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The Makerspace Librarian’s Sourcebook

Sous la direction d’Ellyssa Kroski
Facet Publishing, 2017, 400 p.
ISBN 9781783302291 : £ 69.95

par Nicolas Beudon

L’ouvrage collectif dirigé par Ellyssa Kroski s’adresse aux bibliothécaires qui travaillent en bibliothèque universitaire, en bibliothèque scolaire ou en bibliothèque de lecture publique et qui souhaitent mettre en place un « makerspace », terme générique employé pour désigner « un endroit où les gens se réunissent pour fabriquer des choses » (p. 3).

Le livre fait partie d’une espèce encore rare dans la littérature professionnelle française mais fort répandue outre-Atlantique : c’est une « boîte à outils », un recueil de contributions pratiques et pragmatiques essentiellement orientées vers l’action, même si, comme on le verra, les parenthèses théoriques ou prospectives ne manquent pas.

Les premières pages désamorcent rapidement certaines idées reçues associées aux termes « makerspace » ou « fablab ». On associe par exemple couramment ce type de lieu avec les nouvelles technologies ou avec des machines sophistiquées (comme des imprimantes 3D ou des découpeuses laser). Mais un makerspace peut également être low-tech, orienté vers le multimédia, la création audiovisuelle, ou même les loisirs créatifs (c’est d’ailleurs ces pistes-là que nous avons choisi de suivre à Bayeux pour le projet de nouvelle médiathèque intercommunale qui verra le jour en décembre 2018. En effet, un fablab existe déjà sur le territoire et il n’était pas question de proposer une offre redondante).

Toujours pour contrer les écueils d’un certain fétichisme technologique, plusieurs contributeurs ont à cœur de rappeler que, dans un makerspace, le matériel et la technologie ont finalement moins d’importance que les dispositifs de médiation mis en place et la communauté des utilisateurs : « Souvent, les gens qui gèrent des makerspaces commencent par se concentrer sur des questions de technologie, d’espaces ou d’organisation interne. Ce sont des enjeux essentiels mais qui sont secondaires face à la participation des usagers » (p. 52). Si la découverte, l’accès à des technologies émergentes peuvent être une composante importante d’un makerspace, ce dernier est avant tout un lieu de formation, de rencontre et d’échange. À la limite, on pourrait imaginer un makerspace ne disposant pas de matériel propre ou d’espace dédié mais prenant plutôt la forme d’un club, d’un cycle d’ateliers ou d’évènements.

Une fois ces bases posées, l’ouvrage n’est évidemment pas avare de conseils pratiques concernant l’appareillage nécessaire pour créer et faire vivre un makerspace. Le chapitre introductif comporte ainsi des « listes de courses », très utiles en phase de programmation, qui énumèrent le matériel à acheter et le budget à prévoir en fonction de différents profils de projet (makerspace centré sur la technologie, sur la production audio ou vidéo, projet ambitieux ou à plus petite échelle…). Dans d’autres chapitres, on trouve des recommandations très concrètes portant sur les consignes de sécurité, la création d’un makerspace mobile, la tarification des services nécessitant des consommables… ou même le nettoyage de briques Lego ! Certains passages, comme ceux qui portent sur les demandes de subvention par exemple, sont propres au monde professionnel américain, mais même dans ce domaine, de nombreuses recommandations de bon sens peuvent aisément être transposées dans un contexte français. À ce propos, il faut souligner que le livre est rédigé dans un anglais agréable et facile à lire, surtout pour un professionnel déjà sensibilisé à ces thématiques.

Le cœur de l’ouvrage, sa partie la plus utile mais aussi celle qui se prête le moins à l’exercice du compte rendu, est composé de 11 chapitres centrés chacun sur un outil de médiation ou une technologie spécifique. On retrouve dans ces pages des dispositifs maintenant bien connus dans les bibliothèques françaises, comme les fameuses imprimantes 3D, les cartes Arduino, les nano-ordinateurs Raspberry Pi ou bien les kits Makey Makey, qui permettent de s’initier de façon simple et ludique à l’électronique ou à la programmation.

D’autres dispositifs plus atypiques sont présentés au cours de brefs chapitres qui décrivent à chaque fois la technologie concernée, son intérêt en bibliothèque et différents formats d’ateliers. Un chapitre est ainsi consacré aux briques Lego (qui permettent de jouer librement, mais également de modéliser des idées ou de faire du prototypage), un autre évoque les textiles intelligents (qui permettent d’allier art et technologie) ou bien encore la réalité virtuelle (qui, contrairement à ce que l’on pourrait croire, ne nécessite pas forcément des technologies avancées ou coûteuses : l’application Google Cardboard et des lunettes en carton, qu’il faut coupler à un smartphone, permettent de démarrer avec un budget et un matériel minimum). Les drones, les robots et le « hacking » (c’est-à-dire le détournement créatif d’objets technologiques du quotidien) complètent ce panorama.

Plusieurs activités proposées pourraient tout à fait trouver leur place dans un collège en classe de technologie, un musée des sciences ou un autre lieu éducatif consacré à la culture scientifique, technique et industrielle (d’ailleurs, un chapitre entier est consacré aux approches pédagogiques à mettre en œuvre dans la conception d’ateliers et d’évènements). Le lecteur bibliothécaire peut être tenté de se demander si tout cela a bien sa place dans une bibliothèque ou si l’on n’a pas basculé subrepticement dans un autre univers. C’est une question qui n’est pas laissée sans réponse dans le livre et sur laquelle s’attardent notamment les chapitres introductifs et ceux qui concluent l’ouvrage, à caractère plus théorique ou prospectif.

Une idée clé, formulée par plusieurs auteurs, est que les bibliothèques sont depuis toujours des lieux d’apprentissage. Intégrer dans notre monde professionnel des techniques de création ou de fabrication revient à affirmer que la connaissance ne se résume pas au savoir littéraire, théorique ou livresque : il y a des savoir-faire qui sont tout aussi légitimes, et dans tous les domaines on peut « apprendre en faisant. »

Laura Cotello, Meredith Powers et Dana Haugh insistent dans leur contribution sur la continuité entre ces nouvelles pratiques et les aspects plus traditionnels du métier de bibliothécaire : « Les bibliothécaires ont toujours occupé des fonctions variées dans toutes sortes d’environnements et d’organisations. Ils ont joué le rôle d’enseignants, de facilitateurs, de collaborateurs, de chercheurs ou d’experts en technologie. Mettre en place un makerspace est un prolongement naturel de la plupart de ces rôles traditionnels, et la capacité à faire vivre un lieu éducatif de ce type est un ajout précieux dans la trousse à outils de tous bibliothécaires orienté vers les services ou la formation » (p. 35).

Dans le chapitre qui tient lieu de conclusion, Eric Johnson adopte une stratégie un peu différente, il s’efforce plutôt de resituer le développement des makerspaces en bibliothèque dans un contexte plus général de mutations et de transformations qui se ramènent pour lui à quatre points principaux :

  • Les bibliothèques contemporaines sont passées d’une logique de conservation et d’accès à l’information à une logique de création et de partage, rendue de plus en plus aisée grâce aux technologies actuelles.
  • Les bibliothèques ont toujours eu pour fonction de démocratiser l’accès à des ressources ou des technologies rares ou coûteuses, c’était le cas du livre autrefois, cela a été le cas d’internet dans les années 2000, et c’est le cas aujourd’hui de technologies nouvelles, comme l’impression 3D ou la réalité virtuelle.
  • Les bibliothèques sont des lieux interdisciplinaires par excellence où se croisent savoir et savoir-faire, théorie et pratique, art et science.
  • Les bibliothèques contemporaines sont des community hubs, des plateformes de rencontre et d’échange entre des groupes d’usagers unis par des centres d’intérêt communs.

Ces quatre points ont des répercussions bien au-delà des makerspaces. D’une certaine manière, tout ce qui se fait de neuf aujourd’hui en bibliothèque en découle : de nouveaux espaces plus orientés vers la sociabilité et/ou la collaboration, des services qui laissent davantage de place à la participation des usagers, l’accès à des outils ou le prêt d’instruments en complément des ressources documentaires traditionnelles, etc.

Les makerspaces permettent également d’activer et de mobiliser chez les usagers un jeu de compétences nouvelles qui occuperont dans toutes les sphères de la société une place croissante au XXIe siècle  1 : la capacité à se former tout au long de la vie et à travailler de façon collaborative et décloisonnée, la créativité et la débrouillardise, le goût de l’expérimentation et l’envie de résoudre des problèmes… Les makerspaces permettent aux bibliothèques d’actualiser leur mission éducative en transmettant ces compétences. Mais pour que cette démarche fasse sens, les bibliothécaires doivent eux-mêmes intégrer ces nouvelles aptitudes, que l’on regroupe parfois sous l’appellation design thinking. Ce n’est pas un hasard si cette notion a connu un pic de popularité ces derniers temps  2. Amy Vecchione, Deana Brown, Gregory Basier et Ann Delaney estiment qu’un « makerspace de qualité dispose en son cœur d’une culture professionnelle centrée sur le design thinking » (p. 62) mais on pourrait tout aussi bien considérer que aujourd’hui, pour continuer de remplir leur mission « tout court », les bibliothécaires doivent tous devenir un petit peu des makers et des design thinkers.

The Makerspace Librarian’s Sourcebook est un ouvrage sans équivalent en français. Il a le mérite de croiser une approche extrêmement concrète (dans un esprit proche du site Labenbib  3 animé par la commission ABF du même nom), tout en balayant des interrogations fondamentales sur l’avenir du métier de bibliothécaire. C’est une lecture vivement recommandée, que l’on soit animateur numérique, chargé d’aménager ou de concevoir un fablab, ou tout simplement curieux de connaître les contours des bibliothèques de demain, qui se dessinent dès aujourd’hui.