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Se former, s’informer, expérimenter

Quelques lieux de savoir en bibliothèque publique

Franck Queyraud

La bibliothèque publique est un lieu multidimensionnel de savoir, au cœur de la cité et via des territoires virtuels. Elle propose des espaces partagés par des communautés aux usages très différents. Depuis une génération, le web, dernier né des lieux de savoir, s’incorpore progressivement dans les espaces physiques et virtuels de la bibliothèque. Le catalogue en ligne de la bibliothèque a été le premier dispositif d’élargissement du partage des savoirs à l’ère numérique. Dès son origine, la bibliothèque a été un lieu particulièrement propice à l’éducation et à la formation des individus. La dénomination Learning Center le réaffirme mais semble limiter les autres fonctions et usages de la bibliothèque publique.

Si elle est un lieu de prescription et de reconnaissance des savoirs, la bibliothèque est aussi cet espace partagé aux pratiques variées des usagers-flâneurs-consommateurs-lecteurs, endroit particulièrement adapté aux mobilités, à la sérendipité et au « braconnage » comme l’a si bien décrit Michel de Certeau  1.

Aujourd’hui, le développement des communautés d’intérêt sur le modèle pair-à-pair, via la Toile, impacte les formes et usages traditionnels des pédagogies autour de la transmission et des échanges de savoirs.

Le numérique pour les bibliothèques élargit les chemins d’accès aux savoirs et transforme leurs transmissions à tous les niveaux : de l’offre de formation aux formes d’accueil des publics, en terminant par les propositions kaléidoscopiques de leurs actions culturelles. Auteur de la monumentale – mais jubilatoire – somme encyclopédique Lieux de savoir, Christian Jacob rappelle qu’un lieu de savoir est à la fois un lieu de construction, de matérialisation, d’objectivation, d’inscription et de circulation sociale.

Ainsi, aux premières formations d’initiation aux outils pour lutter contre la fracture numérique, les bibliothèques intègrent aujourd’hui des ateliers diversifiés pour enrichir l’encyclopédie Wikipédia, corriger et éditer à la manière de moines copistes les livres libres de droit de la bibliothèque Wikisource, ou apprendre la grammaire du code. Elles développent des pratiques collaboratives et créatives comme celles autour des machinimas, ces petits films fabriqués à partir des univers vidéo-ludiques, ou encore, renouvellent la forme de l’atelier d’écriture en y associant un blog, cet outil symbole de la démocratisation de l’écriture.

Plutôt qu’un état de l’art exhaustif, voici un choix de quelques lieux emblématiques d’une bibliothèque publique d’aujourd’hui. Lieux que l’on peut pratiquer seul, en groupe ou de manière coopérative, lieux qui égrènent des pédagogies adaptées.

La bibliothèque a suivi la tectonique numérique. Dès les années 1960, elle a investi les nouvelles possibilités de stockage des données (microfiches, cédéroms, base de données…) ; numérisé des collections du patrimoine écrit et permis leur consultation ; développé une informatique de gestion interne pour construire des catalogues informatisés (SIGB) ; favorisé la connaissance et la diffusion des logiciels libres (première logithèque en France à Caen, en 1984) ; proposé des postes d’accès au web pour les publics dès le développement du réseau des réseaux, ainsi que des formations pour lutter contre la fracture numérique. Les bibliothèques ont créé de nouveaux profils (informatique, animateur multimédia, médiateur numérique) et de nouveaux départements (informatique, espaces multimédias, médiation numérique), mêlant « inextricablement le concret et l’abstrait, le matériel et l’immatériel, le technique et le mental, l’individuel et le social » pour reprendre Christian Jacob  2.

Des ateliers contre la fracture numérique,
individualisés et collaboratifs

Très vite, les bibliothèques ont proposé des ateliers d’initiation aux logiciels de traitement de texte les plus utilisés, permettant la rédaction d’un curriculum vitae ou d’une lettre de motivation. Des partenariats avec Pôle emploi – par exemple – ont été régulièrement passés. Des sessions pour apprendre à naviguer sur le web, sur le portail de la médiathèque, ou pour savoir utiliser les outils comme le célèbre « mulot » présidentiel complètent ces premiers apprentissages. Les participants trouvent dans ces ateliers une écoute, une aide profilée à leurs demandes de façon collective ou individualisée.

La dématérialisation totale des procédures administratives remet aujourd’hui en avant les ateliers de lutte contre la fracture numérique proposés par les bibliothèques depuis l’arrivée des premiers ordinateurs. La formation initiale des bibliothécaires peine encore à rattraper les besoins actuels, notamment pour intégrer une culture de l’expérimentation et de la bidouille qui n’est pas encore entièrement « raccord » avec la culture administrative. Des associations comme « We tech care » viennent désormais accompagner la mutation nécessaire des collectivités, et ceci malgré plusieurs dispositifs développés depuis 1998 comme les espaces publics numériques (EPN).

Le développement des postes d’accès à Internet et du wi-fi a renforcé la nécessité de développer des ateliers d’inclusion numérique pour les publics les plus éloignés. Ce qui incite à une réflexion sur les limites d’intervention du bibliothécaire : jusqu’où aider les personnes dans cet accompagnement ? Comment rendre l’usager autonome et ne pas faire « à sa place » ou à la place de l’organisme responsable de la dématérialisation ? Est-ce vraiment la mission d’un bibliothécaire d’aider une personne à remplir sa déclaration d’impôts ou une déclaration d’accident pour une assurance ? La lutte contre l’illettrisme et l’illectronisme doit pourtant rester une priorité des politiques publiques. Les risques de désengagement existent déjà, comme celui de concéder ces apprentissages aux supposés « désintéressés et empathiques » fournisseurs d’accès aux savoirs que sont les GAFAM. La presse bretonne  3 – sans beaucoup de mesure – s’est récemment félicitée du choix « judicieux » de Google de « choisir » Rennes pour son premier atelier numérique, avec le soutien des acteurs locaux : ateliers gratuits et accessibles à tous. Comment résister à cet apport si généreux pour résoudre rapidement la tension née du passage obligé à la dématérialisation décrétée pour 2020 ?

Autoformation et éducation aux médias et à l’image

L’accélération continue induite par le numérique devrait au contraire nous conduire à nous interroger sur les conditions pour procéder aux meilleurs aménagements. Certes, développer des espaces avec des tablettes et des ordinateurs hyperconnectés renforce l’image de modernité de la bibliothèque, mais doit aussi – en amont – s’accompagner d’une réflexion sur l’adaptation de ses missions pour créer de réelles alternatives aux solutions d’entrisme des consortiums mondialisés, peu intéressés par l’émancipation du citoyen.

Le « service » ressources numériques des bibliothèques vient ainsi offrir un espace virtuel d’autoformation et de loisirs 24/7, aux abonnés : de l’atelier informatique en passant par l’apprentissage de langues, la consultation de la presse ou le visionnement de musiques, de films ou de documentaires. Réseau Carel est une association de bibliothèques publiques, regroupées autour de la Bpi, qui recense ces ressources, encourage leur développement et en négocie les droits pour les collectivités adhérentes.

L’espace autoformation est une offre individualisée et complémentaire des ateliers informatiques dispensés par les médiathèques. Il est devenu cependant de plus en plus difficile de maintenir un tel service en raison de ses coûts prohibitifs et de modes d’accès souvent limités. La faible possibilité d’y introduire des prescriptions professionnelles ou d’en faire une médiation attractive est aussi un frein. Toutefois, la tendance actuelle des portails de bibliothèque permet d’intégrer ces ressources au catalogue et de les transformer en des ressources documentaires comme les autres. On reste ainsi dans l’espace virtuel de la médiathèque. Cette évolution élargira-t-elle l’audience, encore majoritairement constituée de personnes adeptes de l’autoformation ?

Revers du succès des réseaux sociaux, l’explosion des accès à l’information a aussi développé la libération de commentaires douteux, voire haineux. Chacun peut commenter désormais ce qui circule via le web. Sous couvert d’anonymat, on assiste parfois sur un réseau comme Twitter à des chasses aux sorcières personnalisées qui ont tendance à condamner le média concerné. Ces agoras virtuelles concurrencent les habituels lieux de débat de la cité. Pas un jour sans entendre l’expression fake news : nouvelle appellation de phénomènes anciens, mais qui a pris une ampleur polémique sans précédent sur le web. Légiférer ne suffit plus pour interdire ou condamner un usage malsain. Comment faire appliquer la loi à l’échelle mondiale ?

L’éducation aux médias et aux images (EMI) est l’un des nouveaux espaces de formation en construction. Professionnels de l’information, les bibliothécaires proposent désormais dans les bibliothèques des formations pour apprendre à sécuriser les comptes utilisés par leurs usagers et se former en matière de vie privée notamment. Juger de la pertinence des informations ou décortiquer le message apporté par une image émergent dans les programmations culturelles. Ainsi, les médiathèques de Strasbourg proposent un cycle de conférences autour des légendes urbaines et des rumeurs, accompagné d’ateliers de pratiques pour apprendre à décortiquer une information et connaître les sites qui peuvent aider l’internaute. L’intervenant est auteur d’un blog spécialisé, Spokus, mais aussi bibliothécaire universitaire.

La mutation numérique en cours bouleverse ainsi en profondeur les métiers des bibliothèques. Le bibliothécaire devient architecte de l’information et formateur. Doit-il devenir également un bibliothécaire spécialisé en sémiologie ? Dans tous les cas, il doit retrouver sa place entre prescription et médiation. Là aussi, les lieux d’expérimentations sont variés.

Travailler en réseau avec les communautés d’intérêt ?

Les nouvelles manières de s’organiser, d’échanger, d’apprendre et de transmettre les savoirs s’illustrent déjà en bibliothèque grâce à la philosophie collaborative du pair-à-pair, les travaux autour des communs de la connaissance ou encore les réseaux d’échanges de savoir. L’idée n’est plus de développer, chacun de son côté, de nouveaux outils ou dispositifs au sein de chaque bibliothèque, mais plutôt de travailler en réseau avec les communautés d’intérêts du web ou de son territoire. Parce que la bibliothèque apparaît comme un lieu neutre, non soumis à la publicité, elle est particulièrement adaptée pour recevoir en son sein des rencontres du type échanges réciproques de savoirs, nés au sein des mouvements de l’éducation populaire dans les années 1980.

Plusieurs expériences en bibliothèque témoignent de cette prise en compte.

Depuis une quinzaine d’années, des bibliothèques proposent des espaces de questions-réponses à l’échelle d’une médiathèque (Le Guichet du Savoir  4 de Lyon) ou en coopération entre médiathèques avec Eurêkoi  5 à l’initiative de la Bpi. Eurêkoi développe – depuis peu – des recommandations de livres, de musique ou de films, inspirées de l’expérience des médiathèques de Lorient : Je ne sais pas quoi lire 6. Tous ces dispositifs de médiation mettent en valeur les expertises des bibliothécaires. Eurêkoi fait le choix de la mutualisation : le réseau revendique 500 bibliothécaires participant à ce service. Le dispositif de Lorient est exemplaire car il prend aussi place dans un portail fédérateur dédié à toutes les démarches dématérialisées du territoire lorientais. Les qualités de ces services sont indéniables, mais peuvent-ils avoir de l’avenir à l’heure des réductions de moyens budgétaires et humains ?

Impossible donc de passer à côté des pratiques et des usages des communautés du web. La co-construction entre publics et bibliothécaires pour l’échange des savoirs semble être particulièrement adaptée pour élaborer des dispositifs de médiation pérennes et efficients, à la condition d’introduire des modalités de validation communes.

Des sites comme Babelio ou Sens critique en France rassemblent une communauté de lecteurs passionnés et de tout niveau. Ces espaces n’ont pas été initiés par les bibliothèques. Babelthèque, le service de Babelio pour les bibliothèques, propose l’enrichissement des notices du catalogue de la bibliothèque. C’est une ressource utile. Pourrions-nous y participer activement ? Cela serait souhaitable, mais en acceptant d’intégrer les codes sociaux et les modalités de ces réseaux pour y adapter nos avis et recommandations d’experts.

Wikipédia nous démontre chaque jour la pertinence du modèle pair-à-pair, sur le principe d’un bien commun de la connaissance : une ressource qui est gérée et construite par une communauté qui respecte des règles déterminées en commun.

À cet égard, le développement d’ateliers de contribution à l’encyclopédie Wikipédia ne nécessite pas de compétences « techniques » particulières en dehors de celles pour se connecter à un navigateur internet. Aucune compétence en code informatique n’est nécessaire pour écrire sur ce wiki, et l’éditeur visuel pour la mise en forme des articles est semblable à celui d’un traitement de texte. En termes de moyens, un atelier de contribution ne nécessite que quelques ordinateurs connectés à internet. Une petite bibliothèque, bénéficiant du wifi avec peu de postes d’accès à internet, pourra demander à ses utilisateurs d’apporter leurs PC portables.

Ce type d’atelier met en avant les collections de la bibliothèque, indispensables pour documenter les articles ; les compétences des bibliothécaires pour rechercher les bons documents et celles, pédagogiques, pour animer la séance. L’initiation est simple mais les échanges sont par la suite fructueux entre les participants.

Lors de l’événement Laboratoire d’Europe, Strasbourg 1880–1930 7 organisé par les Musées de Strasbourg et leurs partenaires culturels, des ateliers de contributions pour enrichir les notices d’artistes alsaciens de cette période se sont échelonnés sur plusieurs mois dans deux lieux : la médiathèque André-Malraux et la Bibliothèque des Musées. Résultats : une vingtaine d’articles créés ou enrichis avec une documentation spécialisée (un article a même reçu la labellisation « bon article », difficile à décrocher) ; la découverte de la richesse des fonds des deux bibliothèques ainsi que la constitution d’une communauté de contributeurs, pour la plupart novices lors de la première session. Les contributeurs ont continué leur participation en dehors des ateliers.

Topographies et cartographies culturelles

Les frontières entre action culturelle, ateliers de formation et médiation s’effacent de plus en plus. Il s’agit de dessiner d’autres cartes, de tracer d’autres chemins. Prenons deux exemples de ces évolutions autour d’un atelier d’écriture et d’un site de médiation dédié à la cartographie culturelle.

Le traditionnel atelier d’écriture à l’ère numérique peut se transformer en un parcours déambulatoire dans la bibliothèque, dans la ville et sur le web. À l’écart 8 était ainsi une déambulation littéraire dans Strasbourg avec le collectif d’auteurs L’aiR Nu, Anne Savelli et Joachim Séné, à l’occasion de la semaine des Racontars du numérique 2016  9. Les écrits et les lectures générés lors de cet atelier d’écriture numérique ont été ensuite cartographiés via un site construit pendant la résidence avec les participants.

De Nîmes vers ailleurs, expérience de cartographie culturelle 10 est un projet de médiation culturelle dédié à la cartographie numérique en bibliothèque. Il prend comme arrière-plan Nîmes et son agglomération et se présente sous la forme d’un outil éditorial permettant la présentation et la réunion des projets cartographiques. Il s’adresse directement aux habitants du territoire nîmois, mais aussi à tous les curieux du web.

Ce projet a été initié par Labo², le laboratoire des usages de Carré d’Art Bibliothèque de Nîmes (Gard). Tout comme Géoproject  11, autre projet dédié aux usages culturels de la cartographie numérique en bibliothèque, il peut être utilisé dans d’autres contextes éditoriaux. Il permet aux internautes de créer des récits cartographiques à caractère documentaire ou fictionnel en publiant du son, de la vidéo, des images et du texte directement sur la carte tout en offrant de l’inclure dans une narration.

La bibliothèque publique, un lieu tiers

D’autres espaces foisonnent dans les bibliothèques publiques : fablabs, Install Party autour du logiciel libre, bibliobox, Crypto Party pour initier les publics à la protection de leur vie privée, ateliers de code, de robotique ou d’initiation à l’édition de blogs, ateliers créatifs autour de la narration (machinimas) ou utilisation de lunettes de réalité virtuelle. La relation entre bibliothécaires et usagers peut être horizontale. La bibliothèque répond ainsi à l’une de ses missions de diffusion d’une culture scientifique liée aux technologies vers ses publics et construit, dans le même temps, un réseau de connaissances et de compétences en pair-à-pair en élargissant le cercle à tous les acteurs concernés.

L’utilisation du web renouvelle les modes de communication et de transmission avec et pour des communautés d’intérêt. Ainsi, la commission Labenbib  12 de l’Association des bibliothécaires de France (ABF) se présente comme un groupe de réflexion sur la mise en place d’espaces de fabrication numérique en bibliothèque. « Elle vise à souligner leurs missions et valeurs communes en permettant des rapprochements entre les acteurs de la fabrication numérique et des bibliothèques. » Elle développe un wiki, espace de ressources et de veille sur les fablabs, makerspaces, living lab… en bibliothèques, et anime une communauté de plus de 3 600 membres via un groupe Facebook où chacun peut questionner, partager ses initiatives, débattre en permanence. Un membre est toujours en veille pour aider.

La philosophie des réseaux d’échange de savoirs, des espaces de coworking et du Do It Yourself renouvellent les pratiques d’accueil et les méthodes pédagogiques des bibliothécaires : la bibliothèque devient un lieu tiers.

Par exemple, la médiathèque des Champs libres de Rennes organise des rendez-vous coopératifs  13 (Rendez-vous 4C) 14 où les participants se retrouvent autour d’un intérêt commun, décident ensemble de ce qu’ils font et de la façon de le faire. Ils travaillent avec les communautés du territoire, comme à l’occasion des journées européennes du patrimoine 2017, où la communauté OpenStreetMap d’Ille-et-Vilaine s’est mobilisée pour lancer un projet original : la cartographie du musée de Bretagne  15.

Ces Rendez-vous 4C s’installent dans plusieurs espaces adaptés de la médiathèque. Les Champs Libres accompagnent les initiateurs de rendez-vous, facilitent la coopération autonome entre les participants et mettent leurs ressources à disposition des projets du groupe. Les ateliers durent deux heures, un ou plusieurs jours, sont gratuits et basés sur une participation bénévole, ils aboutissent à une mise en commun (une maquette, des photos, un billet de blog, une simple conversation). Le déroulement de l’atelier et les résultats sont documentés sur un blog Tumblr sous licence libre, de façon à pouvoir être rediffusés et servir à d’autres le plus largement possible. « En 2016, il y a eu 1 251 participants, 20 projets, 169 rendez-vous », énumère Samuel Bausson, webmaster. « Les Champs Libres n’organisent rien. Les gens font ensemble par et pour eux-mêmes. Tout est renvoyé à leur propre réseau et responsabilité. » Les bibliothécaires « facilitateurs » sont là si besoin et réalisent des points réguliers avec les porteurs de projets.

Dans les exemples précédents, ces types d’ateliers utilisent un processus collaboratif (Social peer-to-peer process), forme décentralisée de travail collaboratif reposant sur des principes proches des réseaux informatiques pair-à-pair. Les participants ne sont pas soumis à une autorité hiérarchique et chacun est libre de contribuer sans sélection préalable. Ils sont unis par un projet commun ou un bien commun que peut produire le groupe. Enfin, il n’existe pas de collaborateurs indispensables, même s’il peut exister des plus ou moins gros contributeurs. En quelque sorte, chacun produit sa propre gratification.

Michel Bauwens, le théoricien du peer-to-peer et cofondateur de la P2P Foundation  16, parle de système hyperproductif. La version française de Wikipédia affichait fin septembre 2018, 2 044 225 articles et 17 554 contributeurs actifs. Peu importe pourquoi une personne contribue, l’important est de participer. C’est un usage particulièrement mature et citoyen à souligner. Agir en commun pour faire fabriquer des communs représente l’une des pistes les plus enrichissantes pour la bibliothèque publique et pas seulement en termes de valorisation de la bibliothèque.

Le mouvement des tiers lieux  17 vient aussi interroger la place des bibliothèques qui n’ont pas le monopole de l’éducation, du partage et de l’échange. La bibliothèque publique est en pleine ébullition pour positionner et adapter ses missions traditionnelles au nouvel environnement d’accès aux savoirs et aux connaissances, et répondre avec ses moyens à la lutte collective pour la réduction des inégalités. Son modèle doit rester adaptable en permanence, selon son territoire et sa tutelle (bibliothèques publiques, universitaires…). La bibliothèque, lieu des savoirs, est devenue un lieu de mémoire vive…

Comment optimiser et rendre accessibles tous ces lieux de savoir est l’une des questions majeures qui se pose désormais aux décideurs publics dans leur construction de politiques publiques cohérentes. Comme le rappelle Marie-Claude Blais dans un ouvrage collectif : « Nous sommes définitivement passés d’une société de transmission à une société de la connaissance, ce qui signifie qu’on est passé de “l’impératif de transmettre” à un “modèle centré sur l’acte d’apprendre”  18. »