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Éditorial

Anne-Sophie Chazaud

À la fois miroir et matrice de la bibliothèque, la collection a longtemps fait figure, dans les représentations, de fin en soi : une bibliothèque se définit originellement par sa collection, et réciproquement.

Ce paradigme métonymique, inscrit jusque dans la qualification des responsables qui en ont la charge, les « conservateurs » – dont la mission prioritaire telle qu’inscrite dans leur nom est donc de « conserver » –, trouve sa source dans l’histoire du livre et de l’accès aux connaissances (nécessairement contraint et limité ab initio) puis dans l’idéal encyclopédique qui, bien que renversant aux plans à la fois politique et épistémologique le postulat de l’enclosure initiée des collections, ouvre celles-ci, potentiellement infinies, au virtuel (infini également) de leur usage souhaitable.

Au niveau théorique, on passe ainsi naturellement de l’encyclopédisme (scientifique) au pluralisme (qui est son pendant social). La collection se définit alors de facto en fonction de son usage, réel, supposé ou désiré.

Cette ouverture, ce véritable déploiement de la collection par ses usages, trouve dans l’ère contemporaine des terrains d’application innombrables, qui en démultiplient sans cesse les champs de mises en œuvre.

Qu’il s’agisse de l’extrême diversité éditoriale, de la multiplication des types de supports, de l’infinie croissance des ressources numériques, de la pression de plus en plus forte de publics de plus en plus exigeants (prenons l’exemple de la pression – oppressante, en République laïque – des questions religieuses), des bouleversements de l’architecture du savoir et des modes d’accès à celui-ci… : où que l’on regarde, la collection s’est ouverte et, avec elle, l’institution qui la contenait, désormais sommée de remplir toutes sortes de fonctions qui dépassent très largement son cadre initial.

Rassembler, ordonner, classer, conserver, transmettre un patrimoine documentaire prend ainsi une autre tournure, dès lors qu’il s’agit également d’intégrer d’autres impératifs, économiques et sociaux notamment. Les questions de valorisation, de médiation, de production de contenus, sont venues par conséquent non pas simplement « compléter » la collection, mais lui donner ce qui constitue sa vie contemporaine, son essence actuelle, son mouvement.

Cette ouverture sur des perspectives multiples fait toute la richesse de bibliothèques en pleine redéfinition de leurs contours, de leurs missions, de leurs modes de fonctionnement.

Il convient toutefois de veiller à ce que l’élargissement des considérations et des objectifs ne se transforme pas en vaste brèche dans laquelle s’engouffrerait tout et n’importe quoi, comme aspiré par une sorte d’« antimatière de la collection » rendue bizarrement attractive dès lors qu’elle se nierait elle-même : ainsi des élucubrations sur une bibliothèque sans collections qui représentent, en somme, l’achèvement hystérique de cette ouverture certes déconcertante mais indispensable et inévitable (et si le troisième lieu n’était au final qu’un vaste non-lieu fourre-tout ?), et qui requiert, par conséquent, d’être pensée avec discernement.

Plus que jamais, la collection doit faire sens, donner du sens, et c’est dans ce mouvement de va-et-vient entre les connaissances et les usages, dans cette co-construction, que la bibliothèque contemporaine et les collections qu’elle déploie trouvent leur propre définition, sans cesse renégociées.