’invention de l’écriture. Mais ceci est une autre histoire », conclut-il, en nous laissant évidemment sur notre faim.

Enfin, s’il peut y avoir perplexité, c’est aussi à cause du plan de l’ouvrage. Ce qui peut étonner lorsqu’on sait avec quel soin Henri-Jean Martin élaborait ses plans. Après un premier chapitre, conçu chronologiquement, qui nous conduit du « Big Bang » au seuil du néolithique (p. 22-108), suivent trois chapitres denses et ardus, dont on peut se demander pourquoi ils interviennent là plutôt qu’ailleurs (« L’Homme face à l’univers », p. 109-202 ; « L’Homme tel qu’en lui-même », p. 203-293 ; « Pour une histoire de la communication humaine », p. 295-388). Ces chapitres passent en effet en revue ce que les connaissances scientifiques disponibles peuvent nous apprendre sur les caractéristiques de l’humain (et pas seulement de l’humain préhistorique) : conscience et inconscient, mémoire, langage, temps humain, sentiments, religion… Mais le hic, c’est que les diverses disciplines convoquées (philosophie, sciences cognitives, linguistique, physique, anthropologie) ont une approche majoritairement synchronique, voire a-chronique – due notamment au legs du structuralisme. Ce qui, qu’on le veuille ou non, sous-entend une sorte de « propre de l’homme » invariant. D’où une espèce de malaise, voire de tension avec l’ensemble du propos, et singulièrement avec la vision évolutionniste qui se dégage du premier chapitre. En outre, dans les sections consacrées à l’histoire du temps humain ou au sentiment religieux, les références et exemples sont pris indifféremment à toutes les époques (je pense notamment aux belles pages consacrées à La fable mystique de Michel de Certeau). Ce qui implique des allers-retours dans le temps et l’espace qui nuisent à la progressivité de l’exposé et peinent à tenir le lecteur en haleine. Après ces trois chapitres substantiels déconnectés de la perspective diachronique, il en vient deux sur la préhistoire et le peuplement indo-européen (p. 389 à 521), puis à nouveau un chapitre abstrait de la chronologie où l’on s’interroge sur les apports, pour l’histoire des sociétés humaines, de la sociologie, de la psychologie sociale et de la philosophie des valeurs (p. 523-608). Enfin, on retrouve au dernier chapitre le cours de l’histoire avec « Le temps des cultures orales » (p. 609-694).

Il faut convenir que tout cela ne coule pas de source et rend le fil du propos difficile à suivre. D’ailleurs, Henri-Jean Martin s’est probablement rendu compte de la difficulté créée par cette espèce d’hétérogénéité. Au détour d’une section sur la philosophie des valeurs, il prend la peine de citer cet extrait du philosophe et sociologue Raymond Boudon (1934-2013) : « L’ensemble de notre savoir, même à l’intérieur des disciplines les plus structurées, se révèle rebelle à toute unification. Les innovations techniques et institutionnelles créent de façon continue des situations nouvelles […] Comment croire que l’ensemble des règles normatives puissent automatiquement se ranger sous quelques principes donnés de toute éternité ? Si Kant avait pu imaginer l’évolution des relations professionnelles, il n’eût certainement pas proposé de considérer le salariat comme une forme de prostitution  6… »

Et Martin d’en conclure : « Comment ne pas estimer dans ces conditions que toute étude des valeurs passe par l’histoire ? Et qu’elle s’insère dans une vision globale du système de pensée d’une société en un moment donné ? » (p. 595).

Je ne cacherai pas que j’ai été plutôt dérouté par ce plan alternant de façon apparemment arbitraire des sections qui prennent en compte ce que l’on sait de l’évolution historique et d’autres qui en sont abstraites et semblent valoir pour toutes époques, voire tous lieux  7. Et c’est ce qui dans un premier temps m’a amené à décrocher.

Je n’ai repris ma lecture en profondeur que plus tard, après avoir médité sur ce qui avait été le point de départ de toute la réflexion et même de la carrière de chercheur d’Henri-Jean Martin. Fondateur de l’histoire du livre, il l’a été précisément en prenant du champ, en faisant du livre un objet d’histoire et une source en soi. Dans le même temps, il a su relativiser le livre – cette « marchandise » et ce « ferment » – qui paraissait aller de soi et devait être replacé dans le temps long de l’histoire des sociétés humaines. Il a procédé de même pour l’écrit dans Histoire et pouvoirs de l’écrit (1988). Or ce besoin chez lui d’élargir le questionnement remonte à loin, à l’époque même de l’élaboration de L’apparition du livre avec Lucien Febvre. Frédéric Barbier l’a rappelé dans la postface à la réédition de 1999, mais aussi lors du colloque Cinquante ans d’histoire du livre tenu à Budapest en 2008  8 : l’histoire du livre a été conçue dès ses origines « comme une méthode [permettant] d’approcher une “histoire globale” organisée autour de […] l’histoire des mentalités » – histoire des mentalités entendue comme étude de l’outillage mental des sociétés, suivant la formule de L. Febvre.

Pour Henri-Jean Martin, le livre, l’écrit ne désignaient que des modes spécifiques de la communication sociale qu’il fallait replacer dans ce qu’il appelait une « histoire des instruments de connaissance et des systèmes de communication » des sociétés  9 (p. 17 de l’avant-propos). Or pour cela s’imposait un « dialogue des sciences » cher à la Revue de synthèse historique à laquelle H.-J. Martin était resté très attaché.

D’où une démarche que Valérie Tesnière s’est efforcée de resituer elle aussi lors du 50e anniversaire de L’apparition du livre, en rappelant que dans cet ouvrage, « “le livre ce ferment” était tout aussi important que […] “le livre cette marchandise”, auquel est quelquefois réduit l’apport de l’histoire du livre. L’œuvre ultérieure [d’Henri-Jean Martin…] est en effet tout autant une histoire de la perception, débouchant sur une approche de type cognitif des rapports du livre et de la lecture, qu’une histoire de la diffusion […] L’outillage mental […] en quelque sorte, qui fait sortir l’historien des sentiers de sa discipline et dialoguer avec d’autres savants  10 ».

Or ce programme exigeant, en germe dès la première moitié du XXe siècle à travers Henri Berr et Lucien Febvre, on le retrouve incontestablement à l’œuvre dans Aux sources de la civilisation européenne. L’auteur y interroge l’épistémè, l’état des connaissances savantes, sur le fonctionnement du cerveau humain, sur ses modes de perception, sur le langage, la mémoire et tout ce qui permet de capitaliser et de transmettre les savoirs – d’où l’intérêt tout particulier d’Henri-Jean Martin pour les travaux de Karl R. Popper (1902 – 1994) sur La connaissance objective  11.

On peut certes objecter que, dans Aux sources de la civilisation européenne, l’articulation avec ce que l’on sait de l’évolution de l’espèce humaine et de la spécificité de l’espace européen n’est pas idéale ; la synthèse n’est pas non plus suffisamment aboutie. On peut aussi déplorer d’avoir affaire à un travail intégralement de seconde main, où l’on fait appel à nombre de théories et de grands noms et où, à la différence des autres ouvrages d’Henri-Jean Martin, aucune maîtrise directe des sources et objets d’histoire n’est proposée à l’émulation des jeunes générations de chercheurs – chartistes entre autres.

Mais le pari d’ensemble est tenu. On ressort des chapitres thématiques avec des idées plus larges, des notions plus claires et des points d’appui plus solides. L’historien y récapitule, sans vulgariser exagérément, ce que les sciences, par-delà leurs spécialisations et leurs études de cas, peuvent nous apprendre d’un peu général sur le fonctionnement cognitif et social de l’espèce humaine.

Je voudrais juste donner ici, à travers quelques citations, un petit échantillon des éclairages que l’auteur tire d’une telle enquête. À propos de la perception, par exemple : « La perception en soi ne peut être distinguée du sujet percevant, ce qui introduit […] un principe de relativité… » (p. 144) ; « L’homme n’a des réalités du monde qu’une vision programmée par la nature […] nous ne sommes capables que d’appréhender un univers de représentations » (p. 201-202).

Pour ce qui est du langage humain : « Le langage n’entre pas dans un monde de perceptions objectives achevées […] il est lui-même un médiateur dans la formation des objets ; il est, en un sens, le médiateur par excellence, l’instrument le plus important […] pour la construction d’un vrai monde d’objets » (p. 324, citant le philosophe Ernst Cassirer, 1874 – 1945) ; « On ne peut au total qu’admirer l’œuvre ainsi accomplie [celle du langage] qui, selon nous, permet mieux que toute autre la construction de cet univers mental qui se développe en chacun de nous au fil des générations et dont l’exploration devrait être en fin de compte le but final de tout historien » (p. 325).

Sur ce même sujet, le langage, une idée revient qui était déjà chère à l’auteur d’Histoire et pouvoirs de l’écrit : « L’acquisition d’une langue s’accompagne de la perte de facultés perceptives non utilisées. Soit une première preuve d’un phénomène qui reviendra comme un leitmotiv dans ce livre : tout progrès risque d’entraîner une régression » (p. 134).

Si « les langues ont imposé le son comme moyen essentiel d’expression de l’espèce humaine et leur imperfection même, ou plutôt leur imprécision, correspond sans doute à ce qui préserve [la] liberté [de l’homme]… » (p. 365).

En même temps, « [le langage humain] dut engendrer […] une pression évolutive formidable, [qui…] explique sans doute les progrès du cerveau des hominidés [par rapport à celui des grands singes…] Mais du même coup [le cerveau de l’homme] ne put naître tout armé ou presque tout armé comme chez les […] animaux, il dut subir […] tout au long de l’enfance et de l’adolescence un apprentissage correspondant à la prise de contact avec le milieu » (p. 84).

L’enquête contribue aussi à resituer les tenants et les aboutissants d’une histoire des sociétés : « L’univers constitue une série d’ensembles hiérarchisés qui ne se maintiennent qu’en s’équilibrant […] Or, au sein de [ces ensembles] l’homme n’est pas un être à part issu d’une origine sublime mais, comme tous les autres vivants, un produit de la vie et de son évolution. Et l’espèce humaine n’est qu’une espèce animale, la dernière apparue sur terre » (p. 523-524) ; « Les hommes n’ont pas [non plus] inventé la société : ils n’ont inventé que la société humaine » (p. 524, citant Edgar Morin  12).

Et la dynamique à la fois conflictuelle et solidaire existant dans cette société appelle une comparaison avec le cosmos, qui « a besoin “d’amour et de haine”, de forces attractives et répulsives pour constituer une forme ; de même la société a besoin d’un certain rapport d’harmonie et de disharmonie, d’association et de concurrence […] pour parvenir à se constituer » (p. 569, citant Georg Simmel, 1858 – 1918) 13. Sans oublier la question de la pseudo-spéciation qui permet d’appréhender la violence de l’être humain envers son semblable à travers le « filtre pseudo-culturel » (p. 575, à partir des travaux d’Irenäus Eibl-Eibesfeldt).

Enfin, à propos du problème des valeurs, tirant la leçon de la neurobiologie : « Tout atteste qu’il existe dans le cerveau de l’homme des circuits neuronaux déjà établis qui déterminent de manière quasi automatique une sensation positive ou négative selon le type de stimulus reçu de l’environnement. Soit un système de “récompense” fonctionnant grâce à la synthèse et à la libération d’un neurotransmetteur » (p. 581, citant Jean-Pierre Changeux  14).

Les chapitres proprement historiques ne sont pas moins instructifs. Bien qu’il n’en ait pas été spécialiste, Henri-Jean Martin a toujours été passionné par la préhistoire et l’histoire antique – au point qu’il lui arrivait d’en parler à ses élèves pendant ses cours d’histoire du livre moderne. Dans Aux sources de la civilisation européenne, il livre sur ces vastes périodes une synthèse nourrie aux meilleures sources – je pense entre autres au livre d’André Leroi-Gourhan, Le geste et la parole, qui l’inspirait depuis longtemps, mais aussi par exemple à Venceslas Kruta et à Paul-Marie Duval pour le monde celte, dont il réévalue l’originalité, sans oublier au passage une relecture critique des historiens antiques et de la Guerre des Gaules de César. Les pages consacrées à l’apogée du néolithique (p. 403-428), à l’art pariétal (p. 94-100) ou à l’« ethnogenèse  15 » qui a permis pendant plusieurs siècles la prépondérance celte en Europe (p. 496-515), sont particulièrement bien senties.

Mais le chapitre le plus fécond et le plus réussi (car il entreprend justement une synthèse des apports de l’histoire et des autres sciences humaines), c’est probablement le huitième et dernier, « Le temps des cultures orales » (p. 609-694) – même si cela peut paraître paradoxal, à première vue, venant de ce spécialiste de l’écrit. Henri-Jean Martin annonce qu’il s’agit là du « cœur de sa réflexion », découlant de la nécessité de « s’interroger sur ce qui faisait la cohérence et la spécificité de ces sociétés de culture orale que nous qualifions de barbares » (p. 609). Il suffit de lire ce qu’il dit d’« Oralité et littérature » (p. 647-654) pour mesurer l’intérêt de son approche : « Il convient […] en examinant de telles œuvres [l’Odyssée notamment] de ne pas se montrer obsédé par l’absence de l’écriture et d’éviter de penser l’oralité à partir de cette absence. On a vu au reste qu’aussi bien chez les Celtes que chez les Aryens l’écriture n’était nullement inconnue […] Mais, pour eux comme pour Platon, l’écriture n’était qu’une technique destinée à pallier une absence et qui tuait la véritable communication humaine telle qu’ils la concevaient. Pour nous à qui nos maîtres ont enseigné dès l’enfance les mérites de l’écriture, base de toute connaissance, la compréhension d’une telle attitude exige une véritable révolution mentale [nous soulignons] et une invitation à nous immerger dans un autre monde [… où] la parole est comme le reflet de l’univers invisible » (p. 648-649).

Les passages sur la fonction sacerdotale chez les Celtes, sur la pensée mythique, sur la poésie orale et les processus métaphoriques  16, et surtout peut-être sur le pouvoir de remémoration sont particulièrement inspirés. « Le pouvoir de remémoration est [en effet], dans une société orale, une conquête qui permet d’atteindre la Vérité […] le passé apparaissant dans cette perspective comme une dimension de l’au-delà », permettant de « découvrir la réalité primordiale » (p. 684).

Reste que le Maître ne nous laisse pas franchir le seuil de ce passage à l’écriture. Il a beau annoncer le contraire en parlant p. 378 de « l’écriture dont il sera question plus loin », au terme du chapitre sur les cultures orales, il se contente de poser la question de savoir « ce que les modes de pensée et [les connaissances écrites], qui allaient s’accumuler à la suite de l’apparition de l’écriture alphabétique en Europe, devaient aux cultures orales disparues qui les avaient précédés » (p. 680). D’où une légitime frustration chez ceux et celles qui connaissent le reste de son œuvre.

En constatant l’absence de chapitres consacrés à l’écriture puis au livre dans un ouvrage intitulé Aux sources de la civilisation européenne, j’avoue que j’ai d’abord cru à un pied de nez bien « henrijeanmartinesque ». Après tout, il pouvait estimer avoir déjà traité largement le sujet vingt ans plus tôt dans Histoire et pouvoirs de l’écrit.

Mais en retrouvant le dernier article du Maître, paru en 2006 dans la revue portugaise Cultura, à la suite d’une conférence donnée à Lisbonne en novembre 2005  17, j’ai dû me rendre à l’évidence : Henri-Jean Martin avait bel et bien le projet d’aller plus loin que ce premier volume, et de l’encadrer dans un vaste programme où l’écrit et le livre auraient toute leur place. Voici ce qu’il annonçait à la fin de ce texte : « J’ai commencé à rédiger un ouvrage intitulé Pour une histoire de la civilisation européenne, axé sur les systèmes de communication qui ont conféré à notre petit continent sa cohérence, ouvrage dont la nécessité me semble aujourd’hui particulièrement évidente dans le contexte mondial que nous connaissons tous […] Si Dieu me prête très longue vie, cette publication comprendra trois volumes. Le premier qui est en achèvement […] part de chapitres consacrés à l’avènement d’Homo sapiens et à l’homme face à son langage pour traiter ensuite de la constitution de l’espace européen, de son peuplement, pour en arriver à une présentation des sociétés orales, de leurs cultures, de leurs valeurs et de leurs religions, en insistant sur les sociétés de langue[s] indo-européennes, et aboutir aux origines si complexes de l’écriture alphabétique […] Après quoi suivra un volume déjà bien avancé sur le règne de l’écriture basé sur l’étude des instruments de communication et des systèmes de pensée dominants durant le Moyen Âge et les Temps modernes. Puis viendrait, si Dieu me prête toujours vie, un dernier volume sur l’Europe de la mondialisation au temps de la révolution médiatique – ouvrage pour lequel j’espère trouver un collaborateur. J’aurai alors atteint sans nul doute le niveau de Peter – celui où chacun parvient à son point d’incompétence –, niveau où je me trouvais peut-être déjà en méditant ce projet. Ainsi l’histoire du livre, intégrée à une histoire plus générale des communications, permettrait, me semble-t-il, de mieux comprendre ce que les peuples européens peuvent avoir de commun et de rappeler la nécessité d’y maintenir une pensée humaniste informée des différents aspects de la recherche actuelle, et porteuse de ce que nous sommes, face à tous les utilitarismes. »

On tient là l’explication d’une partie de notre incompréhension et de ce que nous supposions être une lacune ou un parti pris insolite. En fait, le projet n’a pu être mené à son terme, et on peut le regretter. Peut-être la famille d’Henri-Jean Martin retrouvera-t-elle les éléments de la suite du chantier. Que pourraient nous apprendre ces notes sur les perspectives du cerveau humain, de la civilisation – européenne ou pas – et du rôle du livre et d’autres médias dans les systèmes de communication passés et à venir ? Qu’apporteraient-elles de plus par rapport à Histoire et pouvoirs de l’écrit et à Aux sources de la civilisation européenne ? Difficile à deviner.

Cela dit, on peut parier que les écrits du père de l’histoire du livre  18 nous aideraient, comme ses précédents ouvrages, à conjurer le sort réservé par exemple aux humains de La planète des singes, imaginée naguère par Pierre Boulle (1963). Rappelons que les hommes de cette planète, asservis par les espèces simiennes – et Henri-Jean Martin relève à juste titre dans Aux sources de la civilisation européenne que les singes partagent jusqu’à 98 % des gènes humains –, ont dû leur décadence à la « paresse cérébrale qui s’est emparée [d’eux…] Plus de livres ; [même] les romans policiers sont […] devenus une fatigue intellectuelle trop grande […] Pendant ce temps, les singes méditent […] Leur cerveau se développe dans la réflexion […] et ils parlent  19 ». Cette brillante fiction anticipait la hantise actuelle, véhiculée par les médias  20, d’une régression due au déclin des capacités intellectuelles de l’humanité dans son ensemble. Déclin qui serait lié certes à l’effet des perturbateurs endocriniens, mais aussi à la tentation de se reposer sur l’accès à une mémoire collective en apparence illimitée via Internet, à l’obnubilation liée au primat du virtuel, à la multiplication des routines automatisées et des conditionnements socioprofessionnels émoussant progressivement les stimuli de la remémoration, de la curiosité, de l’inventivité et même du besoin d’échanger avec ses semblables – et une telle déperdition rejoint au demeurant l’une des idées-forces d’Henri-Jean Martin selon qui chaque avancée des techniques et savoirs humains s’accompagne nécessairement d’une perte. Face à cet éventuel déclin de nos facultés, le livre et sa lecture apparaissent donc comme un antidote tout désigné. Et à cet égard l’œuvre entière d’Henri-Jean Martin est à la fois fortement prescriptrice et à prescrire pour elle-même : car en lisant, voire relisant des livres comme Aux sources de la civilisation européenne, et pourquoi pas sa possible suite, s’il y a bien quelque chose qui ne nous menace pas, c’est à coup sûr la « paresse cérébrale » et le manque de curiosité intellectuelle.

  1.  (retour)↑  Albin Michel, 2008, 700 p.
  2.  (retour)↑  À la différence de ce que l’on sait de la réception des précédents ouvrages d’Henri-Jean Martin. Voir à ce propos Jean-Dominique Mellot, « De L’Apparition du livre à l’Histoire de l’édition française et au-delà : un moment historiographique », 50 ans d’histoire du livre : 1958-2008, sous la dir. de Dominique Varry, Presses de l’enssib, 2014, p. 16-26.
  3.  (retour)↑  Anne-Marie Bertrand, « À propos », 50 ans d’histoire du livre : 1958-2008, op. cit., p. 9-14, citation p. 10.
  4.  (retour)↑  Notamment les géographes Christian Grataloup (« Comme un besoin de mondialisation de l’histoire », article publié le 16 octobre 2008 sur EspacesTemps.net, où l’ouvrage d’Henri-Jean Martin n’est mentionné qu’en bibliographie, à l’appui d’un compte rendu de David Cosandey, Le secret de l’Occident. Vers une théorie générale du progrès scientifique, Flammarion, 2007) et surtout René-Éric Dagorn avec « Big History et histoire environnementale : à quelle échelle étudier l’histoire ? », billet publié le 19 juillet 2010 sur le blog Histoire globale : « Deux auteurs se rattachent plus explicitement à une big history à la française : l’historien Henri-Jean Martin et le sociologue et historien Jean Baechler. Le premier, dans Aux sources de la civilisation européenne (Albin Michel, 2008), résume ce que l’ensemble des sciences humaines peut aujourd’hui dire de l’évolution humaine (dans le cadre de la géographie de l’Europe). Le second, dans Esquisse d’une histoire universelle (Fayard, 2002), découpe le temps humain en grandes phases […] et tente d’y déceler les logiques qui permettent de comprendre l’apparition [… du] capitalisme, [des] empires, [des] civilisations matérielles chinoises et européennes… »
  5.  (retour)↑  Voir William Blanc, Aurore Chéry et Christophe Naudin, Les historiens de garde : de Lorànt Deutsch à Patrick Buisson, la résurgence du roman national, nouv. éd. augm., Libertalia, 2016 (1re éd., Inculte, 2013).
  6.  (retour)↑  Raymond Boudon, Le sens des valeurs, Presses universitaires de France, 1999, p. 68-69.
  7.  (retour)↑  Ce d’autant plus que les transitions d’un chapitre à l’autre m’apparaissaient soit très sommaires (par exemple entre les chapitres 6 et 7, p. 608), soit parfois inexistantes (ainsi entre les chapitres 4 et 5, p. 318).
  8.  (retour)↑  Frédéric Barbier, « 1958 : Henri-Jean Martin et l’invention de la “nouvelle histoire du livre” », dans Cinquante ans d’histoire du livre de L’Apparition du livre (1958) à 2008 : bilan et projets, éd. par Frédéric Barbier et István Monok, Budapest, Országos Széchényi Könyvtár, 2009, p. 7-26, citation p. 24-25.
  9.  (retour)↑  Quitte à déclarer dans ses dernières années : « Est-ce qu’il y a encore une place pour l’histoire du livre ? L’histoire du livre doit-elle rester une discipline autonome ou s’intégrer à une histoire des communications et à une réflexion sur les communications… ? » (dans « Une vision totale du livre », interview accordée au Bulletin des bibliothèques de France, 2004, n° 5, p. 21-23. Disponible en ligne : http://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-2004-05-0021-003). Ce qui naturellement a alarmé ses anciens élèves, inquiets à l’idée que l’histoire du livre doive, selon son fondateur, se diluer dans le « fourre-tout » actuel des « sciences des communications » et des médias (voir Anne-Marie Bertrand, « À propos », art. cité, p. 13-14, et Jean-Dominique Mellot, « Qu’est-ce qu’un livre ? Qu’est-ce que l’histoire du livre ? Points de départ et perspectives », Histoire et civilisation du livre, II, 2006, p. 5-18, notamment p. 12-18).
  10.  (retour)↑  Valérie Tesnière, « Filiation et dialogues : Lucien Febvre, Henri-Jean Martin et l’École pratique des Hautes Études », dans 50 ans d’histoire du livre : 1958-2008, op. cit., p. 27-42. C’est là, poursuit V. Tesnière, « une histoire “problèmes”, aurait dit Lucien Febvre, qui pose les questions parmi les plus difficiles à comprendre pour l’histoire, celle des liens entre cognition et diffusion des savoirs » (ibid., p. 42).
  11.  (retour)↑  Karl R. Popper, La connaissance objective, trad. de l’anglais, 3e éd. française, Flammarion, 1998 (1re éd. anglaise, 1970).
  12.  (retour)↑  Edgar Morin, Sociologie, Fayard, 1984, p. 69-70.
  13.  (retour)↑  Georg Simmel, Sociologie et épistémologie, Presses universitaires de France, 1981.
  14.  (retour)↑  Jean-Pierre Changeux, L’homme de vérité, Odile Jacob, 2002, p. 65-70.
  15.  (retour)↑  Henri-Jean Martin donne, p. 502-503, la définition suivante de cette notion récurrente dans son ouvrage : « cristallisation d’une population d’origine et de composition mal connue mais reliée par une solidarité linguistique [… qui] prend conscience d’elle-même, [… rassemble] des masses importantes et bien équipées, alors qu’il s’agit de peuples dispersés sous des autorités diverses, et se lance dans la conquête de richesses et de terres en une période de forte croissance démographique. »
  16.  (retour)↑  Des réflexions des linguistes mais aussi de Sigmund Freud, de Jacques Lacan ou de Paul Ricœur sur l’usage de la métaphore, H.-J. Martin conclut que « le processus métaphorique est plus ou moins présent en tout discours et correspond à un mode de pensée inscrit dans le cerveau de l’homme » (p. 669).
  17.  (retour)↑  Henri-Jean Martin, « L’histoire du livre : de la tentation d’une histoire globale à une réflexion sur les systèmes de communication », Cultura. Revista de história e teoria das ideias, vol. XXI, 2005 (publié en 2006), p. 7-26, citation p. 25-26.
  18.  (retour)↑  Qui déclarait encore, en 2004, qu’« aujourd’hui plus que jamais la culture livresque est un enjeu énorme » (interview accordée à Livres Hebdo, n° 545, 20 février 2004, p. 76).
  19.  (retour)↑ 
  20.  (retour)↑  Voir par exemple Le Monde du 29 août 2016 et le documentaire Demain, tous crétins ?, diffusé sur la chaîne de télévision Arte le 11 novembre 2017, qui font état d’une baisse générale depuis trente ans du quotient intellectuel (QI), en France et dans le monde.