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Alex Johnson

Bibliothèques insolites

Éditions JonGlez, 2016, 240 p., ill.
ISBN 978-2-36195-150-4 : 19,90 €

par Reine Bürki

Les éditions JonGlez, ce sont d’abord « des guides insolites faits par les habitants, pour les habitants et les voyageurs curieux ». L’idée est de sortir des sentiers battus, d’arpenter des lieux avec un autre œil que celui formaté par les guides de voyage traditionnels, et de s’adresser tout autant au lecteur de passage qu’à l’autochtone désireux de connaître sa ville différemment. Le principe proposé par les Éditions JonGlez se décline ainsi en trois collections : « Insolite et secret », « Hôtels insolites » et « Patrimoine insolite ».

En 2016, le catalogue s’enrichit de « Bibliothèques insolites », traduction d’Improbable Libraries, un ouvrage publié initialement par Thames & Hudson. L’auteur, Alex Johnson, est britannique, journaliste, fondateur de Bookshelf – un blog dédié aux livres – mais aussi, last but not least, fils de deux parents bibliothécaires. Cet ouvrage n’est pas conçu comme un guide, mais plutôt comme un panorama de « bibliothèques insolites » à travers le monde, soulignant au fil de ce voyage leur rôle fondamental dans nos sociétés. La détermination « insolites » regroupe des bibliothèques telles qu’on ne les attend pas (dans un taxi, un jardin, un frigo, une valise, ou à dos d’éléphant), mais telles – aussi – qu’elles se réinventent pour s’adapter à leur environnement et aux évolutions sociétales : que ce soit dans leur forme (architecture, design, mobilier), dans leurs proportions (micro/maxi), ou dans leurs modes de médiation et leurs modalités d’accès (gratuites, sans adhésion, hors les murs, à domicile, itinérantes, animales, nocturnes…).

Des textes introduisent chaque chapitre, traçant le fil rouge qui rassemble et articule les projets présentés. Les nombreuses photographies renseignent à la fois sur l’atmosphère et l’organisation de ces bibliothèques, mais aussi sur les personnes qui les font vivre et la manière dont les lecteurs se les approprient – car le point commun de nombre de ces projets semble bien être l’adhésion et la participation de leur public. On y voit non seulement la façon dont ces bibliothèques habitent l’espace, qu’elles soient mobiles, statiques, provisoires, monumentales, haut perchées, flottantes ou roulantes… Mais on peut aussi noter la façon dont ces mêmes bibliothèques sont habitées – avec souvent beaucoup d’ingéniosité – que ce soit par les livres (étagères, escaliers-rayonnages, espaces de rangement suspendus, dispositifs pop-up) ou par le mobilier (filets de lecture, hamacs, bancs, coussins, plateformes…).

Pour les lecteurs voyageurs, mentionnons ainsi les dispositifs Biblio Tren (bibliothèque électronique déployée sur le réseau ferroviaire de Catalogne permettant à l’utilisateur de télécharger des livres à partir d’un QR code), les services Bibliometro à Madrid ou à Santiago (proposant aux voyageurs d’emprunter des ouvrages dans les unités de prêt réparties sur les lignes de transport), les bibliothèques d’aéroport ouvertes 24 h/24 comme à Schiphol (Pays-Bas), ou bien encore les bibliothèques d’hôtel, souvent très soignées.

L’éloignement géographique et la désertification des zones rurales ont également amené les bibliothécaires à imaginer des dispositifs ambulants pour amener les livres jusqu’à leurs lecteurs. Depuis les premiers bibliobus américains tractés à cheval jusqu’au Biblioburro itinérant qui dessert des villages éloignés en Colombie, l’animal (cheval, âne, mulet, éléphant, chameau…) reste ainsi dans certains pays un moyen de transport privilégié et un vecteur de médiation auprès de la population. De même, on retrouve au fil de cet ouvrage plusieurs exemples de bibliothèques qui accompagnent leur public là où il se trouve, que ce soit sur l’eau ou sur la plage, mais aussi à l’hôpital ou en prison.

Petites par la taille, mais proches des lecteurs par leur dissémination dans la ville, les microbibliothèques sont un phénomène en expansion qui mérite d’être mentionné. Souvent installés dans des cabines téléphoniques recyclées (mais aussi dans des frigos ou des constructions artisanales), ces points lectures fonctionnent sur le principe d’une mise à disposition des ouvrages directement dans la rue. Angleterre, États-Unis, Grèce, Allemagne, République tchèque, Colombie… voient ainsi fleurir ces Little free libraries dans leur paysage urbain.

Inventives, ludiques, les bibliothèques pour enfants sont particulièrement innovantes dans l’aménagement de leurs espaces et le design du mobilier. La bibliothèque de Muyinga (Burundi) offre ainsi un bel exemple de construction qui concilie à la fois les savoir-faire et les matériaux locaux (briques de terre, cordages en sisal), et le confort de ses petits lecteurs (hamacs géants de lecture).

Citons encore les bibliothèques à domicile, plus confidentielles, comme le Read Nest – petit havre de lecture – sur l’île de Seeland (Danemark), ou bien encore la bibliothèque de jardin de Zadní Trebán (République tchèque) qui se présente comme une tour avec toit ouvrant permettant de lire à la belle étoile…

Au-delà de la curiosité du voyageur, ce livre alimentera la réflexion sur ce qu’est « une bibliothèque », entité qui ne se laisse pas simplement définir en tant que lieu ou collection, mais aussi par les services qu’elle rend auprès de la population et le très fort lien social qui sous-tend la plupart des projets présentés. Cette lecture pourra également inspirer tous ceux qui souhaiteraient avoir un aperçu d’autres façons d’aller à la rencontre des usagers et de remplir des missions fondamentales en s’adaptant aux réalités du monde contemporain (nomadisme, nouvelles pratiques, accès à l’information, mais aussi éloignement et précarité).

Soulignons aussi que ce livre est un bel objet, plaisant à manipuler dans un petit format carré de 19 x 19 cm, relié et abondamment illustré, qui propose en 240 pages un heureux tour du monde de bibliothèques inventives, portées par un goût commun de la lecture et du partage.