Le pouvoir des lectrices. Une histoire de la lecture au XIXe siècle
Le pouvoir des lectrices. Une histoire de la lecture au XIXe siècle
Paris, CNRS Éditions, 2025
Collection « Histoire »
ISBN 978-2-2711-5169-8
Dans Le pouvoir des lectrices. Une histoire de la lecture au XIXe siècle, Isabelle Matamoros propose une analyse originale des pratiques féminines de lecture et d’écriture de soi à travers l’étude d’un corpus de sources bien particulier : les écrits personnels. En analysant les journaux intimes et la correspondance de soixante-quatre femmes, elle parcourt le XIXe siècle français en mettant en lumière les expériences individuelles de ces femmes à différents moments de leur vie. De la jeune fille découvrant progressivement les normes sociales qui la contraignent à la femme mûre chargée d’éduquer ses enfants, Isabelle Matamoros donne ainsi à voir une autre facette d’un lectorat alors peu visible.
Comme l’autrice le souligne, le XIXe siècle s’inscrit dans une période postrévolutionnaire au cours de laquelle les femmes sont considérées comme inférieures aux hommes. La médecine préconise pour elles une éducation limitée, destinée à les préparer aux rôles sociaux associés au mariage et à la maternité, tandis que les transformations du système éducatif n’encouragent pas pour autant l’intégration des jeunes filles. Dans ce contexte, l’apprentissage de la lecture et de l’écriture passe, pour beaucoup d’entre elles, par des voies informelles et familiales. Se développent ainsi des formes de savoir reposant sur un « bricolage » [p. 307] de supports de lecture et de pratiques d’apprentissage, individuelles ou partagées.
Cette fenêtre ouverte sur les pratiques féminines de lecture et d’écriture en dehors du cadre scolaire est précisément rendue possible par l’objet d’étude d’Isabelle Matamoros : les journaux personnels tenus par des femmes et des jeunes filles. Si l’autrice souligne le caractère subjectif de ces sources, parfois biaisé par la conscience qu’avaient leurs rédactrices de relectures potentielles par leurs chaperons, celles-ci n’en demeurent pas moins particulièrement riches. Elles permettent en effet de rendre visibles les pensées et les expériences d’individus volontairement tenus à l’écart de la vie publique à cette époque. L’autrice met ainsi en lumière ce qui se dégage des écrits de femmes issues de milieux sociaux très divers : de la bourgeoisie (Eugénie de Guérin, Hortense Allart, etc.) à la petite bourgeoisie et aux milieux ouvriers (Suzanne Voilquin, Éléonore Blanc, etc.).
En cherchant à proposer une alternative au « paradigme institutionnel » [p. 30], qui conduit à penser les apprentissages essentiellement à travers les institutions (écoles, couvents, etc.), Isabelle Matamoros redonne aux femmes du XIXe siècle un rôle central dans l’éducation de leur famille, dans le développement de journaux qui leur sont destinés et dans l’émergence d’une littérature critique de l’asservissement des femmes. Cette pratique, certes minoritaire, témoigne néanmoins d’une prise de conscience progressive du pouvoir de l’éducation.
Si des différences dans les pratiques d’apprentissage apparaissent en fonction des appartenances sociales, notamment dans l’adoption des nouvelles méthodes éducatives – comme l’apprentissage par le jeu ou la méthode Peigné [p. 45], davantage acceptées dans les milieux aisés –, l’autrice montre également que les modalités d’apprentissage varient selon la composition de l’environnement familial des jeunes filles et des femmes. Elle souligne notamment que les apprentissages sexués sont plus sensibles chez les jeunes filles qui grandissent avec des frères. Elle montre également que certains environnements familiaux sont davantage enclins à offrir aux filles une éducation moins restrictive, comme en témoigne notamment l’attitude de François Guizot envers ses filles. Quoi qu’il en soit, l’autrice restitue toute leur profondeur aux différences entre les parcours d’apprentissage de ces femmes. Ceux-ci s’inscrivent dans un ensemble de conventions sociales qui dépendent du milieu d’origine, mais aussi de l’environnement familial, des choix des parents, des connaissances et des dispositions de la mère éducatrice, etc.
La mise en perspective de cet ensemble de facteurs permet ainsi de mieux comprendre les parcours individuels de ces femmes à travers leurs écrits. Loin de les enfermer dans une lecture déterministe, elle permet au contraire de mettre en évidence le pouvoir de ces lectrices. Ce pouvoir se manifeste, en premier lieu, dans l’acte même d’écrire. Si la tenue d’un journal peut parfois s’inscrire dans le parcours d’apprentissage, elle relève néanmoins d’une volonté d’expression de soi, plus intime et plus authentique. C’est précisément à partir de cette authenticité qu’Isabelle Matamoros cherche à « repérer les tensions et les écarts entre les devoirs être et les volontés d’être » [p. 22].
Cette réflexion conduit à s’intéresser au pouvoir de ces « volontés d’être ». Les récits de soi constituent également des espaces où se manifestent les transgressions, les désirs et les actions accomplies secrètement : autant de pratiques qui ont pu contribuer, de manière officieuse, à l’apprentissage des jeunes filles. Il est cependant intéressant de noter qu’Isabelle Matamoros insiste sur le fait que les autrices de ces journaux ne cherchaient généralement pas à remettre en cause l’ordre social établi. Elles témoignent néanmoins d’une capacité à apprendre et à écrire de manière autodidacte, réalité qui demeure largement absente des études historiques traditionnelles.
La chercheuse introduit tout au long de son ouvrage un autre aspect particulièrement intéressant, qui dépasse l’étude des journaux eux-mêmes : les échanges écrits et physiques entre les femmes, et parfois avec des auteurs masculins. Les lectures, les réflexions et les apprentissages font en effet l’objet de rencontres et d’échanges. Ceux-ci permettent de prolonger et de partager les apprentissages, mais aussi de faire émerger des réflexions sur la condition féminine. De ces réflexions, conjuguées au développement de la presse, émergeront les prémices de mouvements féministes, notamment le féminisme saint-simonien. Les penseuses évoquées par Isabelle Matamoros, parmi lesquelles Flora Tristan et Éléonore Blanc, accorderont ainsi une place centrale à l’éducation des femmes, envisagée comme un moyen de s’affranchir des restrictions imposées par la société et par les hommes.
Entre espace de conformité sociale et lieu d’affirmation de l’individualité, l’écriture de soi constitue ainsi un point d’entrée particulièrement riche pour comprendre le rôle des femmes dans la vie sociale et éducative du XIXe siècle. L’ouvrage d’Isabelle Matamoros propose une étude à la fois originale et approfondie de la condition féminine et des pratiques éducatives et culturelles des femmes, dans un siècle qui aura pourtant largement contribué à les maintenir à l’écart de la sphère publique.