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Exposer le patrimoine écrit

Le projet muséographique de la Bibliothèque Humaniste de Sélestat

Laurent Naas

Gilles Vignier

La Ville de Sélestat garde, depuis les XVe et XVIe siècles un patrimoine écrit considérable, composé de la bibliothèque paroissiale (fondée en 1452) et de la collection privée du savant Beatus Rhenanus (1485 –1547). Ces ensembles ont fait l’objet d’une mise en valeur dès 1841, ce qui a contribué progressivement à l’attractivité touristique de la ville. Forts de cet héritage, les élus sélestadiens ont tenu à mener un vaste projet de revalorisation de la Bibliothèque Humaniste (BH). La transfiguration de cette institution culturelle a constitué l’occasion de repenser les modalités de la mise en valeur de son patrimoine écrit  1.

Les collections de la Bibliothèque Humaniste de Sélestat

L’essor des collections précieuses

À l’aube des temps modernes, Sélestat, cité prospère de près de 5 000 habitants, abritait une école latine réputée qui connut son âge d’or avec l’arrivée du maître Louis Dringenberg en 1441  2. S’ensuivit un véritable renouveau pédagogique qui permit à Sélestat de jouer un rôle décisif dans le Rhin supérieur, au moins jusqu’en 1525. Ce contexte culturel et pédagogique favorisa le développement des collections, de la bibliothèque paroissiale et de la collection du savant Beatus Rhenanus.

Soucieux de sa charge d’âmes et de l’instruction des écoliers, le curé de l’église Saint-Georges, Jean de Westhuss, après avoir fait venir Dringenberg à Sélestat, décida de mettre sa bibliothèque à la disposition du clergé et des maîtres de cette ville : à sa mort, le 13 mars 1452, il donna une trentaine de manuscrits à la paroisse. Cette donation en suscita d’autres. Le maître Dringenberg offrit trois ouvrages. En 1470, le chapelain Jean Fabri en donna douze, et l’humaniste Jacques Wimpheling offrit aussi quelques livres. La donation la plus importante fut celle de Martin Ergersheim : ce fils de tanneur, maître ès arts de l’université de Heidelberg et curé de la paroisse, fit don en 1535 d’une centaine de volumes.

Beatus Rhenanus offrit le second noyau des collections précieuses de la BH  3. Le caractère exceptionnel de cette bibliothèque fut reconnu en mai 2011 par son inscription au registre Mémoire du monde de l’Unesco. Beatus Rhenanus (de son vrai nom Beat Bild) est un personnage représentatif des savants de la Renaissance, figure de l’intellectuel moderne dans un contexte d’émergence de la République des lettres.

Né à Sélestat le 22 août 1485, le jeune Beat y suit les cours de l’école latine dès six ans. Tout en étudiant ensuite au collège du Cardinal Lemoine à Paris de 1503 à 1507, il exerça les fonctions de correcteur auprès de l’imprimeur Estienne.

Rhenanus se constitua une bibliothèque dès son plus jeune âge. Il possédait déjà une soixantaine de volumes avant 1503. À Paris, il put acquérir près de 188 œuvres, dont des traités d’Aristote et des éditions d’auteurs latins. À l’âge de vingt-deux ans, il possédait 253 livres, soit l’embryon d’une belle bibliothèque personnelle.

De retour en Alsace à l’automne 1507, Rhenanus prit part aux projets éditoriaux de l’imprimeur originaire de Sélestat, Mathias Schürer, et intégra les cercles d’érudits strasbourgeois. De 1511 à 1513, il approfondit sa connaissance du grec à Bâle auprès du dominicain Jean Cuno et hérita d’une partie de la bibliothèque de cet ancien correcteur d’Alde Manuce. C’est alors que commença sa collaboration durable avec les imprimeurs Amerbach et Froben. À la fin de l’automne 1514, Rhenanus rencontra Erasme de Rotterdam à Bâle. Ce fut le début d’une amitié durable et d’une complicité intellectuelle certaine, au point que le « Prince des humanistes » confia au Sélestadien l’édition de ses œuvres sur les presses de Froben.

La carrière scientifique de Rhenanus lui permit d’acquérir de nombreuses éditions frobéniennes qui forment une des originalités de sa bibliothèque. Il acheta de nombreux livres en plus des éditions auxquelles il collabora comme correcteur et philologue (Tertullien, Sénèque, Quinte-Curce, Tite-Live, etc.). Il échangea certaines de ses éditions avec ses amis et reçut de nombreuses œuvres, parfois porteuses d’un ex-dono. Les pages de titre des volumes de Rhenanus portent souvent son ex-libris manuscrit, preuve de son attachement : « Sum Beati Rhenani. Nec muto dominum. » « J’appartiens à Beatus Rhenanus et je ne change pas de maître. » Anobli par l’empereur Charles Quint en 1523, il fit décorer plusieurs reliures à l’aide de ses armoiries.

Outre ses travaux d’édition de textes anciens, Rhenanus fut l’auteur d’une œuvre originale, une Histoire de la Germanie, dans laquelle il déploya une méthode historique renouvelée, croisant le témoignage des Anciens avec les apports de l’archéologie et des chartriers médiévaux. Il disparut le 20 juillet 1547, après avoir légué ses livres à sa ville natale.

De la patrimonialisation
à la valorisation des collections précieuses

L’aura retentissante de la collection de Rhenanus

La bibliothèque de Rhenanus bénéficia du prestige post mortem de ce personnage. Le revers de la médaille prit la forme, surtout au XVIIIe siècle, de prélèvements, autorisés ou non, en faveur des Jésuites de Sélestat et d’un certain nombre de savants et de dignitaires politiques alsaciens  4. Ces deperdita expliquent la présence d’ouvrages de Rhenanus dans des collections tant publiques que privées.

Il faut rappeler, dans ce processus de patrimonialisation, que la bibliothèque de Rhenanus fit partie dès le XVIIIe siècle des curiosités et autres éléments remarquables du patrimoine sélestadien présenté aux hôtes de marque. Après la mort de Rhenanus, sa bibliothèque devint une relique que l’on se devait de révérer. L’évêque de Strasbourg Louis-René de Rohan (1734–1803), le futur « cardinal collier », se rendit à cet effet à Sélestat en 1760, tout comme l’historien et abbé Philippe-André Grandidier (1752–1787). La bibliothèque de Beatus Rhenanus fut conservée dans l’ancienne douane jusqu’en 1757, avant de rejoindre la bibliothèque paroissiale à l’église Saint-Georges jusqu’en 1841.

« Après avoir vu l’église paroissiale, nous montâmes dans une salle attenante, qui est située au-dessus, et où se trouve une ancienne bibliothèque établie par la ville en 1462, mais qui depuis plus d’un siècle et demi n’a pas été continuée. […] On transporta aussi, en 1758 (sic), dans cette bibliothèque les livres de Beatus Rhenanus, qu’il avait légués à cette ville et qui jusqu’alors avaient été déposés dans un appartement de la douane, ou de la Kaufhaus. La plupart des livres qui appartenaient à ce savant sont chargés de notes marginales. J’y ai remarqué plusieurs anciens auteurs latins dont il fut l’éditeur, entre autres un Velleius Paterculus, imprimé en 1520 sur un manuscrit de l’abbaye de Murbach, le seul qui existe aujourd’hui et qui fut découvert par Beatus Rhenanus. »

Journal de l’abbé Philippe-André Grandidier, 8 et 9 août 1786

    Une mise en valeur précoce du patrimoine écrit sélestadien

    La naissance de la bibliothèque municipale de Sélestat, du point de vue administratif, constitue un tournant décisif. Jusqu’au XIXe siècle, les ouvrages disponibles étaient surtout consultés par les érudits et les enseignants. En 1841, fut ouverte à Sélestat la première véritable bibliothèque publique destinée à l’ensemble de la population. Il s’agit d’une étape importante dans le processus de patrimonialisation des fonds hérités de la Renaissance.

    Le 16 août 1839, le conseil municipal décida d’installer la bibliothèque au deuxième étage de la mairie. Une salle de lecture était prévue pour la consultation des ouvrages anciens et récents. Des rayonnages furent conçus, qui servirent au rangement des collections jusqu’au printemps 2015. En mai 1841, les ouvrages jusque-là stockés à l’église Saint-Georges furent installés à l’hôtel de ville. Le transfert des ouvrages précieux vers la maison commune des Sélestadiens revêtait une forte dimension symbolique et constitua une étape charnière dans la conservation des collections anciennes : leur valeur patrimoniale était enfin reconnue. On réglementa l’accès aux collections, tandis qu’un ex-libris imprimé fut collé dans chaque volume.

    On peut par ailleurs déceler les premières manifestations de valorisation de ces collections. Le bibliothécaire Kleitz avait veillé, dans l’agencement de la bibliothèque, à rendre visible un certain nombre de pièces remarquables. Il notait lui-même dans le rapport transmis au maire le 23 décembre 1849 qu’il avait « rangé dans les armoires du buffet au milieu de la salle, les manuscrits et les incunables, en mettant en évidence, sous les cases vitrées ceux qui offrent le plus d’intérêt » et qu’« une place particulière » avait été réservée aux volumes de Rhenanus  5.

    Les visiteurs de passage pouvaient ainsi découvrir un certain nombre de trésors du patrimoine écrit de Sélestat dans des conditions convenables. Dans son livre Des Vosges au Rhin : excursions et causeries alsaciennes 6, Paul Huot décrivit les collections précieuses de la bibliothèque de Sélestat et affirma « qu’il n’y a peut-être pas en France une grande ville de 10 000 âmes possédant une bibliothèque comparable […], surtout par le nombre et la beauté exceptionnelle de ses incunables et de ses manuscrits dont quelques-uns sont publics. Le local situé dans l’hôtel de ville […] est très convenable et parfaitement disposé, même pour les simples curieux. Les exemplaires les plus remarquables sont ouverts sous des vitrines placées au milieu des salles, en pleine lumière [sic], de manière à donner une idée suffisante de l’exécution matérielle du livre à ceux qui ne viennent pas en faire une étude spéciale et approfondie ».

    En raison d’une importante politique d’acquisition, les locaux de la bibliothèque se révélèrent vite trop petits. Le conseil municipal décida en janvier 1888 de préparer le transfert des collections vers la Halle aux Blés, édifice qui servit à la conservation et à la mise en valeur de ces trésors patrimoniaux jusqu’à leur déménagement au printemps 2015.

    Les collections de la BH

    La BH conserve la plus grande partie de la collection de Beatus Rhenanus, soit près de 2 500 titres répartis en 670 volumes environ. À cet ensemble s’ajoute sa correspondance composée de 265 pièces, qui reflète ses relations avec les savants de son temps.

    Ces ensembles furent enrichis tout au long des XIXe et XXe siècles grâce à des donations remarquables, permettent à la bibliothèque de se constituer un fonds ancien original en Alsace. Il se compose de 464 manuscrits, 550 incunables, près de 2 600 imprimés du XVIe siècle, 3 000 ouvrages des XVIIe et XVIIIe siècles, 13 000 ouvrages du XIXe siècle, 2 000 alsatiques du XVe au XXe siècle et plus de 20 000 ouvrages généraux du XXe siècle.

      Le tournant de 1889 : installation dans la Halle aux Blés

      L’arrivée des collections dans la Halle aux Blés conçue par Gustave Klotz constitue le second événement marquant dans la pleine reconnaissance patrimoniale des bibliothèques de la paroisse et de Rhenanus. Les collections des archives et de la bibliothèque y furent installées en mai 1889. L’inauguration eut lieu en grande pompe le 6 juin et fut accompagnée d’une publication commémorative en allemand portant sur l’histoire des collections 7.

      Ce fut un nouveau départ pour la bibliothèque : un édifice public bien distinct de l’hôtel de ville, jadis dévolu aux nourritures terrestres, était dorénavant consacré aux nourritures intellectuelles. Les différents pans du patrimoine sélestadien (écrit, artistique) y furent regroupés. Le choix de cet édifice était pertinent, car idéalement situé dans l’espace urbain : dans le centre historique, près de l’hôtel d’Ebersmunster, et à proximité de l’église Saint-Georges, qui abritait jadis les bibliothèques de la paroisse et de Rhenanus. Cette institution patrimoniale était désormais clairement identifiée et identifiable, notamment grâce à l’inscription Stadtbibliothek-Museum apposée en 1907.

      L’agencement de la BH, en particulier la grande salle d’exposition du premier étage, fut pensé comme un espace propice à la présentation des éléments les plus remarquables. Des vitrines furent confectionnées, et les rayonnages de 1841 furent réemployés. Le cadre architectural en imposait : un long trapèze de 36 mètres de long, flanqué de courtes travées perpendiculaires garnies d’ouvrages anciens. Les visiteurs pouvaient penser qu’il s’agissait d’une nef romane par la présence des arcs en plein cintre donnant sur une série de chapelles. Des œuvres d’art provenant des églises locales y furent également disséminées, sans articulation apparente avec les livres, mais pour susciter une émotion chez les visiteurs. Dans l’entre-deux-guerres, des moulages en plâtre de statues de la cathédrale de Strasbourg ornèrent également la grande salle.

      Ce cadre, qui ne connut que de minimes modifications jusqu’en 2015, fit dire à l’abbé Adam, bibliothécaire, que « les longues rangées de livres aux reliures usées, les anciens vitraux qui ne laissent filtrer qu’une lumière parcimonieuse, tout cela créé une atmosphère de paix et de recueillement en ce lieu qui est un des sanctuaires les plus émouvants de la culture alsacienne  8 ».

      Limites et réactualisation de la mise en valeur

      Redéfinition des missions de la BH
      et émergence du projet de la Nouvelle BH

      Depuis juin 1997 et l’ouverture de la médiathèque intercommunale de Sélestat, la BH était à la croisée des chemins. N’étant plus chargée de la lecture publique, elle put dès lors se concentrer sur ses missions premières de conservation du patrimoine écrit de la cité humaniste  9. La création d’un service d’archives municipales à part entière et le départ des archives historiques (du XIIIe siècle à 1945) contribuèrent aussi à la redéfinition de ses missions. Dans un souci de mise en valeur de ses trésors, un ensemble d’outils, destinés à compléter l’exposition permanente, fut par ailleurs développé (expositions temporaires, programme d’animations, service éducatif).

      Néanmoins, les visites successives des inspecteurs généraux des bibliothèques mirent en évidence le caractère inadapté des locaux à l’exercice des missions d’une bibliothèque d’étude et de recherche. Par ailleurs, l’inadéquation de la présentation des collections d’ouvrages anciens avec les attentes des visiteurs contemporains, ainsi que l’absence de médiation (en dehors des visites guidées et de l’audioguidage) motivèrent plusieurs projets destinés à donner un nouveau souffle à cet équipement patrimonial.

      Le projet de revalorisation de la BH bénéficia d’un contexte favorable au début des années 2000, marqué par une forte volonté politique  10. Il fut inscrit en 2010 dans le projet de ville, fil conducteur de l’action publique au même titre que la labellisation « Ville d’art et d’Histoire ». La restructuration de la BH s’inscrivait dès lors dans un vaste programme urbain visant la requalification du centre historique.

      Le projet scientifique et culturel (PSC) de la BH, approuvé par le conseil municipal en septembre 2013, rappelait que la vocation muséale fait partie de son identité, par ailleurs bibliothèque d’étude et de conservation, et que ce projet visait à renforcer l’attractivité de Sélestat. Enfin, la vocation scientifique de l’équipement était réaffirmée.

      Le PSC formulait en outre des propositions portant sur l’évolution de l’équipement. Le projet de la Nouvelle BH devait permettre de conforter l’identité de la BH, en particulier depuis l’ouverture de la médiathèque intercommunale. Cette confusion était accentuée par l’aménagement inadapté des espaces, un parcours de visite incompréhensible et une muséographie obsolète, reposant davantage sur l’accumulation et l’effet d’ambiance que sur un discours raisonné et accessible au plus grand nombre.

      Ainsi, l’ambition de la Nouvelle BH devait s’inscrire dans une logique de transmission et de dialogue, de telle façon que cet établissement voué à conserver les traces du passé puisse s’adresser à un large public par une médiation appropriée.

      Il fallait en outre repenser l’articulation entre bibliothèque d’étude et de conservation et pratiques muséales. Ainsi, la Nouvelle BH devait développer une nouvelle dimension muséale garante de la sécurité des collections mais favorisant la médiation afin de faciliter le partage et l’accès à la connaissance, dans une démarche d’ouverture et de culture tous azimuts. Cette ambition, liée au volet scientifique des collections, devait déboucher sur une amélioration sensible de la qualité de l’accueil des chercheurs, dans une démarche partenariale avec des programmes de recherche et les milieux scientifiques, tant au plan national qu’international.

      Enfin, la Nouvelle BH, tout en s’inscrivant dans une politique de valorisation scientifique comme centre de référence sur l’humanisme rhénan et le livre, est appelée à devenir un véritable outil de développement touristique du territoire.

      Adapter la présentation des collections
      aux attentes du temps présent

      Assurer la conservation des ouvrages

      Sans collections, point d’exposition ! Or, certains ouvrages étaient exposés en continu depuis trop longtemps. La situation était d’autant plus préoccupante qu’il s’agissait souvent des documents les plus précieux et les plus emblématiques de la collection. Bien plus, certains présentaient des altérations au niveau des mors des reliures et ne se refermaient plus complètement. L’ancien espace d’exposition était également dépourvu de dispositifs de régulation de la température et de l’hygrométrie. Si l’emploi du grès, omniprésent dans la Halle aux Blés, permettait d’atténuer les variations brusques de ces paramètres, des valeurs extrêmes étaient atteintes en été et en hiver, dans une région bénéficiant d’un climat continental marqué.

      Clarifier le propos

      Les vues de l’espace d’exposition avant le déménagement des collections au printemps 2015 laissent transparaître une certaine impression de confusion. Les livres récemment acquis côtoyaient les reliures plus anciennes dans les niches des bas-côtés. Des objets d’art du Moyen Âge et de la Renaissance étaient présentés à côté de porte-cierges des corporations bien plus récents. Au-delà du côté hétéroclite des œuvres présentées, le contenu même de l’exposition posait problème : il présentait une sorte de panthéon des grands esprits auxquels Sélestat a donné le jour, sans même les resituer dans leur époque. L’essentiel du message ne pouvait se dégager de l’accessoire et devenait malheureusement imperceptible.

      L’évolution des pratiques culturelles contemporaines

      Les enquêtes récurrentes sur les pratiques culturelles des Français mettent en évidence la place croissante du numérique dans les modes d’appropriation et les usages de la culture. L’ancienne présentation des collections de la BH ne répondait pas aux attentes de ses visiteurs. C’est aussi en vue d’une refonte complète de la muséographie qu’avait été lancé dès 2008 le chantier de numérisation des ouvrages les plus précieux, à l’instar de ce qu’avait fait la ville d’Avranches pour le scriptorium du mont Saint-Michel.

      Il faut également reconnaître que le recul sensible de la culture dite classique, mais aussi religieuse, auprès de nos contemporains posait de plus en plus de difficultés du point de vue de l’appropriation d’ouvrages recopiés il y a quelques siècles ou imprimés il y a plus de cinq cents ans.

      La médiation entre les ouvrages anciens et les visiteurs

      Au-delà des visites guidées et de l’audioguidage, la médiation entre les collections et les visiteurs était quasi inexistante. Outre quelques brèves notices biographiques se rapportant à tel ou tel savant ou imprimeur, les informations bibliographiques de base des livres exposés se limitaient aux cartels. Les visiteurs ne trouvaient, par exemple, aucune information sur le contexte historique et intellectuel de l’œuvre de Rhenanus. Cette présentation des collections se trouvait de facto destinée à un public d’initiés, d’amateurs éclairés, ce qui est à l’opposé du propos d’un lieu de diffusion de la culture en direction du plus grand nombre.

      Un défi muséographique :
      rendre intelligible le patrimoine humaniste

      Pour l’équipe projet et pour l’Atelier à Kiko – agence d’architecture –, répondre à ces nouveaux enjeux relevait de plusieurs chantiers à mener en parallèle. Travailler à la muséographie et à la scénographie de ce patrimoine soulevait de réelles difficultés techniques et sémantiques. En premier lieu, le bâtiment rénové devait proposer de meilleures conditions de conservation avec un traitement précis de l’hygrométrie et de la température. La rénovation architecturale a pu remplir cette mission en créant des prérequis satisfaisants à la remise en place des collections, que ce soit en réserve – maintenant en sous-sol – ou en exposition, dans la salle originelle complètement restructurée.

      La mission d’aménagement du muséographe s’est attelée, quant à elle, à mieux maîtriser l’éclairage naturel mais aussi à reconcevoir totalement un éclairage artificiel répondant à des critères de qualité.

      Du point de vue du scénographe, la promesse de mise en scène s’appuyait sur un décor existant, délicat à appréhender, et sur une diversité des contenus qu’il fallait faire concorder. L’architecture de la Halle aux Blés ne possède pas de filiation directe avec les humanistes. L’ambiance néoromane, porteuse d’une compréhensible nostalgie, pouvait même induire en erreur le public non averti.

      La mise en scène des collections devait alors compter sur l’identité des mobiliers d’exposition (leur design, leur ordonnancement, leur matériau) pour soutenir et créer l’ambiance méditative accompagnant le visiteur dans sa découverte. On pourrait parler ici d’une véritable « architecture du propos ». En effet, le rôle du scénographe ne se limite jamais à la seule « présentation ». Il est une brique parmi d’autres dans la création des conditions de partage et de transmission de l’héritage.

      Dans le cas des collections de Rhenanus et de l’école latine, avec respect pour les ouvrages, il fallait glisser vers une médiation d’accompagnement intelligible, qui devienne vivante et soit capable de capter l’attention d’une large audience.

      Dans le même temps, l’enjeu du renouveau imposait de rendre hommage à une ville qui a su, durant un demi-millénaire, faire perdurer intact l’écho de ce patrimoine. Il était donc impératif de marquer une nouvelle transition majeure dans l’histoire du lieu. Le mobilier contemporain créé pour l’exposition devait en quelque sorte « prendre date » dans notre XXIe siècle. Mais il devait également « coder » cette période de toute fin de Moyen Âge, avec comme règle l’obligation de ne jamais prendre le dessus sur les œuvres exposées.

      Rendre accessible ce qui ne l’est pas de prime abord

      Le travail de vulgarisation des propos ne s’est jamais opposé à celui des spécialistes du comité scientifique. Il s’agissait plutôt de faire cohabiter dans un même et unique projet culturel le ravissement du public, le plaisir de l’érudit et l’agrément de l’expert.

      Pendant le travail de conception scénographique, l’approche muséographique devait proposer une réponse plus adaptée aux pratiques actuelles d’exposition, c’est-à-dire rendre intelligible des contenus le plus souvent écrits en latin. Un exercice d’échange intense avec l’équipe de la BH, une sélection rigoureuse des œuvres et une toute nouvelle écriture du projet ont permis de structurer les bases d’une expérience de visite novatrice : plus que de comprendre ce qu’était le mouvement humaniste, le visiteur est invité à « devenir » cet humaniste.

      En empruntant le parcours de l’enfant de Sélestat – avec pour première accroche son cahier d’écolier et pour conclusion le legs de sa collection à la ville –, le public peut suivre les multiples événements qui constituent la vie de cet érudit : son enfance, ses voyages, ses rencontres, ses correspondances, ses amitiés, ses convictions. En suivant intimement les traces de Beatus Rhenanus, le scénographe a choisi d’« incarner » la collection, faisant transparaître l’émotion et éveillant, au passage, l’empathie du visiteur.

      La réelle fraîcheur de conservation des ouvrages offrait parfois le sentiment qu’une note manuscrite dans une marge était encore empreinte de l’ombre toute proche de son auteur. Pour obtenir cette sensation, le scénographe souhaitait faire disparaître le support scénographique amenant le regard au cœur de l’œuvre.

      Sans négliger des conditions optimales de conservation, le dessin des vitrines devait permettre une plus grande visibilité. Le mobilier en chêne sur lequel elles reposent emprunte les formes de tréteaux et de pupitres à des gravures et enluminures du XVe siècle. Ces vitrines, beaucoup plus basses que dans l’exposition précédente, offrent des présentations simples rappelant le cabinet d’étude. De fins lutrins de métal, conçus pour la rotation des œuvres, s’effacent au maximum pour laisser les ouvrages comme en suspension.

      Toucher du doigt les collections est une gageure dans une exposition en parcours libre. Le scénographe a tenu à atteindre cette aspiration via le multimédia, en s’appuyant sur la numérisation d’une partie des ouvrages précieux menée bien en amont.

      Un ensemble de dispositifs numériques a ainsi été réalisé, conjointement avec le cabinet Mosquito, sur des emplacements présélectionnés. Parmi eux, des feuilletoires complètent l’exposition d’œuvres majeures et permettent de parcourir quelques pages numérisées. Grâce à des pop-up, ils rendent possible le « déchiffrage » (en trois langues) de l’ouvrage savant et de l’objet esthétique que le visiteur a sous les yeux.

      D’autres manipulations permettent d’expérimenter les gestes de l’imprimeur (grâce à la reproduction 3D d’une presse de l’époque) et ceux d’un copiste (avec la réalisation collaborative d’une nouvelle copie de manuscrit écrite par les visiteurs, générée simultanément dans l’exposition et visible en direct dans le hall de la BH).

      Ailleurs, un simple banc de repos comportant des lutrins et des plaquettes de bois imprimées de gravures (tels des disques) permet d’accéder via des antennes RFID invisibles à de multiples descriptions audio, issues de la Cosmographie universelle de Sébastien Münster. Cette électronique ludique, qualifiée de « douce », semble être l’avenir de la scénographie multimédia, au sein de laquelle les dispositifs – basés sur l’haptique – limiteront à terme la présence des écrans ou, à tout le moins, en modifieront profondément l’omniprésence.

      La vitrine qui clôt l’exposition a reçu un traitement particulier. Les collections précieuses, visibles derrière un vitrage antireflet, sont exposées dans des rayonnages mobiles auxquels la surface de verre laqué noir confère un caractère d’écrin. Estampillés, ils s’ouvrent pour laisser au visiteur la chance de mesurer l’ampleur du patrimoine écrit sélestadien.

      Un grand pupitre de présentation semble franchir la paroi de verre et présente, en rotation et à proximité du public, six ouvrages sélectionnés. Ceux-ci sont accessibles via une interface numérique tactile de quatre mètres de large qui présente les mêmes doubles pages. Ce dispositif permet à un public nombreux de découvrir et de décoder simultanément les ouvrages, dont le contenu s’enrichira au fil des mois. Cette puissante interface, qui a demandé de longs mois de développement, offre un accès très intimiste au visiteur qui, tel Beatus Rhenanus, peut puiser dans les rayons de sa bibliothèque. La simplicité apparente et la proximité de cette mémoire sont l’essence même de cette expérience.

      Quels objets dans l’exposition ?

      Dans un souci de clarté du propos, l’élaboration de la nouvelle muséographie a conduit à ne retenir qu’une quinzaine d’objets. En effet, n’exposer que des œuvres en lien direct avec le propos développé permet ainsi de se défaire de l’impression de saturation résultant d’une accumulation désordonnée, telle que dans l’ancienne présentation des collections.

      Les objets ainsi retenus sont désormais dotés d’un nouveau statut au sein du parcours, voire d’égalité avec les livres, acteurs principaux de la muséographie. Ils illustrent le discours sur l’évolution de Sélestat depuis la fin du XIe siècle (avec le buste de la dame inconnue de Sainte-Foy), la vie quotidienne aux XVe et XVIe siècles (grâce aux objets découverts dans les fouilles menées à la Halle aux Blés en amont des travaux) et, surtout, l’âge d’or, notamment artistique, que connut la ville à cette époque (avec la tête du Christ). D’autres objets éclairent les problématiques religieuses contemporaines de Beatus Rhenanus, comme le retable de la Nativité ou les « plaques d’infamie » commémorant le complot de Schutz von Traubach, qui manqua de peu de faire basculer Sélestat dans le camp protestant. La séquence sur l’histoire de la géographie est illustrée par un dépôt d’objets scientifiques de la bibliothèque de l’Observatoire de Paris.

      Concilier la conservation et la mise en valeur du patrimoine écrit

      La mise en œuvre de la nouvelle présentation des collections a été l’occasion d’améliorer les conditions d’exposition des ouvrages originaux. Chaque séquence de la muséographie donne lieu à l’élaboration de rotations trimestrielles des documents originaux.

      Les quelques fac-similés qui parsèment le parcours sont une réponse purement technique aux problèmes de conservation. Si les très riches collections de la BH permettent le plus souvent de permuter un ouvrage par un autre, sans changer pour autant la thématique de la vitrine, d’autres livres, exemplaires uniques, ne pourraient soutenir l’éclairement sur une si longue période d’exposition. Cette logique d’exploitation est aussi l’occasion de valoriser les originaux lors d’évènements publics d’exception.

      Le travail des socleurs est une exigence supplémentaire qui s’intercale entre la qualité de présentation des collections et les conditions de leur bonne conservation. Il faut en ajouter une autre, plus discrète, qui est l’attention portée à la future exploitation par les équipes de la BH. Ainsi, dans le cas des rotations de livres, les soclages doivent permettre la plus grande sûreté lors des manipulations. Bien sûr, il convient de prendre en considération qu’un ouvrage remplaçant un autre n’a, le plus souvent, pas le même poids, ni le même format, ni la même épaisseur. Selon ce savant dosage, l’Atelier Duo a su – en respectant tous ces paramètres – retranscrire parfaitement la volonté muséographique : que les livres et les objets capturent notre premier regard.

      La mise en œuvre du projet de revalorisation de la Bibliothèque Humaniste a assurément constitué l’occasion de repenser totalement l’exposition du patrimoine écrit (mais aussi en partie muséal) sélestadien. La présentation ancienne, héritée du XIXe siècle finissant et marquée par le contact direct avec des livres anciens devenus hermétiques, a laissé place à une présentation résolument contemporaine, accordant une place majeure à une médiation adaptée à rendre accessible ce qui est a priori difficile d’accès. Tel est le défi relevé par le scénographe grâce aux échanges nourris et enrichissants avec les bibliothécaires en charge de la préservation du trésor dont ils assurent la transmission depuis plus de cinq siècles.

      * Ndlr : la Bibliothèque Humaniste de Sélestat a été inaugurée officiellement le 13 novembre 2018.

      1.  (retour)↑  Sur les collections de la BH, voir Hubert Meyer, « Bibliothèque Humaniste », dans Patrimoine des bibliothèques de France. Un guide des régions, t. IV : Alsace, Franche-Comté, Payot, 1995, p. 110-119 ; et Laurent Naas, « La Bibliothèque Humaniste de Sélestat, entre le Moyen Âge et la Renaissance », dans Arts et Métiers du Livre, n° 297 (juin 2013), p. 20-35. Un certain nombre d’études ont été publiées dans l’Annuaire des Amis de la Bibliothèque Humaniste de Sélestat (AABHS).
      2.  (retour)↑  Voir Paul Adam, « L’école humaniste de Sélestat », dans Les lettres en Alsace, Strasbourg, Société savante d’Alsace, 1962, p. 89-104, et Francis Rapp, « L’école humaniste de Sélestat », dans Saisons d’Alsace, n° 57 (1975), p. 66-76.
      3.  (retour)↑  Sur cette collection, voir notamment Pierre Petitmengin, « Les livres de Beatus Rhenanus », dans Histoire des bibliothèques françaises, vol. I : Les bibliothèques médiévales du VIe siècle à 1530, sous la dir. d’André Vernet, Promodis – Éditions du Cercle de la Librairie, 1989, p. 298-301.
      4.  (retour)↑  Hubert Meyer et Pierre Petitmengin, « Ex-libris Beati Rhenani : les imprimés qui ont quitté la Bibliothèque de Sélestat depuis le milieu du XVIIIe siècle », dans AABHS, n° 35 (1985), p. 123-133.
      5.  (retour)↑  Hubert Meyer, « Création et ouverture d’une bibliothèque publique au 2e étage de la mairie de Sélestat », dans AABHS, n° 41 (1991), p. 166.
      6.  (retour)↑  Paris, Veuve Berger-Levrault et fils, 1866, p. 159-160.
      7.  (retour)↑  Joseph Gény, Geschichte der Stadtbibliothek zu Schlettstadt. Festschrift zur Einweihung des neuen Bibliothksgebäudes am 6. Juni 1889, Strasbourg, Du Mont-Schauberg, 1889, VII-75-XI-109 p.
      8.  (retour)↑  Paul Adam, « Un sanctuaire de la culture alsacienne. La Bibliothèque Humaniste de Sélestat », dans Les Vosges, n° 2-3 (1969), p. 23.
      9.  (retour)↑  Laurent Naas et Claire Sonnefraud, « La Bibliothèque Humaniste de Sélestat : une bibliothèque aux missions atypiques », dans Bulletin des bibliothèques de France, n° 4 (2011), p. 38-42.
      10.  (retour)↑  Laurent Naas, « Une bibliothèque en cours de métamorphose : vers la Nouvelle Bibliothèque Humaniste », dans Gutenberg Jahrbuch, n° 90 (2015), p. 183-202.