entête
entête

Corinne Abensour

Bertrand Legendre

Publics et acteurs du livre de jeunesse

Regards croisés

Presses de l’Enssib, collection « La numérique », 2016, 49 p.
ISBN PDF : 979-10-91281-64-5
ISBN EPUB : 979-10-91281-66-9

par Bérénice Waty

L'ouvrage Publics et acteurs du livre de jeunesse : regards croisés est proposé par deux enseignants-chercheurs en information et communication, Corinne Abensour et Bertrand Legendre, qui entendent confronter les déclarations, voire les pratiques, liées à l’acquisition, à la lecture et aux genres préférés dans la littérature de jeunesse selon les jeunes eux-mêmes, ainsi que du point de vue des parents. Du phénomène des « petits éditeurs » aux processus d’industrialisation et de concentration de grands groupes, en passant par la notion des « primo-romanciers », les deux auteurs étudient les mutations et évolutions que le monde de l’édition connaît, depuis le Livre de Poche jusqu’à aujourd’hui. En 2005, ensemble, ils avaient déjà mené une étude intitulée « libraires et médiation du livre de jeunesse 1  », travail parfois mis en écho avec la présente recherche entreprise en 2013.

Cependant, pour certains aspects, la spécificité des livres pour enfants, adolescents et jeunes adultes, en tant que champ étudié par les sciences sociales de manière spécifique, semble absente. La littérature de jeunesse peut être appréhendée sous trois formes au moins : avec l’angle historique où au fil des siècles on passe d’ouvrages dédiés à la morale, à l’apprentissage et à l’intériorisation de normes sociales, d’une part, à des récits plus tournés sur le ludique ou la détente, d’autre part. Certains commentaires des auteurs ne prennent pas suffisamment en compte cet angle, notamment concernant les options des parents pour les livres souhaités pour leurs enfants, présentées en mode binaire plaisir-vs-apprentissage. L’angle du monde de l’édition pourrait lui aussi être une clé de lecture. La littérature de jeunesse est le deuxième secteur de l’économie du livre (après la littérature générale) représentant plus de 14 % du chiffre d’affaires des ventes de livres en 2014 et 87 millions d’exemplaires vendus 2  : « revers de la médaille, l’inflation de la production et l’exacerbation de la concurrence économique 3 . » Avec ces éléments, on saisit nettement mieux la demande de certains parents pour être en capacité de savoir se repérer au milieu de cette offre pléthorique. Enfin, l’angle des pratiques culturelles et/ou de loisirs, sur la base du déclaratif mais aussi d’une observation et d’une réflexion qualitatives, permettrait d’affiner les connaissances sur ce qu’est la littérature enfantine, ses effets sur les enfants et les attentes que ces derniers projettent sur elle. Au regard de cette étude, bien menée cependant, on reste quand même sur sa faim. Disons qu’à trop mélanger et éclater les points à étudier, le propos se disperse et la ligne directrice paraît floue.

L’introduction liste plusieurs objectifs à ce travail croisé : il s’agit à la fois d’« éclairer les pratiques de lecture des enfants en cherchant à recueillir des données quantitatives (fréquence de lecture, nombre de livres lus…), mais aussi qualitatives (livres préférés, thématiques d’échanges liées aux livres… » (p. 1), tout en renseignant la manière dont les parents « perçoivent les pratiques et les goûts de leurs enfants en matière de lecture, à cerner leurs modes et leur degré d’intervention dans ces lectures, notamment liés aux achats et aux emprunts, et leurs propres pratiques et besoins d’information sur l’offre éditoriale pour la jeunesse » (ibid.). De cette confrontation adultes-jeunes l’idée était d’observer « l’articulation de ces deux réalités » (p. 2). C’est peu dire que ces attentes sont certes pertinentes mais fortement contrastées et mériteraient tant du côté des enfants que des adultes des études à part entière ; un questionnement sur les échanges autour du livre chez les plus jeunes diffère fortement d’une analyse d’un « outil » (p. 40) pour guider les parents dans leurs prescriptions et/ou achats. De plus, à la lecture de ce livre, la comparaison entre les deux publics s’avère délicate : en regardant les sous-titres des parties dédiées soit aux enfants, soit aux parents, aucune ne correspond ; certes les questionnaires diffèrent (de la page 41 à la page 48) mais les parties enfantines dédiées au « rythme de lecture » et à « la lecture numérique » ne répondent pas ou ne permettent pas forcément de les confronter avec les parties adultes sur « les pratiques d’achat et d’emprunt » ou les « manques de l’offre éditoriale ».

Il faut considérer ce « Compte rendu de l’enquête menée dans le cadre du Salon du livre et de la presse jeunesse de Seine-Saint-Denis » (sous-titre de l’ouvrage) pour ce qu’il est : la présentation quasi brute des résultats de deux questionnaires distincts diffusés auprès de 500 enfants et autant d’adultes, lors de leur visite à cette manifestation, comme une étude in situ. Au total, 23 tableaux ou graphiques témoignent de cette approche quantitative et informative dans lesquels le lecteur pourra découvrir « avec qui les enfants parlent de leurs lectures (selon leur sexe ou leur âge) », « le nombre de livres lus par semaine » ou encore « la liste des auteurs mentionnés (cités uniquement par les garçons ; cités par les garçons et les filles) 4 ».

On retient des données précédemment renseignées que les jeunes lisent plutôt de manière soutenue, « environ 60 % lisent au moins 2 livres par semaine » (p. 3) – ce qui les intègre dans la catégorie des « grands lecteurs » – et qu’ils possèdent en propre les ouvrages (96 %). Le basculement dans une moindre appétence à lire apparaîtrait vers l’âge de 11 ans (« il apparaît bien que la période du collège coïncide avec une diminution globale du nombre de livres lus par enfant », p. 5) bien que ce constat soit à nuancer selon les sexes au profit « surprenant » (ibid.) des garçons sur les filles (« 37 % déclarant lire plus de 3 livres par semaine pour 26,6 % des filles »). En déclarant être autonomes dans leurs choix de lecture (93 % le disent), certains mentionnent quand même le rôle des parents et des enseignants ; les auteurs de l’ouvrage y voient là d’ailleurs une évolution par rapport à leurs observations de 2005 : « on constate que plus d’enfants déclarent choisir eux-mêmes leurs livres (ils n’étaient que 85 % en 2005) mais que l’intervention des parents est en progression tout comme celle des professeurs » (p. 7). Pour les genres préférés, le roman arrive en tête, suivi de la BD et des mangas, et les thèmes favoris sont l’aventure et le fantastique dans de larges proportions, suivis de l’humour, la SF, le policier et les récits de vie. Concernant les auteurs plébiscités, si « les filles mentionnent 123 auteurs différents, les garçons n’en donnent que 67 » (p. 12) : les auteurs veulent y voir « des lectures moins diversifiées » (ibid.), on pourrait aussi penser que dans leurs réponses les filles sont plus enclines à afficher une image proche du processus de « bon élève », ou que les garçons sont plus focalisés sur les histoires et les ambiances des récits que sur le fait de retenir le nom des écrivains. Toujours sur ce sujet, et en comparant les réponses des parents, on constate que les jeunes interviewés citent des contemporains, avec en majorité les auteurs de best-sellers, alors que leurs aînés sont persuadés qu’ils lisent des classiques, canonisés par l’institution scolaire – la visée pédagogique et culturelle des parents ne rejoint pas forcément les goûts et les envies personnels et réels de lectures des enfants.

Deux bémols cependant peuvent être mentionnés : parmi les répondants enfants, on observe que la « répartition garçons/filles (196/286) » (p. 3) n’est pas équilibrée, et l’on apprend que deux tranches d’âge ont majoritairement été sollicitées 5, ces deux points pouvant créer des effets artificiels ou déformants.

Pour les analyses liées aux réponses apportées par les parents, la focale est portée sur les lieux d’acquisition des ouvrages, en fonction notamment d’une aide fournie par des médiateurs et disponible/accessible pour les familles. Les auteurs croisent les réponses en fonction du lieu même d’achat (grande surface, librairie, en ligne) et en arrivent à trois profils : sur internet, les parents sont intéressés par les conseils des médias et des libraires (43,5 %) ; dans les grandes surfaces, les parents suivent les médias (35,7 %) ; et ceux qui vont en librairie écoutent les conseils qui y sont distillés (51 %). Sans être convaincue par ce multiséquençage de données (est-ce bien utile au regard des objectifs affichés ?), on soulignera que certaines conclusions peuvent être perçues comme affichant, sans l’argumenter, une forme de stigmatisation des acheteurs en grandes surfaces :

  • « Les parents acheteurs en grande surface sont les moins attentifs aux conseils des professionnels (bibliothécaires et vendeurs) et des autres parents. Se consolide donc ici un profil d’acheteur réceptif à un moindre niveau aux dispositifs de médiation humaine et davantage perméable aux dispositifs de médiatisation et de marketing » (p. 19).
  • « s’il n’y a pas lieu d’être surpris du fait que les grandes surfaces soient associées au niveau minimal de la diversité (de l’offre) » (p. 26).

Sachant que les jeunes recherchent les livres sériels, majoritairement « phénomènes » du moment et partagés par leurs pairs, à quoi bon faire le reproche aux parents de ne pas suivre les éventuels conseils des professionnels ? Les logiques d’achat étant souvent cumulatives (beaucoup de répondants fréquentent aussi la bibliothèque/médiathèque publique, le CDI des établissements scolaires), le sentiment de déshonneur à peine voilé dans certaines phrases à l’égard des acheteurs en grandes surfaces peut laisser perplexe. Enfin, pour rappel, la part des grandes surfaces dans les ventes de livres, pour adultes ou enfants, est une réalité significative dans le marché de l’édition.

« Les parents considèrent majoritairement qu’il est facile de choisir […], 65 % d’entre eux disent ne pas éprouver de difficulté particulière pour faire leur choix » (p. 23) : mais les auteurs, soucieux de l’interaction parfois biaisée causée par une interview quant aux pratiques culturelles, soulignent bien que ce discours « ne doit pas être pris au pied de la lettre » (p. 24). En effet, l’abondance de l’offre, la connaissance insuffisante de la littérature de jeunesse, l’adaptation des lectures aux âges et aux goûts des enfants sont quand même évoquées et portent à croire que sous couvert d’une sérénité (de façade), certains parents seraient submergés par l’incertitude. On remercie donc les deux auteurs d’avoir su attirer notre attention sur « la recherche d’une posture » (p. 5) et la volonté de donner les gages d’un intérêt pour « l’image du bon lecteur » (ibid.), travers commun au monde de l’enfance et des adultes.

La comparaison avec les enfants touche un point sensible quand sont demandées aux parents les lectures en cours, la place des nouveautés ou les auteurs appréciés : « 107 parents, soit le quart de l’effectif, ne connaissaient pas les lectures en cours de leurs enfants » (p. 27), certains auteurs cités semblaient refléter « la prescription scolaire » (p. 28) et « 104 parents, soit le tiers des répondants, n’ont pas su dire quels étaient les livres préférés de leurs enfants » (p. 29). Un décalage avec les déclarations des plus jeunes se fait sentir et l’on sent poindre une difficulté parentale à appréhender la lecture ou le livre uniquement selon le plaisir, la détente ou une activité culturelle, mais bel et bien avec des visées ou une pesanteur scolaires, décalant le monde du livre dans l’injonction, l’obligation et l’utilité. Le même écart concerne les titres lus ou préférés par rapport à la parution des livres : « ce sont les trois quarts de la liste enfants qui s’inscrivent dans les douze dernières années de publication (deux tiers seulement pour les parents) » (p. 34). Après tout, faut-il absolument que parents et enfants soient dans une totale transparence et connaissance des pratiques de lecture des plus jeunes ?

Un vrai écueil concerne les enquêtés adultes, créant un biais qu’il faut souligner. Les parents interviewés venaient visiter le Salon du livre, avec leurs enfants : on était donc là en présence d’un certain type de modèle familial pour lequel, a priori, le livre incarnait/représentait un investissement réel ; ne serait-ce que celui du déplacement et du séjour dans les travées de la manifestation, mais aussi d’une volonté ou du partage d’un projet éducatif, parascolaire, entre les parents et leurs enfants autour de la lecture, ou bien d’une transmission d’un intérêt à l’acte de lecture et/ou à l’objet livre. Ce point – crucial selon nous – implique que ce n’est pas une vision statistique « des parents » en général, mais bien d’un groupe de parents spécifique déjà intéressés à la chose lectorale ou tout du moins souhaitant profiter de l’occasion du Salon avec leur progéniture pour servir une ambition particulière.

Si les questionnaires demandaient la profession exercée (aux enfants et aux parents) et si les auteurs indiquent que « 315 d’entre eux [étaient] en dehors des métiers de l’enseignement, de l’enfance, de la communication et de la culture » (p. 4) – soit 74 % des enquêtés –, il n’en demeure pas moins que 26 % avaient des emplois dans des secteurs d’activités liés à la lecture et la littérature enfantine, et de plus que les parents « hors domaine du livre » (pour faire court) manifestaient quand même une disposition à faire de ce dernier un élément inclus dans l’éducation et les loisirs de leurs enfants. Dès lors, certains résultats doivent être interprétés avec plus de nuances. Dans le même ordre d’idée, sur les 160 000 visiteurs accueillis depuis les années 2010 par ce Salon, les 1 000 enquêtés ne représenteraient statistiquement que 0,6 % des personnes venues y assister. Faudrait-il alors en tirer des conclusions parfois données sur le ton de l’affirmation ?

La conclusion s’organise autour de trois axes. Les « postures » (p. 37) lettrées ou légitimes, chez les petits comme chez les grands, sont une réalité connue. Les deux auteurs semblent découvrir qu’« afficher des pratiques de lecture à forte légitimité culturelle et éducative » ou que minorer « une trop forte réceptivité au marketing et des pratiques de lecture illégitimes » (p. 38) sont des réalités. Côté « ambiguïtés » (p. 38), on rappellera que les parcours de lecteurs (qu’il s’agisse de non, faibles, moyens ou grands lecteurs) ne sont jamais linéaires et que là où C. Abensour et P. Legendre voient un constat « saisissant » dans des « pratiques polymorphes et réversibles » (p. 38), on pourrait y concevoir la matérialisation même de ces ruptures, reprises ou engouements chez les lecteurs. Pour ce qui est des « attentes », les auteurs reviennent sur des parents déclarant ne pas « éprouver de difficulté particulière à choisir » (p. 39) tout en soulignant à 50 % que « l’abondance du choix constitue un problème » (ibid.) : ils soulignent justement ce « paradoxe » (ibid.) ; on rejoint là la question de la posture évoquée précédemment et une forme de nécessité du côté des familles à vouloir trouver « un outil de promotion du livre de jeunesse » (p. 40).

On est donc en présence d’une étude intéressante – sur le papier – mais qui n’apporte pas tout ce qu’elle proposait – sur les 40 pages du livre – et qui parfois donne l’impression de ne pas redéfinir les grandes tendances déjà connues en matière de pratiques de lecture, ou de ne pas suffisamment s’intéresser à de nouvelles tendances qu’elle pointe cependant (lectures numériques, phénomène de blogging, affirmation de soi dans le fait de se dire autonome dans ses choix de lectures), chez les enfants notamment, ou par rapport aux précautions à prendre face à du déclaratif en matière de pratiques culturelles.

Un appareillage scientifique aurait été des plus utiles : il n’y a pas de bibliographie générale, les notes infrapaginales sont sporadiques (dix au total), l’introduction de deux pages, et à peine le double pour la conclusion, ne permettent pas de fixer le cadre de cette étude. Plusieurs sujets sont touchés du doigt ou non traités, alors qu’ils apparaissaient dans des réponses, voire même dès les questions, tels que la place des blogs et des réseaux sociaux chez les jeunes 6  ou le phénomène de la littérature des Young adult ou de Cross age 7. Les deux questionnaires sont proposés dans leur intégralité, ce qui est pertinent et permet au lecteur de comprendre d’où viennent les réponses.

Néanmoins, on sait gré à ces deux spécialistes du monde de l’édition d’avoir initié et porté cette étude auprès d’acteurs fortement impliqués dans le livre, que ce soit les plus jeunes (généralement « grands lecteurs » jusqu’à un certain âge) ou leurs parents, et ce, au sein même d’un événement spécifique dédié aux livres, aux enfants et à la lecture. Il s’agit là de deux types d’enquêtés insuffisamment représentés dans la littérature scientifique sur ces questions. La démarche est innovante, porteuse, il faudrait poursuivre en ce sens.

  1.  (retour)↑  Pour information aux lecteurs, nous indiquons la référence, puisque les deux experts ne le font pas dans leur livre : Corinne Abensour, Bertand Legendre, « Librairies et médiation du livre de jeunesse », Les Enjeux de l’information et de la communication, 2005/1, p. 1-8. En ligne : https://www.cairn.info/revue-les-enjeux-de-l-information-et-de-la-communication-2005-1-page-1.htm
  2.  (retour)↑  Se reporter à « Les chiffres de l’édition jeunesse » diffusés par le Syndicat national de l’édition. En ligne : http://www.sne.fr/ressources/chiffres-cles-de-ledition/
  3.  (retour)↑  Catherine Simon et Macha Séry, « Livre jeunesse : les raisons d’un succès florissant », Le Monde, 19 novembre 2014.
  4.  (retour)↑  Faut-il en conclure par ces deux intitulés que les filles n’auraient pas mentionné d’auteurs connus, mais qui le seraient uniquement par elles ?
  5.  (retour)↑  « Ces 482 enfants se répartissent ainsi : 25 en maternelle, 192 à l’école primaire, 214 au collège et 51 au lycée » (p. 3).
  6.  (retour)↑  « L’engouement suscité par les best-sellers young adult se prolonge par une forte participation interactive, via Facebook ou via des sites dédiés. Hachette a été pionnier en France, avec l’ouverture en 2008 du site Lecture Academy. Il a depuis fait des émules […]. Ces sites proposent des forums, des jeux, mais aussi des concours d’écriture, fan-fictions ou autres », in Édith Lecherbonnier, « Le livre jeunesse joue dans la cour des grands », INA Global, 4 mai 2016.
  7.  (retour)↑  Ce phénomène qui voudrait que les romans pour adolescents suivent le vieillissement de leurs lecteurs et leur offrent de nouveaux récits en lien avec leur progression en âge.