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Welcome to the Learning Commons

Les bibliothèques à l’heure américaine

Cécile Touitou

Dans quelle mesure les bibliothèques académiques américaines accompagnent-elles les transformations numériques et pédagogiques qui bouleversent l’enseignement dans les universités ? Cet article passe en revue quelques rapports récents publiés dans le monde anglo-saxon qui évoquent les évolutions qui affectent d’ores et déjà les bibliothèques.

Dans un article intitulé « Libraries as Enablers of Pedagogical and Curricular Change 1 » [« Les bibliothèques en tant que facilitateurs du changement pédagogique et curriculaire »], Joan Lippincott, Anu Vedantham et Kim Duckett observaient en 2014 que :

– les bibliothèques académiques proposent de plus en plus à leurs visiteurs des équipements de production multimédia et des espaces « orientés usagers » ;

– mais, bien que ces espaces innovants offrent d’énormes possibilités permettant de mieux atteindre les objectifs pédagogiques des universités concernées, ainsi que les attentes des enseignants autour de la mise en œuvre de classes innovantes, la façon dont ces opportunités peuvent être concrètement utilisées est encore trop rarement débattue au sein des campus.

L’article évoque la façon dont les bibliothèques universitaires peuvent à la fois stimuler et soutenir l’innovation dans la pédagogie et la réalisation des programmes en ancrant activement ces innovations aux espaces, aux technologies, aux services et même au personnel des bibliothèques. Les auteurs citent les exemples de l’Université d’État de Caroline du Nord (North Carolina State University, NCSU) et de l’Université de Pennsylvanie. Ainsi, la bibliothèque Hunt, inaugurée en 2013, a été conçue pour offrir à la communauté universitaire qu’elle dessert un large éventail d’espaces et de technologies favorisant l’adoption de nouvelles façons d’apprendre et de faire de la recherche sous l’axe de l’expérimentation  2. C’est dans ce cadre que la bibliothèque dispose d’un « makerspace  3 » offrant aux étudiants et aux enseignants des outils, des logiciels et des machines leur permettant d’expérimenter de nouvelles façons d’apprendre et d’étudier. Par exemple, la bibliothèque présente sur son site un projet pour lequel elle a accompagné un enseignant d’histoire et ses étudiants dans un programme intitulé « D. H. Hill’s Makerspace brings history to life » [« Le Makerspace de D. H.Hill donne vie à l’histoire »].

Quel est le rôle des bibliothèques au XXIe siècle ?

Dans un rapport  4 qui date également de 2014, l’OCLC avait étudié la place de la bibliothèque universitaire dans ce moment charnière de la transformation numérique, à l’heure où les étudiants commençaient à bénéficier des innovations induites par les Moocs ou les classes inversées. Comment étaient alors perçues les bibliothèques académiques dans ce paysage en pleine mutation ?

Il pourra s’avérer particulièrement intéressant de s’attarder sur les chapitres 4 et 5 du rapport, intitulés « Education at a Tipping Point » et « Libraries at a Tipping Point ». Compte tenu du coût souvent prohibitif de l’enseignement supérieur aux États-Unis, les auteurs du rapport insistaient sur l’aubaine que peut représenter l’enseignement dématérialisé et gratuit pour les étudiants et leurs parents. Mais, au-delà de l’économie éventuellement réalisée en bénéficiant d’un enseignement gratuit sur le web, les auteurs affirment que la commodité (« convenience ») constitue l’intérêt principal perçu par les parties prenantes (étudiants ainsi que leurs parents).

Dans ce contexte de dématérialisation de l’offre de formation en ligne, la place de la bibliothèque est elle-même bousculée et, à la fois, confirmée : « Les bibliothèques universitaires sont “le lieu où le travail peut se faire”. La bibliothèque n’est pas le “cœur du campus”. Ce n’est pas l’endroit “où tout (sur le campus) se réunit”. Les bibliothèques améliorent l’apprentissage. Les usagers disent que les bibliothèques les aident à atteindre leurs objectifs, à la fois en matière d’apprentissage en présentiel et en distanciel. »

Un écosystème de fonctions supports

La bibliothèque est donc encore perçue comme un LIEU où il est possible de se concentrer pour réaliser ses travaux et devoirs : « le lieu où le travail peut se faire ». C’est en quelque sorte le « bureau » de l’étudiant, là où il trouve les conditions matérielles et intellectuelles, l’ambiance favorisant l’apprentissage et l’accomplissement de son métier d’étudiant. Comme le disent les usagers interrogés dans cette enquête de perception, la bibliothèque constitue ce lieu facilitant qui permet de concevoir et rédiger ses travaux : c’est ce qui constitue pour eux sa principale valeur.

Afin de mieux répondre aux besoins des étudiants et offrir des espaces « orientés usagers », iI convient de savoir ce qu’il leur faut pour réaliser les travaux qu’ils viennent rédiger en bibliothèque, ou tout simplement pour réviser : des places assises, du wifi, des conditions de séjour confortables (température, lumière, ambiance sonore), des ordinateurs suffisamment performants et disposant des logiciels adéquats ou des accès aux ressources numériques, et enfin les ressources documentaires locales qui leur sont indispensables. Comprendre ce qui compose ce « support ecosystem », cet écosystème des fonctions supports que doit fournir la bibliothèque à ses usagers pour en faire un bureau parfait, un « learning center » au sens littéral de l’expression, devient un enjeu majeur de pertinence.

Quand il s’agit d’étudiants bénéficiant de formations en e-learning, le rôle de la bibliothèque n’en est pas moins important, car elle devient alors le seul lieu physique où se motiver et rencontrer ses pairs… en chair et en os. Les auteurs du rapport précisent les différentes facettes qui composent cet écosystème ou ce qu’il favorise : autodiscipline, espace de travail, outils pour l’interaction entre pairs et entre étudiants et enseignants, et accès rapide aux ressources d’information.

Cependant, comme l’assènent les rapporteurs, tout est affaire de perception et d’image, et les bibliothèques sont encore largement associées au livre. Il faut donc continuer à travailler sur l’image que l’on donne aux usagers. Pourquoi ne pas promouvoir avant tout la bibliothèque universitaire comme étant tout simplement « le lieu incontournable pour réussir vos études » ?

« Le lieu d’excellence pour l’apprentissage
et la productivité de l’étudiant »

Le New Media Consortium (NMC), l’Université des sciences appliquées HTW Chur en Suisse Orientale, la Technische Informationsbibliothek (TIB) à Hanovre, la Bibliothèque ETH (Eidgenössische Technische Hochschule) à Zürich et l’Association des bibliothèques universitaires et de recherche (ACRL) ont publié conjointement en 2017 le rapport NMC Horizon comprenant une annexe intitulée « Library Edition », au moment de la Conférence de l’ACRL. C’était alors la troisième édition du NMC Horizon Report (une nouvelle édition vient de paraître à l’heure où nous rédigeons cette contribution, le 16 août 2018) 5 qui explore l’univers des bibliothèques universitaires et de recherche dans le contexte mondial. Ce rapport décrit les résultats annuels du Projet Horizon de la NMC, un projet de recherche en cours depuis quinze ans autour de l’identification et de la description des technologies émergentes susceptibles d’influencer la formation, l’enseignement et le questionnement créatif. L’édition 2017 spécifique aux bibliothèques (qui n’a pas fait l’objet d’une nouvelle édition en 2018) identifie six tendances clés, six défis et six développements importants pour les bibliothèques universitaires et de recherche (voir synthèse ci-dessous).

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Synthèse extraite du « NMC Horizon Report 2017 ».

Pour réaliser ce panorama, les auteurs du rapport ont interrogé des directeurs de bibliothèques, des bibliothécaires, des ingénieurs, des chefs de file de l’industrie et d’autres intervenants clés de quatorze pays composant le groupe d’experts. Ils ont participé à une discussion virtuelle pendant trois mois les invitant à partager leurs points de vue sur les tendances, les défis et les technologies émergentes dans leur environnement professionnel. L’innovation pédagogique n’est pas citée en tant que telle, mais elle est une résultante d’une tendance majeure qui est soulignée dans le rapport : « Interagir avec les usagers nécessite une conception des espaces centrée sur les usagers (UX) et un souci particulier pour l’accessibilité. L’adoption de principes de conception universelle (universal design) et la mise en place de programmes qui collectent en permanence des données sur les besoins des utilisateurs feront des bibliothèques le lieu d’excellence pour l’apprentissage et la productivité de l’étudiant. »

Ce rapport, comme le précédent de l’OCLC, insiste sur la nécessité pour les BU d’adapter leur environnement, leurs espaces et leurs offres aux besoins des usagers. Pour cela, bien entendu, il convient de connaître leurs besoins et leurs usages. Ainsi, les rapporteurs soulignent que les usagers « s’attendent à pouvoir apprendre et travailler n’importe où, grâce à un accès permanent aux outils favorisant l’apprentissage, au sein de l’éventail de ce qui leur est offert par l’université. Les bibliothèques universitaires et de recherche ont fait de grands progrès dans la création de méthodes et de plates-formes destinées aux étudiants, professeurs et chercheurs pour faciliter leurs échanges, la collaboration, afin qu’ils soient productifs où qu’ils se trouvent ». Pour ce faire, offrir des espaces modulables permettant d’accompagner les besoins en fonction de leur évolution dans le temps et au cours de l’année universitaire est un préalable indispensable.

En tant que hub favorisant la réalisation des projets engagés sur le campus, les bibliothèques ont la responsabilité, selon les auteurs, de promouvoir ces approches actives en réorganisant leurs espaces physiques et en repensant les types d’événements et de formations offerts. L’espace de la bibliothèque est multidimensionnel et permet par cette caractéristique de mixer de multiples fonctions. En tant qu’espace social, les bibliothèques favorisent les interactions en face-à-face ; en tant qu’espace numérique, elles facilitent une plus grande réactivité aux usages induits par les appareils mobiles utilisés par les usagers.

Ce sont tous ces aspects qui sont présentés dans le tableau ci-dessus, avec une approche chronologique de leur déploiement (2017–2021) sur le plan des tendances (Trends) et sur le plan des développements (Developments in Technology), puis en fonction de la bonne compréhension que l’on peut avoir aujourd’hui de ce déploiement (solvable, difficult, wicked – résorvable, difficile, complexe).

L’invention des « learning commons », ou qu’est-ce qui fait la valeur de la bibliothèque universitaire ?

Dans l’esprit de ce qui a été présenté ci-dessus, les bibliothèques de l’université de Miami ont conçu des « Learning Commons ». La démarche de conception de l’espace est présentée en ligne sur la page d’accueil  6. Des entretiens et des focus groups ont été menés avec les usagers et le personnel de la bibliothèque afin de mieux connaître leur usage actuel des espaces et leurs souhaits pour un avenir idéal. Parmi les questions posées aux étudiants, on trouvait : « Qu’est-ce qui est important pour vous ? », « De quoi avez-vous besoin pour réussir vos études ? » À la suite de la phase exploratoire, un tableau a été rédigé permettant de savoir pour chacune des quatre sous-populations identifiées quelles sont les cinq raisons principales pour lesquelles ces personnes vont en bibliothèque. Sans nous surprendre, la raison numéro 1 citée par les étudiants est « to work (research, write, study) » [travailler (rechercher, écrire, étudier)], quand pour les enseignants il s’agit de « access or check out materials » [consulter ou emprunter des documents].

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Page d’accueil des « Learning Commons » sur le site des bibliothèques de l’université de Miami (https://www.library.miami.edu/learningcommons/about.html).

Enrichis par ces analyses sur la valeur de la bibliothèque pour chaque catégorie d’usager, les responsables du projet ont abouti à ce concept très intéressant de Learning Commons : un lieu où travailler avec d’autres, apprendre des experts, explorer des ressources et de nouvelles idées, créer et expérimenter. L’espace se veut invitant, confortable et pratique (le fameux « convenient »). Toutes les disciplines sont représentées et la technologie omniprésente facilite l’expérience de chacun. L’éventail des espaces, des services, des outils et des ressources qui composent le Learning Commons a pour ambition de favoriser les interactions entre les groupes d’utilisateurs (étudiants de premier cycle, étudiants des cycles supérieurs et enseignants), car la vision de ces espaces part d’une segmentation fine des usages et des besoins. La page d’accueil de cette bibliothèque nouvelle génération décrit bien tout ce qu’il est désormais possible d’y faire autour de lire et découvrir, mais surtout mieux apprendre, créer, interagir. On le voit, l’innovation pédagogique et la technologie qui facilitent l’apprentissage sont au cœur du programme :

  • accéder (à des ressources) ;
  • analyser (développer ses connaissances à partir de la mise à disposition d’outils et de logiciels d’analyse des données) ;
  • collaborer (en réservant des salles de travail en groupe) ;
  • communiquer (entrer en relation avec des locuteurs des différentes langues parlées sur le campus) ;
  • créer (imprimer des photos, ou utiliser une imprimante 3D) ;
  • apprendre (pour gagner de la confiance en soi et améliorer ses techniques d’apprentissage) ;
  • chercher (gérer ses bibliographies et trouver des ressources pour ses travaux de recherche) ;
  • obtenir un support informatique (pour l’installation ou la mise à jour de logiciels) ;
  • écrire (un « centre d’écriture » aide à la rédaction des travaux écrits).

Un marketing des services et des espaces
segmenté par public

Au travers de ces rapports importants, nous pouvons constater que le futur des bibliothèques universitaires passe par une meilleure compréhension de ce qu’étudier veut dire pour les étudiants du XXIe siècle. Interagir avec eux, les consulter, co-construire des espaces et des services qui leur permettront de mieux réussir leurs études, voilà en quelques mots ce que nous suggèrent ces travaux et ce qu’a mis en œuvre la bibliothèque de l’Université de Miami.

Et pour mieux comprendre « ce qu’étudier veut dire », des enquêtes et des observations constituent un préalable indispensable. Un certain nombre de bibliothèques universitaires 7 se sont d’ores et déjà lancées dans l’aventure, soyons attentifs à ce qui découlera de ces travaux et dans quelle mesure ils permettront de dessiner une offre en réponse aux besoins émergents. L’édition 2018 du rapport NMC précise ainsi que certaines bibliothèques se positionnent sur un cadre plus global autour d’un écosystème technique, des compétences informationnelles et de la créativité numérique.

C’est un peu ce qui semble se passer dans ce « Learning Commons » sous le soleil de la Floride !