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Luigi Failla

Du livre à la ville

La bibliothèque comme espace public

Éditions MétisPresses, collection « VuesDensemble Essais », 2017, 224 p.
ISBN 978-2-940563-21-0 : 20 €

par Thierry Ermakoff

Luigi Failla, architecte, diplômé de l’université de Palerme et de Paris-Est, nous avait déjà fait l’honneur (ou l’amitié, ou les deux) de venir présenter ses travaux de recherche à l’Enssib en avril 2016, lors de ces fameuses journées coorganisées avec la Bibliothèque municipale de Lyon et consacrées à l’impact du numérique sur l’architecture des bibliothèques. Nous avions déjeuné en pizzeria et, déjà, sous l’architecte-bibliothécaire sourcilleux pointait le nomade, le mobile, bref, un paradigme à lui seul.

L’ouvrage présenté ici reprend, en les développant, en les étirant, quelques-uns des propos présentés, et dont l’originalité tient avant tout à l’articulation entre urbanité, bibliothèque, appropriation du savoir.

La plupart des ouvrages professionnels publiés à ce jour s’attachent aux grands espaces des bibliothèques, en les adaptant au goût moderne, et, surtout, en tentant de conjurer le sort du numérique et de ses avatars. Celui-ci part de l’humain, de sa façon d’être, de se déplacer dans l’espace public, d’apprendre, bref, de ce qu’il est convenu d’appeler sa mobilité. Convenons avec Alexandre Vialatte que, contrairement au chat persan, par exemple, « chez l’homme, la tête pense, et la main suit. Le facteur Cheval, précisément, en est un exemple éclatant. Le poids du cerveau humain est si considérable qu’un homme lâché du haut d’une tour tombe toujours la tête la première, parfois même d’une jument. C’est ce qui n’arrive jamais avec la couleuvre, la mouche ou même le chilognathe, ou alors le roseau ordinaire. Car l’homme est un roseau pensant. La pensée l’entraîne ». Il ne saurait plus, aujourd’hui, s’asseoir à une table, entouré de livres, pour entamer une conversation avec sa voisine. L’homme moderne pratique sa mobilité, surtout au XXIe siècle. L’homme du XXe siècle cultivait un certain esprit grégaire, on le retrouvait au marché, au café, à la bibliothèque. L’homme du XXIe siècle, baigné dans l’environnement numérique, modifie son rapport à l’espace : il est plus individualiste, plus mobile et le fait d’associer « la bibliothèque à la ville, à ses dynamiques, aux besoins de ses citoyens toujours plus mobiles et connectés permet de considérer ces espaces [de bibliothèque] comme un hypertexte à l’intérieur duquel on construit ses relations spatiales et sociales » (p. 21).

Telle est donc la thèse présentée par Luigi Failla : la ville bouge, les besoins et les habitudes sociales se bouleversent, la bibliothèque, comme espace public, doit, non s’y adapter, mais prendre toute sa place et repenser ses espaces en tenant compte des besoins et des pratiques de ses usagers, qu’on a un peu de mal à appeler lecteurs.

Le texte se divise en deux grandes parties. Toute la première, assez théorique, reprend les hypothèses de l’urbain et de l’architecture. Comment vivre en ville aujourd’hui ? Quelles sont les évolutions majeures des villes et métropoles ? (Lire, à ce sujet, Walter Benjamin, Philippe Simay…) Comment les transports publics structurent-ils les espaces ? Quel rôle joue la vitesse dans la structuration de ces espaces, et donc dans la pensée même de la bibliothèque ?

La seconde partie applique, décline aux bibliothèques ces principes, ce changement de paradigme. Luigi Failla reprend les modèles de bibliothèques, en particulier la conception fonctionnaliste des années 1980, avec une conception de bibliothèque à trois niveaux, et nous dirige vers un autre modèle, une vision « urbaine du service » (p. 106), avec son organisation spatiale, son emplacement (du centre historique des villes à la banlieue), sa conception de l’accueil : quel espace pour quel usager, quel service lui offrir, depuis la recherche documentaire de base jusqu’à l’espace de coworking, devenu incontournable.

Le chapitre « questions de composition » (p. 141) est fondamental : car, avant l’usage de la bibliothèque, il est nécessaire d’y entrer. Et la conception même de cette zone sensible qu’est l’accueil ne doit pas être négligée. Les exemples fournis montrent que, au-delà de la question de la monumentalité du bâtiment, la forme de l’accueil est un souci majeur pour l’architecte, et il doit l’être pour le bibliothécaire, avec cette interrogation qui file le long de l’ouvrage : comment rendre nomade cette bibliothèque fluide, dynamique, pour reprendre les propos de Gilles Deleuze et Félix Guattari (p. 121) ?

En fin de partie, Luigi Failla propose ce qu’il appelle un nouveau modèle de bibliothèque, à niveau unique. Il s’appuie sur les exemples récents français et étrangers (Oloron-Sainte-Marie, Caen, Strasbourg, Colomiers et, au Danemark, Aarhus, Copenhague…), et même auvergnat. Il fournit des plans, des vues des bâtiments.

Au final, cet ouvrage de (trop) petite taille, certes élégant et maniable, est utile pour la pensée en action de la bibliothèque, peu importe le nom qu’on lui donne. Sa taille, néanmoins, ne permet pas de bien lire les plans, c’est un peu dommage. Le glossaire est dense, la bibliographie copieuse et, qui plus est, assortie d’ouvrages français et étrangers, beaucoup sont italiens, nous savons ce que nous leur devons.

L’articulation entre les parties fonctionne bien, les apports théoriques induisent les propositions pratiques.

Et qu’on se rassure ! Contrairement à ce qui est indiqué, la bibliothèque de Clermont-Ferrand n’est pas construite. Il ne s’agit que de celle de Blanzat, de l’agglomération clermontoise, notre cœur a failli y rester.

Un autre ouvrage devrait sans doute compléter, approfondir celui-ci. Nous l’attendons. De pied ferme, mais l’œil vif.