entête
entête

Bibliothèques en mouvement

Innover, fonder, pratiquer de nouveaux espaces de savoirs

Sous la direction de Yolande Maury, Susan Kovacs et Sylvie Condette-Castelain
Préface Annette Béguin-Verbrugge
Presses universitaires du Septentrion, 2018, 286 p.
ISBN 978-2-7574-2368-4 : 25 €

par Timothée Mucchiutti

« Étudier les évolutions en cours dans les bibliothèques » (p. 19) des collectivités territoriales et de l’enseignement secondaire et supérieur « au plus près des acteurs » (p. 20), qu'ils soient usagers ou professionnels de l’information, telle est l’ambition des universitaires à l’origine de cet ouvrage. Le livre se concentre principalement sur les mutations des bibliothèques de l’enseignement scolaire et universitaire.

Des bibliothèques en mutation

En introduction, les auteurs rappellent l’importance des évolutions en cours de l’écosystème informationnel depuis une quinzaine d’années, auxquelles le numérique n’est pas étranger, qui interrogent les bibliothèques, voire remettent en cause leur existence. En réponse, celles-ci changent, à la recherche d’un modèle capable de satisfaire les nouvelles attentes plurielles des usagers. Ce nouveau modèle pour l’enseignement secondaire et supérieur est celui du learning centre. Dans l’enseignement supérieur, c’est un rapport de l’Inspection générale des bibliothèques remis à la ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche en 2009 qui fait connaître ce modèle de bibliothèques originellement anglo-saxon. Dans l’enseignement secondaire, l’organisation d’un séminaire national en 2011 et la publication d’un vade-mecum l’année suivante sur les mutations des bibliothèques scolaires introduisent le concept.

Le learning centre rapproche dans l’enseignement supérieur la documentation de l’enseignement, et, dans l’enseignement secondaire, la documentation de la vie scolaire. De ce fait, le learning centre dépasse le cadre de la bibliothèque pour faire de tous les lieux de l’établissement scolaire ou du campus universitaire un potentiel espace d’apprentissage. Dans un « cadre convivial », le learning centre offre un « large choix de ressources et de services », ceux-ci tentent de répondre à des attentes a priori contradictoires comme celle de concilier travail et loisir. Le numérique est une composante importante de cette offre.

Learning centre et espaces

Si le learning centre est un projet d’effacement des frontières entre les espaces, celles-ci n’ont pas pour autant disparu. Dans un collège où le learning centre implique conjointement le professeur documentaliste et le conseiller principal d’éducation, des frontières, physiques et symboliques, persistent entre les deux services, dans les discours des professionnels. De même, l’absence d’adultes dans les espaces de convivialité, sauf lorsqu’ils proposent des ressources documentaires, témoigne également de frontières persistantes entre les espaces. Les ressources documentaires y participent également : ainsi, les collections « nobles » (monographies et revues scientifiques) occupent les espaces centraux du learning centre tandis que les collections qui le sont moins (bandes dessinées ou DVD, par exemple) occupent des positions aux marges. Cependant, ces espaces par intention peuvent être bousculés par le sens et l’usage que les apprenants lui attribuent et qu’ils peuvent détourner de l’usage prévu. Les professionnels de l’information disent alors comprendre les besoins des apprenants et accueillir favorablement ces détournements car le learning centre est avant tout un lieu de vie. Ce qui n’est pas sans générer des conflits d’usage entre les différents besoins des usagers dès lors que le learning centre ou la bibliothèque troisième lieu « n’a pas été conçu pour ça, [ce qui] pose beaucoup de problèmes ». Des réponses en termes d’aménagement sont alors apportées par les professionnels.

Learning centre et personnels

Le learning centre induit une hybridation des fonctions des personnels. Chez les professionnels de l’information, elle se manifeste par une montée en compétences autour de l’accueil et de l’accompagnement notamment. Chez les enseignants, cette hybridation se traduit par une acquisition de compétences liées à la gestion de ressources documentaires (dépôt de cours sur un ENT, par exemple). Dès lors, chacun réagit à ce brouillage des fonctions et des rôles en fonction de sa propre grille de lecture des mutations en cours et de sa subjectivité.

Pour certains professionnels de l’information, toutes catégories confondues, cette évolution peut être source d’inquiétude et de perte de confiance. L’expression des résistances au changement prend alors différentes formes : position de retrait, voire de repli, ou ralentissement de l’activité. Ces réticences ne doivent pas être prises comme la manifestation de griefs personnels mais comme celle d’une perte de sens du projet pour certains agents, notamment en fin de carrière. En effet, « plus les individus ont investi le système, plus ils ont tendance à résister au changement » (p. 179).

Learning centre et numérique

Espace d’apprentissage numérique, le learning centre n’est pas qu’un espace d’apprentissage par le numérique. Les écrans noirs des ordinateurs destinés aux usagers témoignent que le travail personnel se fait autrement. Le bon fonctionnement des services d’impression et de reproduction montre que les étudiants sont nombreux à privilégier une lecture sur support papier.

De plus, les pratiques des étudiants sont marquées par une grande porosité entre temps de travail et vie privée. Grâce à leurs terminaux mobiles, ils alternent des activités de loisirs ou de communication et de travail scolaire. Ces pratiques impactent la politique d’équipement du learning centre. Ainsi, des élèves, par l’intermédiaire de leurs représentants, demandent-ils l’installation d’une nouvelle borne wi-fi dans leur learning centre.

Les professionnels proposent de nouveaux services regroupant documentation, TICE et pédagogie, qui participent à la modernisation de l’image du learning centre. Tous les professionnels du learning centre parlent à cet égard d’un processus d’adaptation : il s’agit de « rattraper », voire d’« anticiper » les nouvelles façons d’apprendre et de vivre. La présence et l’intégration des technologies numériques dans l’enseignement sont un « volet essentiel », voire un « pilier » du learning centre, particulièrement dans l’enseignement secondaire. Cependant, dès lors que les professionnels s’expriment sur les mécanismes précis d’intégration du numérique à la formation, ils nuancent le rôle de l’outil innovant dans l’apprentissage.

En conclusion

D’espaces de conservation et de diffusion, les bibliothèques scolaires et universitaires deviennent espaces de séjour et d’apprentissage. Ce faisant, elles inscrivent leurs actions dans de nouveaux territoires d’activités. Au final, cet ouvrage confirme un certain nombre d’évolutions de nos métiers déjà repérées par la littérature professionnelle. Dense, il s’adresse à des professionnels motivés du fait d’une complexité conceptuelle exigeant une lecture attentive.