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Une vision totale du livre

Henri-Jean Martin

Chartiste, chercheur, bibliothécaire, enseignant : Henri-Jean Martin est, a été tout cela, et son autobiographie intellectuelle (Métamorphoses du livre, Albin Michel) 1, parue récemment, souligne à l’envi la richesse de ce parcours. Dans le cadre de ce dossier, le BBF a souhaité lui donner la parole, cette parole originale et forte qui a donné à tant d’entre nous le désir de devenir bibliothécaire. Cet entretien a été l’occasion pour Henri-Jean Martin de porter un regard rétrospectif, mais nullement nostalgique, sur le patrimoine des bibliothèques – patrimoine plutôt que fonds anciens, comme il s’en explique.

Henri-Jean Martin : Peut-être que la première chose qu’il faudrait dire, c’est que je suis entré dans les bibliothèques avec un tempérament d’historien et non de bibliophile. Tout de suite, quand j’ai vu les collections de la Réserve de la BN, il m’a semblé que c’était des collections sacralisées, aseptisées et j’ai aussi très vite compris que les bibliothèques françaises sont emplies de livres qui n’ont jamais été lus – alors que les livres lus ont, pour beaucoup, disparu.

Pour ma part, je me suis construit une conception large du patrimoine écrit : les livres qui ont influencé les sociétés passées et la pensée des gens du passé. La Réserve des « livres rares et précieux », quel sens cela a-t-il ? Précieux selon leur cote chez les libraires ou parce qu’ils ont eu un rôle important sur le plan historique ? Voilà, d’emblée, un sacré problème qui se pose : c’est quoi, le patrimoine ?

BBF : On en a aujourd’hui une vision englobante, extensive : est-ce que tout est du patrimoine ?

Henri-Jean Martin : Bien sûr, on ne peut pas tout conserver de la même manière. Mais il faut avoir une vision très large et veiller à préserver des ensembles. Dans les saisies révolutionnaires, on a fait des tris invraisemblables, on a fait disparaître les ouvrages les plus usuels, les plus lus – alors que c’était des ensembles qui méritaient d’être sauvegardés. J’ai aussi constaté, par exemple, que les éditions provinciales à bas prix du théâtre classique qu’on vendait en grand nombre lors des représentations de l’Illustre Théâtre de Molière ont à peu près disparu corps et biens, ce qui est malgré tout assez regrettable.

Aujourd’hui, d’autre part, on veille beaucoup plus à entretenir les fonds anciens – mais, du coup, on tend de plus en plus à mettre en place une politique de communication raréfiée, qui pénalise les chercheurs. Jadis, on accordait trop de facilités au lecteur, maintenant on sacralise tant les choses qu’on en interdit souvent la communication. Il y a une espèce de maniaquerie (mais, bien sûr, je la préfère au je m’en-foutisme d’autrefois) : jamais je n’aurais pu faire mes travaux si je n’avais pas été conservateur de bibliothèque. C’est parce que j’ai été à la fois chercheur et biliothécaire que je m’efforce d’avoir une vision totale du livre.

Qu’on me comprenne bien. Bien entendu, les livres les plus beaux et les plus rares méritent d’être conservés avec un soin particulier. Et les bibliophiles jouent un rôle utile en sauvegardant des livres, en explorant de nouveaux secteurs, et en réunissant des pièces qui disparaîtraient sans eux. Cependant, on ne doit pas trop se focaliser sur quelques exemplaires spécialement traités. Il faut se souvenir que toute culture s’enracine dans un passé qu’il s’agit de préserver le mieux possible.

BBF : Depuis votre entrée dans la profession de bibliothécaire, qu’est-ce qui a changé dans cette approche du patrimoine ?

Henri-Jean Martin : La conservation des fonds anciens, c’était quelque chose de personnel pour les conservateurs qui en étaient chargés : ils montraient des ouvrages rares à leurs visiteurs, mais ne pensaient pas qu’ils devaient aussi les cataloguer et les communiquer. Ils gardaient parfois les instruments de recherche dans leurs bureaux et ne les mettaient pas à disposition de leurs lecteurs : je trouvais ça extrêmement choquant.

Aujourd’hui, on parle beaucoup de coopération : dès 1972, je préconisais la création de centres régionaux pour le catalogage des fonds anciens. Mais, à vrai dire, de mon point de vue, il n’en est rien sorti : il devrait y avoir une politique organisée en ce domaine. De plus, il ne faut jamais oublier que le patrimoine est une création continue qui exige un travail de fond concernant aussi les livres du XIXe et du XXe siècle et passant par la préservation ou l’acquisition d’éditions originales ou de volumes exemplaires. Ne faut-il pas mettre dès aujourd’hui en réserve, par exemple, des choix de livres d’enfants remarquables et un choix de BD – mais lesquelles ? – afin que nos successeurs n’aient pas à les racheter plus tard à grand prix dans la vente d’une collection privée ?

BBF : Quand vous étiez directeur de la Bibliothèque municipale de Lyon 2, quels enrichissements patrimoniaux avez-vous menés ?

Henri-Jean Martin : J’ai essayé de développer la documentation régionale – y compris rétrospectivement, pour les XIXe et XXe siècles. J’ai également complété le fonds ancien par l’achat d’ouvrages célèbres. Je me souviens aussi des achats que j’ai faits dans le domaine de la reliure : habitué aux collections de la Bibliothèque nationale, j’étais extrêmement gêné en regardant celles du XIXe siècle et du début du XXe rassemblées dans l’établissement, je trouvais que c’était parfois des éléments pour un musée des horreurs, elles étaient souvent de mauvais goût. Il fallait cependant compléter le fonds en reliures contemporaines, mais je ne m’en sentais pas la compétence nécessaire – il est extrêmement difficile de concilier ses goûts personnels et les témoignages de l’art contemporain qu’il importe de retenir. Alors, j’ai demandé à un spécialiste de me guider. Et puis j’ai fait aussi des achats pour le Musée de l’imprimerie, où on a acquis des ouvrages techniques, des documents sur les débuts des procédés photomécaniques et un choix de livres destinés à retracer l’histoire de la typographie et celle du papier. J’ai également acquis avec Maurice Audin des bois gravés et des cuivres anciens. C’est aujourd’hui un très beau fonds.

BBF : Et, toujours en tant que directeur, comment viviez-vous la coexistence (plus ou moins pacifique) entre la lecture publique et les fonds anciens ?

Henri-Jean Martin : La lecture publique ? J’ai toujours considéré qu’elle ne devrait pas exister : une fois les premiers fonds de lecture publique constitués, il doit s’agir, pour répondre à une demande de plus en plus exigeante de la part d’un public de plus en plus large (comme je le constate aujourd’hui dans la bibliothèque publique parisienne que je fréquente), de les relier dans les grandes bibliothèques aux fonds d’étude, donc de tenir la culture comme un ensemble totalisant, ce qui est profitable à tous, y compris aux étudiants qui viennent travailler dans les salles de la bibliothèque et peuvent ainsi voir autre chose que leurs manuels. Bien sûr, il doit y avoir un fonds de prêt et un fonds de conservation afin que les lecteurs, et notamment les chercheurs, soient sûrs de trouver sur place ce dont ils ont besoin, notamment quand il s’agit de livres d’étude coûteux. Il faut, dans ces conditions, tenir certes compte de la fragilité des fonds anciens, les entretenir et veiller à ce qu’ils soient communiqués dans de bonnes conditions matérielles. Mais il ne doit pas y avoir de différence conceptuelle entre les uns et les autres. Les frontières intellectuelles entre les fonds anciens, les collections des XIXe et XXe siècles et les acquis récents doivent donc être réduites au minimum : il n’y a qu’une culture, si vous faites une culture sans les livres anciens, vous massacrez la culture. Et le bibliothécaire doit viser à entretenir la mémoire d’une très ancienne culture dans laquelle notre culture actuelle prend racine, notamment par des expositions, grandes ou petites, bien ciblées.

Un autre problème, c’est le profil des bibliothécaires qui travaillent dans les fonds anciens : parfois, ils s’y sont réfugiés pour être peinards. Et, du coup, on n’a pas autour des fonds de conservation la même activité, la même vie qu’il peut y avoir dans les musées, dont les conservateurs font des expositions remarquables. Il y a un problème d’activation des fonds anciens lié à la nécessité de formes de recherche et de catalogage qui ne peuvent être menées que par des bibliothécaires. On doit bien constater que ce sont les responsables de la lecture publique qui deviennent les patrons des grandes bibliothèques alors qu’on pourrait souhaiter dans bien des cas des formes d’alternance.

BBF : Quelles sont les bibliothèques que vous avez aimées, appréciées, qui vous ont charmé ?

Henri-Jean Martin : Je citerai d’abord certaines bibliothèques étrangères, Bâle, ou la Bibliothèque Bodléienne à Oxford, la Newberry à Chicago. À Bâle, sont accessibles les premières éditions parisiennes, trois cents incunables magnifiques et les papiers de Johann Heynlin, l’un des deux directeurs de la première presse parisienne – que les Parisiens ne sont jamais venus voir. À Paris, j’ai passé de très bonnes heures à la Mazarine, à l’Arsenal et à Sainte-Geneviève et je rends hommage aux services que m’a rendus dans cet établissement Mme Zehnacker aujourd’hui disparue. J’ajouterai encore que j’éprouve beaucoup de reconnaissance envers certains conservateurs de province qui n’ont épargné ni leur temps ni leur peine pour m’aider dans mes dernières recherches. Je pense en particulier à l’aide reçue à Bordeaux, Besançon, Carpentras, Avignon.

BBF : Comment analysez-vous, aujourd’hui, la recherche sur le patrimoine des bibliothèques ?

Henri-Jean Martin : Il me semble que l’histoire du livre est aujourd’hui une discipline classique, déclinée de manière très classique. Quant au rapport des bibliothécaires avec les universitaires, et à leur implication dans cette recherche, il pose trois problèmes de nature différente.

D’abord, et en priorité, il faudrait faire un recensement correct des fonds anciens : aujourd’hui, des progrès sont faits, mais avec un risque de dérive : la numérisation n’est pas le catalogage.

Ensuite, quel rôle assigner aux bibliothécaires ? Faut-il qu’ils fassent l’histoire du livre eux-mêmes, ou qu’ils s’appliquent à faire connaître le contenu de leurs collections ? C’est très bien s’il s’agit de travailler sur les imprimeurs de la région, mais ils ne doivent pas être en position de monopole. Ils doivent donc avant tout signaler les points forts de leurs fonds et se tenir assez au courant de la recherche pour indiquer des travaux à faire à partir de celui-ci.

Enfin, le rapport avec l’université devrait être plus étroit, non seulement pour monter des expositions mais de façon plus générale. Les universitaires ne connaissent pas les sources, du coup ils n’attendent rien des bibliothèques. Il faudrait, et c’est très important, améliorer nettement l’accueil qui leur est fait, repérer le professeur qui vient travailler, lui demander ce qu’il fait, voir comment on peut lui rendre service… Les conservateurs, ce qui est très utile, c’est qu’ils se promènent dans la bibliothèque et qu’ils parlent avec les gens. Il ne faut pas avoir peur des universitaires ou du savoir des universitaires. Il faut voir les lecteurs, quels qu’ils soient, leur parler et ne pas hésiter à les conseiller. Il faut de même, quand on est le patron, faire parler les membres de son personnel : ce n’est pas perdre son temps que de faire le tour de sa boîte tous les jours.

Et puis, je me pose une question plus générale : est-ce qu’il y a encore une place pour l’histoire du livre ? L’histoire du livre doit-elle rester une discipline autonome ou s’intégrer à une histoire des communications et à une réflexion sur les communications qu’il faudra bien développer un jour ?

Juin 2004

  1.  (retour)↑  Propos recueillis par Anne-Marie Bertrand et Martine Poulain.
  2.  (retour)↑  Propos recueillis par Anne-Marie Bertrand et Martine Poulain.
  3.  (retour)↑  Cf. critique dans le BBF no 4, 2004, p. 142.
  4.  (retour)↑  De 1962 à 1970 (Ndlr).