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Henri Calet

Paris à la maraude

Édition établie par Michel P. Schmitt
Éditions des Cendres  / Enssib, collection « Cas d’école », 2018, 405 p.
ISBN 978-2-8674-2274-4 : 32 €

par Thierry Ermakoff

Si on doit à Henri Calet (1904 – 1956) de nombreux textes, articles, sur Paris, dont il était un habitant et un amoureux exigeant, on doit tout autant à Michel Schmitt ses éditions critiques (signalons par exemple l’édition de De ma lucarne, Gallimard, 2000).

Henri Calet est mort jeune, désargenté, écartelé. Il était un écrivain égaré, pour vivre, dans l’écriture de la presse quotidienne (Le Parisien, Le Figaro…), les revues (Combat), la radio ou la télévision. C’était un grand amateur de femmes (« j’ai déjà dit que je ne résiste pas à la voix d’une femme » – Monsieur Paul), un écrivain compulsif qui notait tout : les réflexions, les observations qu’il faisait des rues de Paris, de leurs habitants, les menus de restaurant, les inaugurations auxquelles il était convié : tout un petit monde désormais évanoui. Cette masse de documents a été soigneusement conservée par Christiane Martin du Gard, sa dernière compagne, qui l’a déposée à la bibliothèque Jacques-Doucet.

Comme nous y invite Michel Schmitt, il faut lire (ou relire) tout Calet. On y trouvera, été comme hiver, son amour immodéré des petites gens, des métiers aujourd’hui disparus, des impasses, des coins de rues, des bars, des restaurants, des chambres d’hôtel, des bus, et même des métros aux heures de pointe. Car il lui arrive d’en faire l’éloge (« les heures de pointe, j’aime assez cela. C’est, après tout, la seule occasion qui nous soit donnée de fraterniser un peu » – De ma lucarne).

Henri Calet avait une littérature qu’il qualifiait d’arrondissementière, aussi fit-il quelques exils : en Italie, en Suisse, en Afrique du Nord, en Belgique, où il était né, et même au bord de la Loire.

Chez Calet, tout se lit : ses voyages parisiens, ses amours, ses déchirements sentimentaux, ses affres physiques et pécuniaires, ses doutes. Le grand mérite de Michel Schmitt est d’avoir fait, de cette masse foisonnante, ce « sympathique désordre qui se change pour le chercheur en casse-tête », véritablement œuvre de chercheur. Paris à la maraude était un grand projet d’Henri Calet, un livre total, qui aurait pu remplir plusieurs volumes. Afin de le réaliser, il a pris quantité de notes, accumulé nombre de mots, billets, publicités : c’est cet ensemble de documents que Michel Schmitt a choisi de publier. Outre sa préface précise, scrupuleuse (il restitue à Calet son identité réelle), il ouvre chaque chapitre par une présentation générale suivie des « chapardages », sorte de discours de la méthode : quels documents ont été retenus, pourquoi, etc. L’ensemble se lit comme on voyage à Paris : en colimaçon, du 1er arrondissement (au centre) au 20e, à l’est. Un cahier regroupant quelques notes, cartons, articles de Calet est reproduit en fin de volume.

Les notes nombreuses proposées permettent de situer le Paris de Calet (qui n’existe plus, comme nous le rappelle Michel Schmitt), les contextes et circonstances économiques, artistiques, littéraires qui ont façonné l’existence de millions de Parisiens sur la première moitié du XXe siècle. On y apprend, par exemple, que l’autobus 84 devait manœuvrer autour de la place de la Contrescarpe, que Madame T. était sans doute l’ex-femme de Marcel Pagnol, on se souvient de l’ancienne plaque commémorative située à l’emplacement du Vél’ d’hiv… bref, une histoire sentimentale et géographique.

C’est un livre d’amoureux, un livre d’hommage. Calet, qui termine Peau d’ours (Gallimard, 1958) par ces mots : « ne me secouez pas, je suis plein de larmes », le méritait bien.

Pour conclure, Michel Schmitt nous incite à relire Calet. Son ouvrage, par sa densité, sa finesse, nous invite à faire des allers-retours continuels entre l’œuvre de Calet et l’ouvrage critique qu’il lui a consacré.