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Émilie Mathieu

Juliette Patissier

Enjeux & développements de l’impression à la demande

Éditions du Cercle de la Librairie, coll. « Pratiques éditoriales », 2016, 128 p.
ISBN 978-2-7654-1501-5 : 24 €

par Mathieu Andro

L’impression à la demande de livres, en flux tendu, repose sur un modèle dans lequel l’offre est directement tirée par la demande. Ce modèle bouleverse l’économie du livre qui était et demeure encore plutôt centrée sur l’offre. En effet, le modèle traditionnel doit anticiper sur les quantités susceptibles d’être vendues. L’impression à la demande place désormais le consommateur en amont mais aussi au cœur de la chaîne du livre. Le rôle de chaque métier – auteur, éditeur, imprimeur et libraire – au sein de cette chaîne s’en trouve revisité. L’impression à la demande permet de ne plus connaître d’invendus surproduits et coûteux à stocker (environ 20 % de la production en France d’après les auteurs). C’est donc avant tout un moyen efficace d’optimiser la gestion logistique des flux et des stocks, mais aussi de mieux personnaliser les produits, de s’autoéditer et de permettre un « empowerment » du consommateur. Le coût unitaire d’un livre imprimé à la demande demeure cependant bien plus cher que celui d’un livre sorti d’une machine offset au sein d’un tirage beaucoup plus important. Pour cette raison, ce sont bien souvent les titres épuisés d’une maison d’édition qui sont ainsi « ressuscités » à la demande, en leur permettant de persister perpétuellement dans son catalogue.

Dans leur livre paru aux Éditions du Cercle de la Librairie, Émilie Mathieu et Juliette Patissier dressent un état de l’art relativement complet sur le sujet de l’impression à la demande (IAD). Les origines historiques du modèle sont rappelées de manière claire et complète en mentionnant notamment les théories économiques de la longue traîne, la loi de Pareto et l’apport du toyotisme, c’est-à-dire la production en fonction de la consommation sans stock ni gaspillage. Mais, au-delà de ces aspects théoriques, un panorama complet des prestataires du domaine est également proposé. L’ouvrage contient aussi des éléments relativement pratiques, puisque des tableaux comparatifs permettent d’estimer assez précisément les coûts selon les différents choix possibles. Ces informations peuvent être très utiles pour une mise en œuvre concrète par une maison d’édition. Dans son ensemble, le propos est à la fois convaincant, équilibré et réservé.

Quelques analyses originales sont proposées afin d’expliquer les difficultés de développement en France qui sont observées. Il semble ainsi et notamment que l’idée de ne plus avoir à prendre un réel risque en investissant dans l’édition d’un livre et en le défendant face au consommateur pourrait être l’une des raisons susceptibles d’expliquer la réticence déontologique, éthique et probablement aussi culturelle des éditeurs français face à l’impression à la demande. En effet, si le livre ne se vend pas correctement, la perte demeure finalement très limitée par rapport à un gros tirage pour lequel le stock d’invendus peut peser beaucoup plus lourd sur le budget d’une maison d’édition.

Pour ce qui concerne le domaine des bibliothèques, de leur numérisation et des bibliothèques numériques, l’ouvrage ne le traite qu’à la marge et de manière assez incomplète en restant peut-être trop centré sur les rares et relativement tardives expériences en France. Ainsi, les expériences pionnières de l’université de Cornell dès 2009 avec Amazon BookSurge ou avec la Bristish Library, ou la Bibliothèque du Congrès en 2009, auraient pu être évoquées. Néanmoins, le choix avait été clairement explicité par les auteurs de ne pas trop s’attacher aux applications possibles de l’impression à la demande dans le secteur de la numérisation des bibliothèques. Comme les maisons d’éditions, les bibliothèques fonctionnent selon un modèle centré sur l’offre. Tandis que les premières produisent selon les ventes qu’elles cherchent à anticiper, les secondes acquièrent selon les besoins des lecteurs qu’elles cherchent également à anticiper. Avec l’impression à la demande, les unes et les autres pourraient donc se recentrer sur le consommateur. Le sujet des bibliothèques n’étant que survolé et demeurant peu abordé dans le livre, nous nous permettrons donc de renvoyer les lecteurs du Bulletin des bibliothèques de France intéressés par ce développement à consulter la synthèse que nous avions fait paraître en 2015  1.

Pour finir, on pourrait également regretter que l’ouvrage n’ait pas été rédigé par des auteurs appartenant à des métiers ou à des sociétés différentes, puisque les deux auteurs travaillent pour la même société de diffusion de livres numériques, e-Dantès. Néanmoins, le contenu nous semble très équilibré et représentatif de divers points de vue. Il est le résultat de l’analyse d’une littérature variée et d’entretiens avec de multiples acteurs du marché. Par ailleurs, l’ouvrage respecte bien le parti pris de la collection « Pratiques éditoriales » qui « propose aux professionnels du livre des outils directement opérationnels conçus par des acteurs reconnus de l’édition ». En cela, on peut affirmer, sans risque d’erreur, que la promesse est tenue.

  1.  (retour)↑  Mathieu Andro et Sophie Klopp, « L’impression à la demande et les bibliothèques », Bulletin des bibliothèques de France, contribution du 13 février 2015. En ligne : http://bbf.enssib.fr/contributions/l-impression-a-la-demande-et-les-bibliotheques