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Anne Cordier

Grandir connectés

Les adolescents et la recherche d’information

C & F Éditions, collection « Les enfants du numérique », 2015, 303 p.
ISBN 978-2-915825-49-7 : 25 €

par Christophe Evans

« Grandir connectés » est déjà en réimpression chez C & F Éditions, et c’est une bonne nouvelle. On ne peut que se réjouir du fait qu’un ouvrage qui repose sur des données originales (essentiellement qualitatives), un travail de terrain rigoureux et surtout une posture de chercheuse soucieuse de ses informateurs ait pu trouver rapidement son public. Il faut dire que le sujet traité prête à questions et controverses : les pratiques de recherche d’information des adolescents (collégiens et lycéens) ; la culture numérique qu’ils parviennent à se forger individuellement et collectivement ; la confrontation entre les pratiques non formelles ou ordinaires (essentiellement expérimentées au sein du milieu familial, par transmission et imitation) et les pratiques plus formelles ou académiques (construites en milieu scolaire). Et l’un des grands mérites de l’auteure du livre – Anne Cordier, maître de conférences en sciences de l’information et de la communication après avoir été professeur documentaliste –, c’est de se tenir à bonne distance des discours globalisants sur les « digital natives » et la « rupture anthropologique » qu’ils sont censés illustrer. Des discours oublieux du fait que la culture numérique se construit, s’expérimente à travers des interactions sociales, oublieux du fait que les frontières générationnelles sur ces questions ne sont plus aussi clivantes, et enfin des discours laissant souvent de côté le fait que certains jeunes sont exclus ou fort mal insérés dans cette culture numérique. Deux exemples à ce propos font l’objet de critiques répétées de la part d’Anne Cordier : celui de l’ouvrage très médiatisé de Michel Serres, Petite poucette (vision enchantée d’une jeunesse mutante), et celui de l’ouvrage Le pouce et la souris de Pascal Lardellier (vision un peu condescendante). La liste des demi-vérités qui sont déconstruites dans Grandir connectés ne s’arrête pas là, l’auteure fait également un sort à cette idée dont sont persuadés de nombreux enseignants : les parents ne surveillent rien de ce que font les adolescents sur internet, ils ne discutent jamais avec eux de leurs pratiques numériques et de la façon dont ils doivent se protéger quand ils surfent ou qu’ils construisent leurs identités numériques. Assertions souvent démenties par l’enquête de terrain, même si elles ne sont pas systématiquement fausses. Cerise sur le gâteau, les entretiens réalisés auprès des adolescents semblent invalider en grande partie le postulat des bienfaits techniques de la socialisation numérique horizontale via le groupe de pairs : le milieu amical exerce une pression forte en matière de numérique, c’est un moteur puissant, une source de motivation, mais manifestement pas, d’après l’enquête, une source efficace d’apprentissage qui permettrait la confrontation et la vérification de ses savoir-faire (difficile, voire impossible, dans ce cadre adolescent de reconnaître qu’on ne sait pas ou mal quand il s’agit de ce que tout « digital native » doit déjà savoir…).

L’enquête de terrain qui permet de fonder tous ces constats repose sur un patient travail de production de données amorcé en 2009 et poursuivi jusqu’en 2015. On pourrait presque parler ici d’étude longitudinale. Les observations et les entretiens réalisés par Anne Cordier ont été conduits dans plusieurs CDI de l’académie de Lille, auprès de plusieurs dizaines de collégiens et lycéens (environ 200 pour l’enquête qualitative, les choses étant moins claires pour l’enquête quantitative dont il est peu fait mention). Plusieurs établissements font partie du corpus de l’enquête, ce qui permet notamment d’obtenir une diversité assez grande quant à l’origine sociale des élèves et leurs filières d’étude (filières générales, filières spécialisées). On pourrait évidemment se dire que le fait que l’enquête soit conduite dans un espace aussi marqué et légitime que le CDI constitue un biais. Ce n’est manifestement pas le cas : la chercheuse, comme je l’ai déjà dit, attache un soin particulier à se faire accepter et bien comprendre des élèves qu’elle observe et fait parler (certaines réactions des interviewés montrent que le message passe bien : « je vais dire à des copains de venir vous voir pour qu’ils vous aident à faire votre travail ! », p. 79), elle n’intervient pas en tant qu’enseignante quand ils sont engagés dans des travaux scolaires, n’évalue pas, ne juge pas et elle met par ailleurs en pratique une technique d’entretien d’explicitation qui lui permet d’approcher au plus près le sens que les adolescents eux-mêmes donnent à leurs pratiques et l’imaginaire technique qui est le leur. L’édifice mis sur pied tient solidement parce que ce qui intéresse Anne Cordier, c’est autant le discours sur les pratiques que les représentations qui sous-tendent les conduites. Et dans ce domaine les données sont riches et éclairantes, qu’il s’agisse de la perception que les adolescents ont de l’image que les adultes se font d’eux en tant « qu’experts numériques », ou qu’il s’agisse encore de leurs cheminements dans la recherche d’information, les qualités qu’ils associent au moteur de recherche Google (mélange de pensée magique et d’anthropomorphisation) et bien sûr l’image qu’ils ont d’internet comme espace documentaire (« Ben dans le cerv…, non [rires], dans la tour y a comme une… une carte et tout ce qu’on… Internet, il est dedans, et dès qu’on va chercher un truc, il cherche dedans. Il essaie de trouver », p. 245).

En conclusion, c’est un livre à lire et à conseiller, au risque d’épuiser le second tirage. On appréciera les nombreuses et pertinentes sources bibliographiques françaises ou internationales et bien sûr les constats scientifiques et pédagogiques qui peuvent être tirés des analyses proposées. C’est tout un programme d’action en effet qui découle de la posture proposée par Anne Cordier : « Plus encore que de considérer avec bienveillance les pratiques informationnelles des adolescents, encore faut-il prendre appui sur les pratiques sociales qu’ils mettent en œuvre, de sorte que la culture de l’information développée soit une culture pleinement activée dans le monde social, en lien avec des manières de faire, des réseaux de sociabilité, et des environnements exploités. Le numérique a clairement remis en cause les frontières entre les pratiques informationnelles qui auraient lieu dans le monde scolaire et celles qui seraient mises en œuvre en dehors. Les élèves développent grâce à leurs pratiques ordinaires de l’information numérique des savoirs et des savoir-faire véritables qu’il faut reconnaître comme tels. Car avoir le souci de s’appuyer sur les pratiques informationnelles ordinaires des élèves, c’est aussi tenter de faire des ponts entre les sphères de déploiement de ces pratiques, faire des ponts entre les apprentissages formels et non formels », (p. 270). On pourra regretter parfois ce petit travers qui consiste à proposer des typologies presque systématiquement sous forme de triptyques qui relèvent plus de la formulation d’hypothèse a priori que de la vérification sur le terrain a posteriori (blanc/gris/noir) : « parmi les collégiens rencontrés, on peut distinguer trois types de présence parentale » (p. 157) ; « grossièrement, j’ai différencié aux dires des enquêtés, trois espaces de localisation au sein du domicile pour l’ordinateur connecté » (p. 164) ; « les lycéens évoquent trois modalités de formation à Internet » (p. 173) ; « même s’il convient d’éviter toute simplification, on peut distinguer trois types d’influences de la part du réseau familial auprès des adolescents » (p. 176). C’est toutefois un défaut mineur qui n’entame pas la qualité du livre (comme la maquette graphique de la couverture que, pour ma part, je trouve inappropriée). Je termine par trois citations qui me paraissent emblématiques de la démarche d’Anne Cordier et des profits que l’on peut faire à la lecture de son livre, la première porte sur la vision traditionnaliste de la BU que deux lycéennes de 16 ans expriment après avoir eu l’occasion d’y travailler dans le cadre d’une liaison lycée-université, la seconde porte sur les différences entre pratiques non formelles et pratiques formelles et le niveau d’exigence que l’une et l’autre supposent, la troisième, enfin, contient un appel à l’engagement des adultes qui, pourtant, sur la question des usages numériques des adolescents, sont souvent persuadés qu’ils doivent s’effacer :

« – J’ai été déçue en fait ! Je m’attendais à une bibliothèque un peu sombre, vous voyez, avec des tables en bois, des petites lumières basses, et en fait c’était pas du tout ça !

– Non, c’était des ordinateurs, du mobilier moderne comme au CDI, et puis c’était très moderne en général quoi. » (p. 208)

« – Quand on fait une recherche pour nous, on s’en fout si elle est fausse ou si elle est vraie. On fait la recherche, et puis c’est tout.

– Ce qui change, c’est pour quoi la recherche on la fait. Si on la fait pour nous, on s’en fiche, mais si on la fait pour les TPE, que c’est noté, important, tout ça, alors on va vérifier. » (p. 251)

« Que tout le monde s’y mette ! Que les parents, ils soient plus informés, que les profs, ils soient mieux formés aussi, et puis que les adultes en général, ils nous fassent un peu plus confiance, et qu’ils nous aident à nous améliorer. J’ai envie de dire, de crier même [il met ses mains en porte-voix] : On a besoin de vous ! » (p. 291)