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Du roman noir au néo-noir

Éditions Gallmeister

En 1945, en France, Marcel Duhamel crée aux éditions Gallimard la Série noire, collection ainsi baptisée par Jacques Prévert et qui se consacre exclusivement à ce que l’on appellera par extension le « roman noir ». Ce genre littéraire a vu le jour dès les années 1920 aux États-Unis sous la plume de romanciers qui s’intéressent aux aspects les plus sombres d’une société en pleine mutation, au premier rang desquels Dashiell Hammett fait figure de précurseur.

À l’origine était le roman noir

Le roman noir se définit tout d’abord comme une déclinaison moderne des romans d’aventures, particulièrement populaires dans la seconde moitié du XIXe siècle, et des romans policiers qui ont connu un véritable essor grâce à Arthur Conan Doyle et, plus tard, à Agatha Christie. Mais le roman policier est avant tout un roman à énigme : il s’agit pour un détective aux capacités intellectuelles hors du commun de lever le mystère sur des événements qui ont mis à mal l’ordre d’une société généralement bourgeoise, conformiste et bien-pensante. Le roman noir renouvelle le genre en lui apportant des évolutions considérables. Tout d’abord, la rue et les bas-fonds de la société deviennent le cadre principal de l’action. Ensuite, la structure narrative se complexifie et les auteurs privilégient un style dépouillé, proche de l’oralité qui laisse une grande place à l’action. Enfin, le personnage du détective n’est plus un garant absolu de l’ordre moral. Il s’impose tel une forme de cow-boy urbain, justicier solitaire qui tente de faire valoir sa propre vision de la justice. Dans ces œuvres, la psychologie a sa place et l’on s’éloigne d’un manichéisme trop classique : les truands peuvent être sensibles, les femmes fatales ont leurs fragilités. Chez Hammett, comme plus tard chez Chandler ou McCoy, la frontière entre le bien et le mal s’estompe.

Le roman noir s’impose également comme une littérature contestataire. Héritier des romans naturalistes du début du siècle (Crane, Dreiser, Norris, etc.) et se développant parallèlement aux mouvements des muckrackers (James T. Farrell et John Steinbeck) qui cherchent à démythifier le rêve américain, le roman noir va poser un regard sans détour sur les États-Unis. La vision idéalisée d’une Amérique rurale faite de petites communautés soudées est balayée par cette représentation du monde moderne. Le roman noir se nourrira des crises successives d’un monde en mutation : le développement urbain rapide, la montée des minorités et le fossé qui se creuse entre les diverses classes sociales, mais aussi le développement du banditisme lié à la prohibition, puis les climats d’angoisse liés aux crises économiques et à l’atmosphère politique trouble de l’entre-deux-guerres puis du maccarthysme… Le roman noir se fait le reflet des tourments d’un monde moderne où les valeurs traditionnelles sont remises en question.

Le roman noir devra en partie sa popularité à ses interactions constantes avec le monde cinématographique. Pour la première fois en 1946, Nino Franck, un critique français, emploiera le terme « film noir américain », en référence à la Série noire, pour désigner un certain type de films policiers qui se développe chez les producteurs indépendants en marge de l’industrie hollywoodienne.

Ce genre intéressera d’abord les réalisateurs européens en exil formés à l’expressionnisme allemand comme Fritz Lang, Otto Preminger ou Robert Siodmak. Si le cinéma adapte l’univers des romans noirs à l’écran et que ses auteurs, tels Hammett, Burnett ou Chandler, sont dès les débuts du cinéma parlant recrutés par Hollywood, le roman noir va également emprunter au cinéma, devenant de plus en plus visuel, adoptant des structures narratives qui jouent de l’ellipse comme des flash-back…

Genre considéré avant tout comme populaire, le roman noir gagnera ses lettres de noblesses dans les années 1970. Pour la première fois, le New York Times consacre en 1969 la une de son supplément littéraire à un auteur de polars, Ross Macdonald. Ce choix suscite presque un scandale, mais il témoigne d’un changement profond du rapport à ce genre : sa valeur littéraire est enfin reconnue. Dans l’esprit du public comme des critiques, il ne s’agit plus d’une « littérature de gare », de romans d’aventures populaires de piètre qualité, mais bien d’une forme littéraire à part entière qui interroge la société et peut être considérée comme subversive.

Naissance et définition d’un genre : le néo-noir

Dans les années 1980, l’Amérique de Reagan s’impose comme une civilisation de l’image prônant un retour aux valeurs traditionnelles qui s’appuient sur les mythes fondateurs. Au cinéma, les productions hollywoodiennes entretiennent le culte de l’imaginaire et du divertissement et entraînent le spectateur dans des fictions où le plaisir pur du public est recherché : univers fantastiques et films d’aventures laissent de côté les problématiques sérieuses. En contrepoint à ces standards, le cinéma américain verra se développer ce que l’on considérera comme une évolution ou un renouveau du genre noir. C’est une fois de plus chez des réalisateurs et des producteurs indépendants que naîtra ce que l’on appellera le néo-noir. Les films néo-noirs cherchent à gratter le vernis d’une civilisation trop policée pour en révéler les incohérences : celle d’une société qui valorise l’argent – légal ou illégal – comme seul signe de réussite et au sein de laquelle les inégalités ne cessent de se creuser. D’abord identifié sur les écrans, le genre néo-noir prendra peu à peu place dans le champ littéraire.

Le néo-noir est l’héritier du cinéma postmoderne en ce qu’il cherche à produire des sensations fortes sur le spectateur. Au cinéma, les réalisateurs recherchent la violence des émotions créées grâce à des innovations technologiques et autres effets visuels et auditifs qui tentent d’éveiller, voire de heurter l’âme et la conscience du spectateur. De la même manière, la littérature néo-noire joue avec les formes narratives et évoque images et scènes qui ne visent pas directement à faire avancer l’intrigue mais participent de la création d’une atmosphère servant l’univers fictionnel et produisant des impressions fortes sur le lecteur.

Résolument contemporaine, la littérature néo-noire est ainsi le produit d’une époque qui mélange les genres et zappe en permanence. Le néo-noir renouvelle les formes pour les faire basculer dans la modernité. Si les codes traditionnels du roman et du film noirs y sont repris, on emprunte également aux bandes dessinées, aux séries télévisées mais aussi à la littérature fantastique ou à l’horreur. Cet éclectisme référentiel en fait une forme résolument moderne. Le recours à une grande variété de références est utilisé afin de surprendre le spectateur, de tromper ses attentes : les codes génériques et les stéréotypes sont malmenés par divers retournements de situation et autres décalages. Il s’agit de mettre le lecteur face à ses repères culturels, de convoquer sa mémoire des conventions, des thèmes et des personnages, pour mieux l’en éloigner quelques pages plus loin. Si une lecture au premier niveau du roman est d’emblée satisfaisante, le néo-noir offre au lecteur averti la possibilité d’une réflexion sur les codes et, à travers eux, sur l’ordre établi. Le travail sur les stéréotypes est assumé, de même que le côté artificiel qui l’accompagne : le néo-noir propose au spectateur de s’amuser à déchiffrer le sens nouveau introduit par ce jeu référentiel.

Le néo-noir impose une poétique de la violence, en esthétisant l’insoutenable. Le contraste entre les scènes décrites et l’aspect poétique de la description recrée le malaise chez un lecteur trop habitué par les médias et les produits télévisuels à une violence banalisée. Parfois un traitement humoristique des scènes de cruauté remplace la poétisation des images, créant un contraste similaire qui appelle à la prise de conscience. L’ironie naît de la transgression de multiples tabous. En stimulant les émotions par une représentation extrême de la violence et de la misère ou un traitement parodique de celles-ci, le néo-noir met le lecteur en position de questionner son rapport à une certaine réalité américaine.

L’Amérique mise en scène dans le roman néo-noir est une Amérique où chacun se rêve autre : cherchant à devenir exceptionnels, poussés par leur matérialisme ou un désir narcissique d’héroïsme, les personnages de ces romans se retrouvent dans des situations inextricables. Les repères moraux s’estompent : plus de héros, d’enquêteurs géniaux ou de gangsters fascinants et surpuissants, mais des personnages ordinaires, voire de pauvres loosers, qui se débattent avec la réalité et gravitent en marge d’une société où le crime est le fait de n’importe qui. L’image de la famille et de l’autorité est malmenée, l’ordre établi risque à tout instant de basculer. Les frontières entre le bien et le mal sont plus minces que jamais.

De même que le cinéma néo-noir s’est d’abord développé principalement chez des producteurs et réalisateurs indépendants, la littérature néo-noire se tient éloignée des réseaux littéraires officiels. Cette forme peine encore à trouver sa place sur un marché du livre qui privilégie la recherche de best-seller.

Les auteurs de néo-noir vivent rarement de leur plume. Faibles tirages, faible reconnaissance médiatique, cette littérature est principalement vivante dans des réseaux d’amateurs éclairés. Parfois cynique, toujours critique, le néo-noir est une fois encore un genre marginal dans le contexte culturel américain. Pourtant, il est sans nul doute l’un des plus intéressants témoignages de la vitalité de la littérature américaine contemporaine.

Neo noir : une collection des Éditions Gallmeister

Les éditions Gallmeister ont lancé en mars 2015 une nouvelle collection consacrée au roman noir : « neo noir ». L’occasion pour cet éditeur spécialisé en littérature américaine de permettre aux lecteurs d’en découvrir une autre facette. La collection compte à ce jour une douzaine de titres, parmi lesquels Pike de Benjamin Whitmer – titre précurseur de cette collection dédiée à de jeunes auteurs de romans noirs – et L’enfer de Church Street de Jake Hinkson, récompensé du prix Mystère de la critique (meilleur roman étranger) en 2015.

Il y a près d’un siècle, aux États-Unis, le roman policier rencontre le western et, dans une Amérique urbaine en plein essor, au sortir du premier conflit mondial, naît un nouveau genre littéraire. Hammett, Chandler et Macdonald en deviennent successivement les maîtres.

Il y a soixante ans, en France, Jacques Prévert invente le nom de la collection que vient de créer Marcel Duhamel aux éditions Gallimard : la Série noire voit le jour et fait découvrir aux lecteurs français cette nouvelle forme de littérature. Les termes de « roman noir » puis de « film noir » s’imposent. Paradoxe, ce genre littéraire américain se trouve un nom français.

Depuis, le roman noir américain ne cesse de raconter la part d’ombre et les failles de son pays. James M. Cain et Jim Thompson passent par là, puis James Ellroy et Dennis Lehane. Le cinéma participe à l’évolution du genre. Tarantino s’en empare, puis les frères Coen et David Fincher. La télévision se l’approprie avec Breaking Bad, The Wire ou True Detective. Ses codes sont repris, transgressés, travestis pour décrire et dénoncer cette Amérique des laissés-pour-compte. Le roman noir d’hier se transforme, toujours plus radical, toujours plus libre.

Car aujourd’hui, des auteurs prennent la relève. Ils ont en bagage l’héritage d’un siècle de roman noir qu’ils mixent sans complexe avec Shakespeare et quelques décennies de culture populaire. Ils jouent avec les codes du genre et les références, jonglent avec une culture acquise tant au cinéma que dans leur bibliothèque. Ils sont les observateurs implacables d’un pays marqué par la crise économique et la guerre perpétuelle, par la drogue, le racisme et les inégalités. Ils sont tout à la fois réalistes, drôles et violents, résolument contestataires.

Ils prennent le pouls d’une Amérique dont ils ne connaissent que trop bien les travers. Vous ne les croiserez probablement pas dans les cocktails littéraires et ils ne remporteront jamais le prix Nobel. Pourtant ils représentent sans doute ce que la littérature américaine a connu de plus sincère et dynamique ces derniers temps. Ils font du néo-noir.

Oliver Gallmeister

Site : http://www.gallmeister.fr/livres/parution/5/collection-neonoir