De l’écran à l’émotion. Quand le numérique devient patrimoine
De l’écran à l’émotion. Quand le numérique devient patrimoine
Paris, École nationale des chartes, 2024
ISBN 978-2-35723-187-0
Les débats sur le patrimoine numérique occupent aujourd’hui une place croissante dans les bibliothèques, les archives et les institutions culturelles. À mesure que les sociétés produisent quotidiennement une quantité toujours plus importante de données, de documents et de traces numériques, la question de leur sélection, de leur conservation et de leur transmission aux générations futures devient un enjeu majeur. Le numérique, désormais omniprésent dans les pratiques individuelles comme collectives, ne constitue plus un patrimoine éphémère ou marginal, mais un élément durable de notre mémoire culturelle. Face à l’explosion des données, à l’obsolescence rapide des supports et à la volatilité du Web, la question n’est plus seulement de savoir comment conserver les objets numériques, mais pourquoi et au nom de quelles valeurs. Dans son ouvrage De l’écran à l’émotion. Quand le numérique devient patrimoine, Emmanuelle Bermès propose une réflexion ambitieuse sur la manière dont des objets issus d’un environnement technique acquièrent progressivement une valeur patrimoniale.
Conservatrice générale des bibliothèques et spécialiste reconnue des questions de préservation numérique, l’autrice inscrit son analyse dans une histoire longue du patrimoine documentaire. Dès l’introduction, elle rappelle que les interrogations suscitées aujourd’hui par les contenus numériques prolongent des débats anciens sur la conservation, la transmission et la légitimité culturelle des documents. L’intérêt de son propos est de montrer aussi que le numérique ne concerne plus seulement les institutions patrimoniales ou les spécialistes de l’information, mais il s’est progressivement imposé dans l’ensemble des activités quotidiennes : communication, démarches administratives, consommation culturelle, photographie, audiovisuel ou encore commerce en ligne. Chacun produit désormais des données et participe, souvent sans en avoir conscience, à la constitution d’un environnement numérique devenu omniprésent.
Cette évolution concerne directement les institutions patrimoniales. Bibliothèques, archives et musées recourent au numérique non seulement pour conserver ou stocker leurs collections, mais également pour les valoriser, enrichir leurs dispositifs de médiation et favoriser un accès élargi aux ressources documentaires. Le patrimoine numérique devient ainsi un outil de diffusion, de visibilité et d’attractivité, tout en transformant les modalités de consultation et d’appropriation des collections par les publics.
À travers cette évolution, Emmanuelle Bermès retrace également l’histoire de la confrontation des institutions patrimoniales avec le numérique. Longtemps détentrices de collections dont l’accès demeurait limité et fortement encadré, elles ont progressivement dû repenser leur rôle face aux nouvelles attentes des publics. La logique de conservation et de communication ponctuelle a laissé place à une politique de diffusion massive, où l’accès immédiat et à distance devient la norme. L’essor des bibliothèques numériques, des musées virtuels, des expositions en ligne ou encore de grands portails documentaires tels que Gallica, Europeana ou Internet Archive illustre cette profonde transformation des pratiques patrimoniales.
Emmanuelle Bermès rappelle toutefois que le patrimoine numérique ne se réduit pas à ces dispositifs de diffusion : il englobe également les objets nés numériques et les nouvelles formes de culture produites dans les environnements connectés, dont la conservation constitue aujourd’hui un enjeu majeur. En effet, l’un des apports essentiels du livre consiste à montrer que le numérique n’est plus envisagé comme un simple support technique, mais comme un espace de production culturelle à part entière. Il ne désigne plus uniquement le passage du matériel vers l’immatériel ou la dématérialisation des documents. Comme le montre l’autrice à travers de nombreux exemples, le numérique constitue un environnement dans lequel se créent, circulent et se transforment des objets culturels, des archives, des œuvres d’art et de nouvelles formes d’interactions sociales. Il devient par conséquent un espace d’expérience, de création, de mémoire et de transmission, dont les productions sont appelées à intégrer pleinement le patrimoine culturel contemporain.
Pour répondre à ces questions, Emmanuelle Bermès mobilise un large corpus de textes fondateurs ayant contribué à l’institutionnalisation de la notion du numérique mais aussi des articles récents sur le sujet. Elle introduit ainsi progressivement les notions centrales de son ouvrage – patrimoine numérique, culture numérique, objet numérique et patrimonialisation – en les replaçant dans une perspective historique et en expliquant au lecteur de manière claire et détaillée tous ces nouveaux concepts. Elle montre également comment bibliothèques, archives et musées se sont progressivement emparés de ces nouveaux objets culturels. L’ouvrage met ainsi en lumière les défis auxquels sont confrontés les professionnels de l’information : comment conserver des ressources instables et évolutives, comment constituer des collections numériques, comment décrire des objets qui échappent souvent aux catégories documentaires héritées de l’ère imprimée.
Le grand intérêt de la démonstration tient précisément au refus d’opposer systématiquement monde numérique et monde matériel. Pour l’autrice, les espaces numériques ne constituent pas un univers parallèle ou détaché du réel ; ils prolongent au contraire des pratiques sociales, culturelles et mémorielles déjà existantes. Les interactions qui s’y développent produisent en autonomie des formes d’expérience, de sociabilité et de mémoire qui participent pleinement à la construction du patrimoine contemporain.
L’originalité de l’ouvrage réside surtout dans le déplacement du regard qu’il propose. Là où les débats sur la préservation numérique sont généralement dominés par des considérations techniques, juridiques ou documentaires, Emmanuelle Bermès s’intéresse aux mécanismes d’attachement qui se développent autour des objets numériques. L’émotion devient alors un véritable outil d’analyse. Elle ne constitue plus un simple effet secondaire des usages, mais participe pleinement aux processus de patrimonialisation. L’un des aspects les plus stimulants de cette approche consiste précisément à montrer que la valeur patrimoniale d’un objet ne découle pas uniquement de sa matérialité ou de son ancienneté, mais également de la capacité d’une communauté à y projeter des souvenirs, des usages et des émotions partagées.
L’ouvrage met également en lumière une dimension plus politique du patrimoine numérique : la numérisation constitue un enjeu de visibilité et de pouvoir. Emmanuelle Bermès rappelle que, dans un environnement dominé par les moteurs de recherche et les grandes plateformes numériques, ce qui n’est pas numérisé risque progressivement de devenir invisible. La question de la numérisation dépasse ainsi le simple cadre technique pour toucher aux conditions mêmes de l’existence culturelle dans l’espace numérique. La visibilité devient alors un facteur essentiel de reconnaissance patrimoniale : ce qui n’est pas accessible, indexé ou diffusé tend à disparaître de l’horizon collectif.
Le choix du terme « écran » dans le titre de l’ouvrage n’est sans doute pas anodin. L’écran renvoie traditionnellement à une surface de médiation, voire de séparation, souvent associée à l’idée d’une expérience désincarnée du monde. En proposant un passage « de l’écran à l’émotion », Emmanuelle Bermès renverse cette opposition classique entre matérialité et affect, entre proximité et distance. L’enjeu n’est pas de nier la spécificité de l’objet matériel, mais de montrer que les pratiques numériques peuvent elles aussi produire de l’attachement, de la mémoire et de la nostalgie. À cet égard, son analyse rappelle les débats qui ont accompagné l’apparition de la photographie. Longtemps accusée d’introduire une distance entre le sujet et le réel, celle-ci est pourtant devenue l’un des principaux supports de la mémoire individuelle et collective. Le numérique semble aujourd’hui confronté à des critiques comparables ; immatériel, médiatisé par un écran, il serait condamné à la froideur. L’ouvrage invite précisément à dépasser cette opposition en montrant que les objets numériques peuvent eux aussi devenir des supports d’expérience et d’identification.
Le numérique facilite aujourd’hui la production, le partage et l’appropriation d’images, de photographies ou de souvenirs personnels qui inscrivent les individus dans une expérience patrimoniale renouvelée. Photographier une œuvre, partager une visite sur les réseaux sociaux ou conserver des archives personnelles sur des supports numériques participent désormais à la construction d’une mémoire individuelle et collective. Emmanuelle Bermès explique que cette patrimonialisation concerne des objets longtemps considérés comme de simples produits de consommation ou de divertissement. À travers l’exemple des jeux vidéo, elle analyse l’émergence d’une véritable nostalgie du numérique. Les consoles, les logiciels ou les univers vidéoludiques deviennent progressivement des objets de mémoire auxquels une génération attache une valeur historique, culturelle et parfois esthétique. Ces exemples illustrent la capacité des objets numériques à susciter des émotions, de l’attachement ou de la nostalgie, démontrant en même temps que leur absence de matérialité ne constitue nullement un obstacle à leur patrimonialisation.
S’appuyant sur de nombreux exemples très variés et sur une bibliographie particulièrement riche, l’autrice construit une réflexion solidement documentée qui témoigne de sa double expertise dans le domaine des bibliothèques et des technologies numériques. Si certaines généralisations théoriques peuvent parfois ralentir la démonstration, l’ouvrage offre néanmoins des pistes de réflexion fécondes pour les professionnels de l’information, du patrimoine et de la médiation culturelle.
En invitant le lecteur à penser le numérique non comme un simple ensemble de dispositifs techniques, mais comme un espace de mémoire, d’attachement et de transmission, Emmanuelle Bermès renouvelle utilement la réflexion sur les formes contemporaines du patrimoine. Le parcours qu’elle propose, de l’écran à l’émotion, montre que les objets numériques peuvent, eux aussi, devenir des lieux de mémoire, susciter des formes d’attachement et participer pleinement à la construction de notre héritage culturel commun.