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Virgile Stark

Crépuscule des bibliothèques

Les Belles Lettres, 2015, 207 p.
ISBN 978-2-251-44529-8 : 17 €

par Anne-Marie Bertrand

Moins fréquentée que la mort du livre, la mort des bibliothèques est, elle aussi, un filon littéraire. Que je lis souvent sans déplaisir, le philonéisme et le jeunisme m’étant étrangers et un regard critique sur les bibliothèques me semblant salutaire (on m’en a assez souvent fait le reproche). J’ai donc ouvert avec intérêt et sympathie ce Crépuscule des bibliothèques, publié sous pseudonyme par un ancien bibliothécaire.

Las.

Trois fois las.

D’abord, le contenu de l’ouvrage est un amas de phrases péremptoires qui nous livrent le ressenti de l’auteur sans éclairage nouveau, sans analyse ni argumentaire, au fil de ses lectures ou de son expérience. Comme trop souvent, le livre et la bibliothèque sont considérés comme métonymiques : la mort du livre (à cause, évidemment, du numérique) entraîne la mort des bibliothèques. Pourquoi cela ? Parce que la lecture baisse, que les bibliothécaires sont devenus des « marchands de foutaises électroniques » (p. 54), animés par l’obsession d’« échapper à la ringardisation » (p. 33), prêts à « jeter des collections entières » (p. 35). La modernisation des bibliothèques est vue comme du « racolage » (p. 40), la fin d’une résistance (p. 58), « il faut descendre toujours plus bas pour séduire la clientèle » (p. 135) et « se soumettre aux diktats de la masse » (p. 141). La BnF, son ouverture difficile en 1998, Chroniques, la numérisation de masse, l’archivage du web mais aussi BSN, CAREL, bien sûr Wikipédia et l’Enssib (la « pompeuse » Enssib, supposée former à « l’anéantissement méthodique du livre », p. 103) sont tour à tour vilipendés.

Ensuite, l’écart violent entre deux mondes, celui du livre, celui du numérique, est peint de façon caricaturale. L’hôtesse de l’espace numérique au Salon du livre « ne possède que quelques rudiments de français » (p. 16). Je ne citerai pas ici les collègues qui font l’objet du courroux méprisant de l’auteur, qui les traite de ronds-de-cuir, « agité du digital », « chef de la propagande », « bougiste pratiquant » ; l’internaute possède « la profondeur d’un pic-vert » (p. 65) et les lecteurs sont devenus des « spectateurs en goguette » (p. 45). Tout est en ligne « mais rien dans les têtes » (p. 64). « Derrière le rêve universel de communication totale et ubiquitaire se dévoile la vanitas, la barbarie sans violence du dernier homme, la barbarie de la vacuité » (p. 128). « Le numérique est l’ennemi mortel de la culture » (p. 66).

Diable !

Enfin, l’ouvrage lui-même souffre de faiblesses. Le plan, en un prologue, 16 courts chapitres et un épilogue, est peu compréhensible, redondant, sans fil directeur logique (ce pourquoi je parlais d’amas supra). Le vocabulaire est souvent outré, ce qui est propre aux pamphlets mais ici sent surtout l’aigri. Et puis des erreurs factuelles ou typographiques demeurent, ce qui est bien dommage pour un objet qui se veut une ode au livre (ainsi p. 44, 56, 61, 84 ou 135). Hannah Arendt s’écrit bien ainsi.

« S’avance sur nous la nuit noire de l’esprit » (p. 18) : ce livre ne nous aidera pas à y voir plus clair. Sur le livre et les bibliothèques, lisez plutôt Robert Damien ou Michel Melot. Ou Jacques Roubaud. Ou Georges Perec. Ou Roland Barthes… Vous y trouverez de plus grands bonheurs de lecture.