Veille métiers et transitions #4 • Faut-il (déjà) dénumériser les bibliothèques ?

Jean-Baptiste Monat

À l’invitation de la députée écologiste Lisa Belluco, le 9 avril 2026 se tenait à l’Assemblée nationale un colloque intitulé « Dénumérisons ! ». Certains des meilleurs experts des impacts du numérique listèrent les dégâts, désormais très documentés, suscités par les usages. La liste est sans appel : extrême nocivité des écrans sur les mineurs, reconnue tant par la pédopsychiatrie que par des élus ou une récente commission d’enquête 1

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Interventions de Gisèle Apter (pédopsychiatre), Stéphanie Dembak-Dijoux (adjointe au maire de Paris 19e chargée de l’économie sociale, solidaire, circulaire et du numérique) et Laure Miller (rapporteure de la commission d’enquête sur les effets psychologiques de TikTok sur les mineurs).

 ; extractivisme attentionnel et mécanismes d’addiction (à tous les âges) ; numérisation « à marche forcée » 2
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Défenseur des droits (Claire Hédon), rapport annuel d’activité 2025 : https://www.vie-publique.fr/rapport/302762-defenseur-des-droits-rapport-annuel-d-activite-2025

de services publics, qui dégrade inexorablement la qualité et l’accessibilité de ceux-ci ; entrisme des Big Techs dans l’éducation et la recherche 3
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Voir par exemple l’enquête de Marie Dupin pour Radio France : « Écrans éducatifs et sciences cognitives : comment la big tech investit l’école », 14 juin 2025. https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/secrets-d-info/secrets-d-info-du-samedi-14-juin-2025-7569333

, sans preuves manifestes d’effets positifs ; exploitation des travailleurs du clic 4
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Antonio A. Casilli, En attendant les robots : enquête sur le travail du clic, Paris, Le Seuil, 2019 (coll. La Couleur des idées).

aux quatre coins du monde et poursuite des logiques de domination impérialistes 5
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Ophélie Coelho, Géopolitique du numérique : l’impérialisme à pas de géants, Paris, Les Éditions de l’Atelier, 2025.

, voire de « techno-féodalisme » 6
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Cédric Durand, Faut-il se passer du numérique pour sauver la planète ?, Paris, Éditions Amsterdam, 2025.

 ; sans parler des impacts environnementaux : à l’heure du dépassement de 7 limites planétaires sur 9 7
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Commissariat général au développement durable, « Limites planétaires » : https://www.notre-environnement.gouv.fr/themes/societe/article/limites-planetaires

, le numérique accélère les logiques de prédation du vivant, des ressources 8
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Voir les travaux de Célia Izoard, notamment dans Reporterre : https://reporterre.net/spip.php?page=memeauteur&auteur=Celia+Izoard • Voir aussi le rapport Ademe/ARCEP, Évaluation de l’impact environnemental du numérique en France, 2022, mise à jour 2025 : https://ecoresponsable.numerique.gouv.fr/docs/2024/etude-ademe-impacts-environnementaux-numerique.pdf

et les rejets polluants.

À l’évidence, dans l’effondrement en cours, le monde n’a guère besoin de « plus de numérique ». Dans le flou de l’ébriété collective de nos usages quotidiens, ces éléments semblent à la fois connus et comme occultés. Pourtant, comme l’affirme Francis Jauréguiberry, « en moins de vingt-cinq ans, nous sommes passés d’un plaisir récent de connexion à un désir latent de déconnexion » 9

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Francis Jauréguiberry, « La déconnexion aux technologies de communication », Réseaux, 2014, vol. 4, no 186, p. 15‑49. En ligne : https://doi.org/10.3917/res.186.0015

. À l’aune de ce constat, le concept de « dénumérisation », porté par le colloque, paraît loin d’être illégitime. Que reste-t-il, en effet, du « numérique responsable », du Green IT ou de leurs avatars conceptuels (autour du « développement durable », de l’éthique, de la « transition écologique » 10
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Voir les travaux de Jean-Baptiste Fressoz sur la critique du concept de « transition énergétique », par exemple : Jean-Baptiste Fressoz, Sans transition : une nouvelle histoire de l’énergie, Paris, Le Seuil, 2024 (coll. Écocène).

, etc.) une fois écartés les discours solutionnistes disséminés par l’industrie ? Peu de choses, si ce n’est la continuation et la prolongation d’un paradigme conduisant, à court terme, à compromettre les conditions de la vie sur Terre. De fait, à chaque innovation technique, de la machine de Watt à la 6G, l’effet rebond contribue à étendre des impacts que les mesures d’optimisation, pourtant présentées comme des « améliorations », ne font qu’accélérer. La course à l’intelligence artificielle (IA) marque une nouvelle étape, paroxystique, de ces déploiements techniques, non délibérés démocratiquement, et aux bienfaits pour le moins incertains dans un contexte de crises environnementales et géopolitiques.

Conservateur des bibliothèques et formateur sur la « sobriété numérique », je ne peux, pour ma part, que relever la fertilité de ce terme de « dénumérisation » : il invite à penser à nouveaux frais la question technique, le rapport à l’« innovation », au progrès et au bien-être. Plus spécifiquement son application au monde des bibliothèques m’interroge : que pourrait signifier, aujourd’hui, « dénumériser » les bibliothèques ? La question peut paraître saugrenue, voire provocante, tant le mantra de la numérisation guide, depuis au moins trente ans, l’évolution des services documentaires. De l’informatisation des systèmes de gestion à la généralisation des « services en ligne », en passant par la numérisation des collections, le récit de cette inéluctable transition s’y est imposé avec une aisance remarquable. Or non seulement l’inéluctabilité numérique n’est qu’une construction située, résultant de choix politiques et économiques, mais la dénumérisation constitue, à l’inverse, un horizon que la déplétion des ressources rend pratiquement inévitable 11

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Voir par exemple l’interview de Frédéric Bordage : « La fin des nouvelles technologies est une question de décennies » [interview menée par Arnaud Pagès], L’ADN, 5 février 2024 : https://www.ladn.eu/tech-a-suivre/la-fin-des-nouvelles-technologies-est-une-question-de-decennies/

. Imaginer les modalités d’une possible dénumérisation en ce sens devient d’une nécessité évidente. Rendre l’évolution souhaitable, l’anticiper, l’imaginer plutôt que la subir, pourrait constituer un défi passionnant, une gageure sans aucun doute, mais aussi un formidable levier de motivation : en somme, contre les affects négatifs, l’anxiété ou la colère liés à notre impuissance face à l’effondrement, stimuler les capacités d’alternatives ou d’imagination.

Bonnes élèves inquiètes d’être dessaisies, depuis vingt-cinq ans, de leur supposé rôle traditionnel par les plateformes numériques qui désormais organisent l’information et sa circulation, les bibliothèques semblent parfois, en l’accompagnant, faciliter la fuite en avant d’un modèle techno-capitaliste qui n’a guère besoin d’elles. Les interrogations des bibliothécaires autour de l’IA, entre recul critique et crainte d’être débordées par les usages, reflètent bien cette position paradoxale. Ne serait-il pas souhaitable de proposer, fût-ce temporairement, provisoirement, même à une échelle réduite, de ne plus jouer ce jeu ? Ouvrir des espaces de respiration qui permettent la mise en critique des évidences documentaires et informationnelles sur lesquelles nous vivons et qui, pleines d’impensés 12

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Pascal Robert, L’impensé numérique, tome 2 : interprétations critiques et logiques pragmatiques de l’impensé, Paris, Éditions des Archives contemporaines, 2020.

, s’avèrent des impasses anthropologiques ? Le formidable essor des collections numérisées et la puissance des services qui leur sont associés ne doivent pas rendre aveugle à ces questionnements. Lieux essentiels de convivialité 13
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Ivan Illich, La convivialité, Paris, Points, 2021 (coll. Points Terre).

ou tiers lieux de rencontre et de débat citoyen, les bibliothèques ont des atouts considérables pour explorer de nouvelles formes de mise en partage du savoir, par-delà les espaces publicitaires intégrés et de désocialisation que propose le paradigme techniciste actuel.

Tout reste à inventer : que peut-on, que faut-il d’urgence dénumériser dans les espaces ou les services ? Ou que peut-on, du moins, s’amuser à dénumériser ? Les bibliothèques recèlent déjà foule de potentialités non-numériques, déjà exploitées ou seulement en germe. Les rendre davantage visibles en tant que telles valoriserait cette singularité. Et il existe sans doute mille manières d’exposer ce parti pris : des salles délibérément déconnectées ? Des consignes à smartphone pour éloigner provisoirement ces extracteurs attentionnels ? Réinventer un accueil 100 % humain, des services non automatisés et réinvestir les espaces d’échanges qu’ils libèrent ? Désengager temporairement la communication institutionnelle des réseaux sociaux ? Diriger des ateliers de prospective sur les évolutions des supports du savoir ? À son échelle, notre réseau de centres de formation, les URFIST 14

, a proposé cette année, une Journée sans écrans (JOSEC) 15
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Jean-Baptiste Monat, « Se former SANS le numérique ? JOSEC ! », UrfistInfo, 12 mars 2026 : https://urfistinfo.hypotheses.org/6815

destinée à questionner nos pratiques de formation : est-il possible d’enseigner le numérique sans utiliser d’outils numériques ? Dans ce défi stimulant, les participants ont vivement apprécié de retrouver une qualité attentionnelle, une présence sensible et un lien renouvelé sans l’intermédiation d’un outillage qui, si souvent, nous dérobe à nous-mêmes. Il est déstabilisant pour un formateur de s’impliquer sans ses béquilles habituelles de mémorisation, ni diaporama, ni lien au Grand Tout du Web. La posture s’en trouve déplacée : moins surplombante, tout à l’écoute. Déstabilisant aussi parce que, comme souvent quand il faut choisir entre numérique et toute autre modalité, il est plus avantageux, et valorisé, de choisir le numérique ; ainsi la demande de visioconférences est considérable auprès des URFIST. Mais cette « consommation » de distanciel interroge : elle donne l’impression quelquefois de générer « du chiffre » sans visibilité sur l’effet pédagogique. Pour ce qui est de notre JOSEC, l’enthousiasme des participants et la curiosité des témoins auront largement validé l’expérience. Accepter, donc, de se déstabiliser, susciter une certaine lenteur et ne pas chercher à tout prix une “efficacité” dépourvue de sens collectif. Renouer peut-être avec le slow, la low tech et cultiver la durabilité 16
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Voir l’éthique du soin et de la maintenance étudiée dans : Jérôme Denis et David Pontille, Le soin des choses : politiques de la maintenance, Paris, La Découverte, 2022 (coll. Terrains philosophiques).

 : s’engager hors des sentiers battus de la « performance » 17
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Olivier Hamant, Olivier Charbonnier et Sandra Enlart, L’entreprise robuste : pour une alternative à la performance, Paris, Odile Jacob, 2025.

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Si les bibliothèques sont bien ces lieux d’innovation ou de disruption, elles ont toute légitimité à tester d’autres relations que la norme dominante d’addiction au numérique. Ancrées dans des territoires et des bâtiments souvent emblématiques, ayant la confiance de publics nombreux et disposant (encore) de collections physiques riches, les bibliothèques ont de formidables atouts pour défricher les terres nouvelles d’une désescalade numérique 18

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Voir par exemple « 10 propositions pour une désescalade numérique » : https://www.desescaladenumerique.org/, ou l’article de Romain Couillet et Grégoire Poissonnier, « Pourquoi et comment démanteler le numérique ? », GRETSI (Groupe de recherche et d’études de traitement du signal et des images), 1er septembre 2023 : https://polaris.imag.fr/romain.couillet/docs/articles/gretsi_demantelement.pdf

sans renier leur histoire. Les mondes du numérique sont largement des mondes de la contrainte (rétention attentionnelle, idéologies de l’accès, surveillance algorithmique) ; proposer des façons d’en sortir, c’est suggérer une liberté renouvelée dans le lien au savoir, embrasser pleinement la puissance émancipatrice de la connaissance et de la beauté, à laquelle, avec beaucoup de bibliothécaires, nous croyons.