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F comme fanzines…

Faites-les vous-mêmes, lisez-les avec les autres !

Émilie Mouquet

Fanzine : mot-valise d’origine anglo-saxonne, composé à partir de fanatic et de magazine. Sa première occurrence est datée d’octobre 1940, dans Detours, une auto-publication de Louis Russell Chauvenet, amateur de science-fiction  1. Ce terme désigne une publication réalisée à moindres frais par des amateurs et passionnés par un sujet ou un domaine particulier (science-fiction, musique, bande dessinée…). Échangés de main en main ou à l’écart des circuits commerciaux, les fanzines développent un univers libre et personnel.

Contexte : on assiste actuellement à un regain d’intérêt, voire à un véritable engouement pour le vintage et le D.I.Y.  2 : vinyles, vêtements customisés, Fablabs… Le fanzine, objet culturel, est un exemple graphique de ce renouveau. Il est ancré dans des communautés artistiques et culturelles. Sa production est souvent participative.

J’ai découvert le fanzine dans des concerts de rock ou des rassemblements alternatifs. Je l’ai retrouvé sur les étagères des bibliothèques américaines fréquentées assidûment au cours d’une année passée à Salt Lake City, dans l’Utah, aux États-Unis. À mon retour en France, je me suis questionnée sur l’absence des fanzines dans les bibliothèques. Alors élève conservateur territorial des bibliothèques, j’ai entrepris des recherches du point de vue bibliothéconomique  3.

Cet article se propose d’approcher la liberté et la diversité des expressions rendues possibles par les fanzines. Il traite en priorité de leur production dans le monde francophone, tout en se permettant des incursions, à titre comparatif, dans le reste du monde !

Un fanzine… ?

À l’origine

On peut trouver les premières traces de fanzines dans les livres d’artistes de la fin du XIXe siècle. Stéphane Mallarmé et Charles Cros, Guillaume Apollinaire et André Derain, mais également les surréalistes comme Tristan Tzara et Miro, Pierre Reverdy et Georges Braque : tous participent de l’apparition de ces livres collaboratifs qui rassemblent écrivains, artistes, typographes et éditeurs.

En parallèle de cette production artistique se développent outre-Atlantique des publications qui relèvent de la culture populaire et rassemblent notamment des amateurs de science-fiction.

Ce fanzinat apparaît dans les pages de courrier des lecteurs des magazines de science-fiction des années 1920 et 1930, dont le plus connu est Amazing Stories. Les échanges épistolaires de ces amateurs aboutissent à la publication de The Comet, considéré comme le premier fanzine. Il rassemble des contenus liés à la science-fiction : critiques de romans, écrits amateur, conceptualisation et commentaires. Sous la forme de livrets de 3 à 4 pages, tirés entre 100 et 250 exemplaires, aisément reproductibles grâce aux procédés de photocopie, les fanzines circulent de mains en mains et par voie postale.

À l’origine du fanzine se trouvent donc des volontés singulières d’exprimer et de partager son intérêt pour des cultures encore peu reconnues par la société et d’exercer sa créativité. Le fanzine est, en creux, un moyen de questionner les codes traditionnels du livre et de la lecture.

Évolution

Le mouvement se prolonge dans le contexte politique agité des années 1960. Sous l’impulsion des associations de presse amateur (APA) et grâce à la possibilité d’imprimer à moindre coût, la diffusion et la circulation d’une presse alternative progressent et entrent en résonnance avec les messages alors véhiculés par les groupes de rock. De l’évolution de ce genre musical procède également celle des publications indépendantes.

Le mouvement punk s’inscrit en résistance aux idéologies dominantes des années 1970. Il est aussi et surtout une esthétique qui s’illustre dans la musique et dans l’art  4. Son style graphique se caractérise par la spontanéité de sa mise en page, généralement au format A4 standard, sommairement agrafé, mêlant collage d’images et lettrage issus de la presse à des contenus graphiques et typographiques originaux, manuscrits ou tapuscrits. Espaces de liberté d’expression, les fanzines punk incitent chacun à produire, reproduire et distribuer son fanzine à partir des moyens les plus élémentaires. On peut citer, pour les États-Unis, Suburban Press de Jamie Reid ou Bazooka en France.

La popularisation de la culture punk et alternative dans les années 1990 voit la menace du déclin du fanzine en tant qu’objet de contestation et de questionnement. Les années 1990 sont celles de la récupération du fanzine et de son esthétique par une presse avide de sophistication graphique. La culture du fanzine se perpétue néanmoins en se réinventant sans cesse, en marge des codes culturels dominants. Le graphzine, défini comme « un livre graphique sans texte, réalisé le plus souvent en photocopie, en sérigraphie ou en offset […] façonné à la main, en atelier, dans le salon ou sur la table de la cuisine […] très rarement paginé et régulièrement dépourvu d’auteur, de mention d’édition, sans parler de l’absence d’identifiant normalisé  5 », est le témoin de ce bouillonnement créatif et visuel  6.

À ces fanzines s’ajoutent les perzines (pour personal fanzines), qui sont des fanzines d’expression personnelle. Ils se distinguent des journaux intimes par leur dimension publique. Par leur forme et leur rédaction, les perzines expriment et agencent les sentiments complexes de leur auteur. Ils visent au partage d’une émotion, à la confrontation de son expérience à celle des autres, à la lisière entre sphère publique et sphère privée.

De nombreuses manifestations autour de la petite édition ont fait leur apparition à mesure du retour du fanzine en marge de l’industrie de l’imprimé. La tenue de salons encourage les regroupements d’auteurs selon la proximité des univers ou des techniques qu’ils développent  7. Des ateliers de création s’érigent parfois en maison de petite édition. Le fanzine reste un multiple à faible tirage, mais sa visibilité et sa notoriété s’accroissent.


Fanzines en tout genre – Panorama subjectif

Libre de toute pression éditoriale, le fanzine est un genre hybride, protéiforme, propice à l’expérimentation. Il est cependant, par nature, un objet physique, destiné à l’impression. Il suppose la définition d’une forme, d’une tonalité, d’une maquette. De la création littéraire aux arts graphiques, le spectre des modes d’expression est large, permettant à chacun de se l’approprier, selon ses envies, ses capacités et ses moyens.

Du crayon à papier à la sérigraphie, de l’impression en risographie aux techniques de l’estampe, le fanzine est un objet manufacturé de façon artisanale en atelier ou à la maison. Érudit, facétieux, ambitieux, intimiste, extravagant, provocant, il échappe à toute catégorisation.

Il est donc inévitablement réducteur de proposer une typologie du fanzine, de surcroît en la limitant aux publications francophones. C’est dans un même temps une introduction nécessaire à la diversité et à la richesse des productions actuelles et une invitation à les explorer.

Des fanzines littéraires

Ces fanzines permettent aux auteurs de se lancer dans l’écriture, seuls ou collectivement, avec ou sans contrainte de thème ou de contraintes formelles, selon le type de fanzine. Ces fanzines associent le plus souvent création littéraire et création graphique.

– Les éditions Katapulpe éditent depuis 2006 un fanzine éponyme qui mêle création littéraire et création graphique en lançant un appel à contribution autour d’un thème défini. http://katapulpe.blogspot.fr/

– Inégale : revue littéraire et illustrée, autour de récits de voyage et de fiction qui compte à ce jour trois numéros. https://revueinegale.wordpress.com/

Des fanzines d’essai, de critique et d’actualité politique

Ce sont les héritiers des placards, de la presse alternative et radicale depuis la fin du XIXe siècle. Sans contrainte d’affichage publicitaire, de neutralité, de censure, les fanzines d’actualité offrent des tribunes à la tonalité libre, voire libertaire et engagée.

– Le Tigre est une publication mêlant essai, actualité, fiction, graphisme, créée par Laetitia Bianchi et Raphaël Meltz en 2006 et qui a connu plusieurs périodicités et plusieurs modes de diffusion au cours de son existence. http://www.le-tigre.net

– CQFD (Ce qu’il faut détruire) est un mensuel de critique et d’expérimentation sociales publié à Marseille et qui compte 132 numéros en mai 2015. Il mêle articles de presse et illustrations dessinées. http://www.cqfd-journal.org

– Gonzine : mot-valise composé de « gonzesse » et « fanzine ». C’est le titre du fanzine publié par Sarah Fisthole et Yokogaga, décrit par ses auteures comme « un zine littéraire et graphique oestrogénique ». http://www.sarahfisthole.fr/blog/category/gonzine-mon-enfant/

Des fanzines de musique, de cinéma, de culture

Rassemblant des passionnés, ces fanzines couvrent des domaines culturels délaissés par les courants dominants, ou grâce auxquels peut s’épanouir une curiosité documentée, consciente et critique.

– Daedalus : fanzine malouin consacré à la scène rock locale, distribué dans les lieux musicaux de Saint-Malo, Rennes, ainsi que par internet. https://www.facebook.com/fanzinedaedalus

– Les Monstres de la nuit : compte actuellement 13 numéros, traitant du cinéma bis, publication initiée par Éric Escofier en 2007, l’esthétique est conforme aux revues commerciales à grand tirage. http://www.clubdesmonstres.com/monstres_de_la_nuit/monstredelanuit13.htm

– Chéribibi : édité à Ivry-sur-Seine depuis 1995, traite des cultures populaires, c’est-à-dire qui émanent des personnes, de la vie quotidienne, et s’inscrit en porte-à-faux des cultures de masse ou des cultures institutionnalisées. Se distingue par son franc-parler et sa maquette dérivée des fanzines punks. http://www.cheribibi.net

Des fanzines d’illustration et de BD

Le fanzine de BD et d’illustration est l’un des genres les plus prolifiques. Pour de nombreux auteurs, il permet de faire ses armes et d’être repéré, comme ça a été le cas de Moebius ou Philippe Druillet grâce à Métal Hurlant ou Pilote dans les années 1970. Pour d’autres dessinateurs, il est avant tout un domaine de liberté où tous les sujets sont abordés sans tabou, voire par provocation, par exemple la violence ou la pornographie.

– Turkey comix : revue de BD créée à Angoulême en 2002 à l’initiative de deux illustrateurs, Tarabiscouille et Gotpower. Ils sont bientôt rejoints par AL et Olivier Philipponneau. La revue apparaît d’abord de façon très spontanée et artisanale, puis avec de plus en plus de soin, sous la coordination de The Hoochie Coochie, l’association qui en est née. http://thehoochiecoochie.com

– Le Dernier Cri : atelier d’édition et de sérigraphie, qui « vomit des livres  1* » depuis 1993 à Marseille dans un style graphique sauvage. Outre Pakito Bolino et Caroline Sury, ses fondateurs, le Dernier Cri édite Moolinex, Kérosen, Frédéric Poincelet ainsi qu’une revue : Hôpital Brut. http://www.lederniercri.org

– Pré Carré : fanzine périodique critique et théorique consacré aux bandes dessinées. Il rassemble des articles d’analyse, des planches de BD et des rubriques de critique. Il se considère lui-même comme un objet d’expérimentation collectif. http://precarre.rezo.net/

Des graphzines

Le graphzine est une manière de mettre le monde en images et en couleurs. S’il n’est pas toujours dépourvu de texte, le travail de composition prime sur celui de la signification du texte en soi. La lecture est active, fait appel à l’imaginaire, engage le lecteur à voir autrement, joue avec les codes et les apparences : « La typographie, les lignes, les formes, les couleurs et les contrastes, les échelles et la graisse deviennent des dispositifs qui servent à raconter une histoire 2*. »

– Bill Noir publie avec Mekanik Copulaire, un graphzine qui est un recueil de photographies trouvées et thématisées, intitulé Occiput. http://cargocollective.com/mekanikcopulaire/Occiput-s

– Sourire magazine est un projet éditorial initié par Antoine Orand, Julie Michelin, Maïté Grandjouan et Alice Meteignier. Chaque numéro est l’occasion de produire un objet entièrement sérigraphié à feuilleter et à accrocher. http://souriremagazine.tumblr.com/

  1.  (retour)↑  Présentation sur le site internet du Dernier Cri : http://www.derniercrinews.blogspot.fr
  2.  (retour)↑  Michael Rock, graphiste, dans : Teal Triggs, Fanzines : la révolution du DIY, trad. de l’anglais par Claire Réach, Pyramid 2010.


Fanzines et bibliothèques : un paradoxe ?

Il n’est pas inutile de rappeler ici les termes du manifeste de l’Unesco sur la bibliothèque publique : « Les collections doivent refléter les tendances contemporaines et l’évolution de la société de même que la mémoire de l’humanité et des produits de son imagination. Les collections et les services doivent être exempts de toute forme de censure, idéologique, politique ou religieuse, ou de pressions commerciales  8. »

À ce titre, les fanzines se présentent comme des terrains d’expression privilégiés pour l’exercice des droits culturels. De là découlent leur importance pour la démocratie, leur richesse et leur valeur patrimoniale dans l’histoire sociale, culturelle et intellectuelle. C’est ce qu’affiche l’équipe de la Fanzinothèque de Poitiers, structure associative unique en France, qui se donne pour objet la collecte de fanzines sous la forme du dépôt volontaire : « Depuis 1989, la Fanzinothèque est un témoin clé de l’histoire culturelle parallèle dite “underground”, c’est-à-dire souterraine. Elle concerne des champs aussi variés que les arts visuels, la bande dessinée, la musique, les arts urbains, le féminisme, l’écologie… Les productions underground laissent libre cours à la liberté d’expression et à l’expérimentation. Polymorphes et débridées, elles sont la voix des minorités actives et proactives à travers le monde et les décennies. La Fanzinothèque est un acteur, un contributeur, une ressource intellectuelle […] elle participe des dynamiques actuelles en même temps qu’elle s’en fait le témoin et le passeur  9 . »

Conservation vs précarité assumée

Échappant, par nature et pour la majeure partie d’entre eux, au dépôt légal, aucun moyen n’existe pour conserver la trace des fanzines et les rendre visibles si les institutions documentaires n’en prennent pas volontairement l’initiative. La confidentialité de leur existence et la fragilité de leurs matériaux en font des publications particulièrement vulnérables et dégradables, qui les condamnent à une circulation éphémère. Cette caractéristique est parfois un consentement éclairé, voire revendiqué. Interrogés lors de salons de micro-édition, la plupart des créateurs de fanzines déclarent ne s’être jamais préoccupés de leur conservation, particulièrement par une bibliothèque. L’illustratrice Amélie Fontaine, dans son travail de recherche La micro-édition 10, note que pour certains fanzines, notamment ceux nativement numériques, la conservation des matrices ou des fichiers originaux permet de rééditer des exemplaires en cas d’épuisement du tirage. La non-pérennité du fanzine tend ainsi à devenir un argument secondaire en faveur de la conservation.

Pourtant, cette question a été débattue à l’occasion du Grand Salon de la micro-édition, à Lyon en 2011, comme au salon Fanzines ! en 2013, au cours de tables rondes auxquelles ont participé des créateurs de fanzines. Ces derniers sont eux-mêmes, bien souvent, des collectionneurs. Passionnés, ils ont à cœur de partager leur travail ainsi que leurs trouvailles. Le bibliothécaire, quant à lui, est familier de la notion de « masse critique » selon laquelle un document prend son sens dans un ensemble qui permet de le situer. C’est, inconsciemment, ce principe qui semble guider la volonté de constituer et de rendre publiques des collections de fanzines. La multiplication actuelle d’initiatives de fanzinothèques est donc un pas marqué par le monde du fanzinat, hors de ses murs, avant d’être une réflexion sur la pérennité des pièces collectées : « Nous voulons sortir le fanzine du cercle des initiés, librairies et disquaires spécialisés, salons ou événements consacrés à la micro-édition. Faire vivre ces livres qui ne ressemblent pas aux autres  11. »

Production foisonnante pour collections organisées

Toute bibliothèque doit la cohérence et la valeur de sa collection non seulement à la richesse du fonds, mais également à la pertinence de son plan et aux orientations de développement. Cependant, la plupart des collections de fanzines à vocation publique reposent sur la logique du don, de l’appel à contribution volontaire. Par conséquent, et c’est là une difficulté majeure, les fanzinothèques font face à un afflux important et très hétérogène. Compte tenu de la grande diversité des productions, la capacité à dégager des corpus particuliers et à les valoriser constitue une plus-value pour une collection de fanzines. Le rôle du bibliothécaire ou du documentaliste est ici réaffirmé dans sa capacité à constituer et enrichir des bases bibliographiques fiables de manière à rendre possible une interrogation du fonds selon différents critères relatifs à la forme comme aux contenus des fanzines.

On peut distinguer trois grandes tendances de constitution de collections et d’axes de conservation :

  • Dans une logique proche de celle des archives, une collection peut avoir une vocation locale. C’est le cas du projet initié à la Brooklyn College Library qui collecte en priorité les fanzines ayant pour sujet la vie à Brooklyn.
  • Appuyée par les dons successifs de fanzines musicaux en 2011 et 2012 par Les Musicophages, une médiathèque associative toulousaine, la Fanzinothèque de Poitiers développe une orientation musicale qui fait écho à son implantation dans un centre culturel hébergeant une salle de concert et un disquaire. Elle mène par ailleurs des chantiers de numérisation qui impliquent le repérage de segments de collections significatifs. Afin de poursuivre cette campagne de numérisation, la Fanzinothèque a créé un emploi d’avenir et recruté Mathias Perleaud en tant que chargé de projet. En partenariat avec l’université de Poitiers depuis 2011, ce programme a permis, en 2014, de numériser près de 900 fanzines supplémentaires.
  • La BnF et la médiathèque Marguerite-Duras (Paris 20e) ont fait le choix de se consacrer, pour l’une entièrement, pour l’autre majoritairement, au graphzine. À la BnF, cette collection riche de plus de 750 graphzines voisine avec la collection d’estampes contemporaines et la prolonge. Pour la médiathèque Marguerite-Duras, ce choix est explicité dans un document de politique documentaire. Les fanzines sont liés aux fonds d’art contemporain et de bande dessinée grâce à leur facture qui privilégie l’aspect plastique et l’illustration. Leur proximité physique dans les espaces de la médiathèque avec, d’une part, le rayon art contemporain, et d’autre part, la bande dessinée, reflète ce parti pris bibliothéconomique.

Culture populaire et traitement intellectuel

L’éloignement des circuits de diffusion traditionnels (offices des librairies, catalogues en ligne…) est un choix partagé par les créateurs de fanzines qui les cantonnent aux circuits underground. Du côté des bibliothécaires, l’intégration de fanzines aux collections est un réel défi aux logiques et procédures d’acquisition traditionnelles, qui répondent à des procédures comme les appels d’offres réglementés par le code des marchés publics. En l’absence de relation directe entre bibliothécaires et fanzinat, ces deux mondes ont les meilleures chances de rester rigoureusement hermétiques. Il en va donc de la construction d’une relation de proximité et d’un vocabulaire commun à mettre en place entre ces deux milieux qui coexistent, parfois sans le savoir, et partagent des valeurs fondamentales telles que la gratuité ou la qualité des relations humaines. Cette relation repose souvent sur l’engagement personnel de part et d’autre, et participe de la création et de l’animation d’une communauté ouverte et capable de se comprendre et de se respecter, au-delà des codes et des conduites propres à chacun.

La Bibliothèque nationale de France doit l’expansion de sa collection de graphzines depuis les années 1990 à Lise Fauchereau, alors bibliothécaire adjointe spécialisée en imagerie et gestionnaire de la collection d’estampes contemporaines. Sa formation initiale en histoire de l’art et ses travaux de recherche sur le tag, le graff et le pochoir la prédestinaient à s’investir dans ce fonds particulier et à devenir « Madame Graphzine » à la BnF. Connue et reconnue dans le milieu des fanzines qu’elle fréquente assidûment, son engagement contribue au dialogue entre « fanzineux » et bibliothécaires. Son départ suppose une transmission des savoirs et savoir-être développés au cours de ses quinze années à Cécile Pocheau-Lesteven, conservateur en chef, qui lui succède.

Comme en témoignent les expériences pionnières de la Fanzinothèque de Poitiers et de la médiathèque Marguerite-Duras à Paris, la mise en place d’un catalogue pour les fanzines relève d’une réflexion interne à chaque structure et repose sur la bonne volonté des deux parties. « Sans doute parce que nous avons tous grandi avec des indications, des définitions et des normes expliquant ce qui est approprié ou non pour tel ou tel média, il est difficile d’accepter qu’il y ait très peu de règles dans le monde des fanzines  12. » La variété du format des fanzines, parfois même d’un numéro à un autre d’une même série, les lacunes dans les renseignements bibliographiques, l’a-périodicité, l’absence de littérature critique ou de références en font des documents complexes à traiter qui représentent un « défi documentaire  13 ». Dans le cas de la Fanzinothèque de Poitiers, l’accueil massif de fonds dans les années 1980 n’a pas permis à ses gestionnaires de mettre en place un protocole de catalogage systématique. Ce chantier, développé autour du logiciel libre PMB, est l’un des objectifs prioritaires actuels de la structure, dont le catalogue communique depuis 2013 avec le réseau universitaire Sudoc-PS. Des professionnels sensibilisés au fanzine (comme c’est le cas de la documentaliste de la fanzinothèque de Poitiers) ou le travail conjoint d’un professionnel du document avec un acteur du fanzinat (bibliothécaire et créateur de fanzine, à la médiathèque Marguerite-Duras) permettent la synergie des expertises et la qualité du traitement intellectuel des fanzines. Initiative pionnière, la Anchor Archive Library (Canada)  14 organise régulièrement des catalogue parties, séances de catalogage collectif, l’occasion pour la communauté de mettre en commun ses compétences et de s’approprier la collection en la développant.

À l’échelle internationale, des fanzinothécaires particulièrement motivés travaillent à développer une norme de catalogage pour les fanzines, dérivée de celle de WorldCat, le catalogue mondial initié par l’OCLC. Selon les recommandations formulées par cet organisme, la préférence va au format Dublin Core afin de faciliter l’interopérabilité des métadonnées et l’échange des notices.

Des fanzines en partage ?

Des fanzines dans les bibliothèques

De nombreuses médiations sont possibles à partir du fanzine, dont certaines bibliothèques françaises peuvent se saisir.

Ces expositions et ateliers emportent l’adhésion du public, attentif, d’une part, à la qualité des productions exposées, et d’autre part, mis face à des propositions plastiques dont la réalisation lui est accessible et auxquelles il lui est donc possible de s’identifier. Pour de nombreux ateliers, maisons d’éditions et artistes du fanzine et de la petite édition, les bibliothèques sont des interlocuteurs et des partenaires privilégiés dans le cadre de prestations d’éducation culturelle et artistique. Issus majoritairement de filières d’études liées aux beaux-arts ou à la culture, beaucoup d’acteurs du fanzinat sont des professionnels au CV fourni. Le soutien des pouvoirs publics à leur travail de création est souvent assujetti à des cahiers des charges qui les placent en position d’animer des ateliers dont l’avantage est d’être économes en moyens et de présenter des facilités de mise en place, deux critères séduisants pour des institutions dans un contexte de réduction des budgets culturels.

En voici quelques exemples :

  • Avril 2013 : Max de Radiguès, auteur et illustrateur, est invité à animer un atelier de fanzines BD à l’occasion de la Fête du livre jeunesse organisée par les médiathèques de Villeurbanne.
  • Décembre 2013 : exposition et atelier flip books à la médiathèque Pablo-Picasso de Grigny (Ile-de-France).
  • Janvier 2015 : atelier fanzine à partir de livres désherbés, à la médiathèque de Rezé (Loire-Atlantique), mené par l’association nantaise Grante Ègle.

Malgré des exemples fructueux, l’expérience française des fanzines reste en marge des bibliothèques et réservée aux événements liés à la petite édition, aux MJC, voire à des milieux marginaux. Les Établissements Bollec  15 mènent par exemple un remarquable travail de lien social, dans une prison de femmes (Citad’elles) ; dans un centre pour malades leucémiques en isolement (le Kanard). Au regard des pratiques anglo-saxonnes dont j’ai pu être témoin et qu’a consignées Julie Bartel dans From A to Zine, la réticence des bibliothèques à travailler main dans la main avec les milieux du fanzine tient en partie à l’héritage d’un système qui tend à valider les ressources à partir d’un certain nombre de critiques et évaluations favorables, en déconsidérant celles qui n’en font pas l’objet. En France, le sociologue Claude Poissenot appelle largement les bibliothécaires à reconsidérer leur position de prescripteurs. Son discours se montre engagé vers la participation de tous à la vie et aux collections de la bibliothèque. Il ne s’agit pas de remettre en cause le rôle du bibliothécaire, mais au contraire de l’affirmer et même de le renforcer dans sa capacité à garantir la pluralité des cultures et des idées représentées en bibliothèque, ainsi que son rôle d’accompagnant dans la construction de la pensée esthétique. À ce titre, le fanzine, quels que soient sa forme et son contenu, est le bienvenu dans les collections et activités de la bibliothèque.

Le dialogue reste encore hésitant. D’une part, certains créateurs de fanzines revendiquent leur distance par rapport à l’institution et au grand public, comme en témoignent ces paroles relevées lors d’un débat à la Rue, bibliothèque alternative à Paris, en juin 2013  16 : « […] je m’en fous, je travaille pour un petit milieu de collectionneurs, d’amateurs. Ça circule un peu sous le manteau et c’est très bien. Cette obscurité-là, elle me va tout à fait. Je suis très à l’aise là-dedans. Ça marche suffisamment pour me permettre de ne pas bosser à côté. Voilà, je pense que c’est sain. » D’autre part, une méconnaissance du métier de bibliothécaire et de ses réalités, liée à l’évolution de la profession et des politiques culturelles, peut conduire à l’incompréhension : « C’est un truc un peu compliqué qu’on essaye de mettre en place avec la médiathèque. On l’a dit : le fanzinat ce n’est pas très connu. Du coup, les gens savent pas par quel bout prendre ça. Faut qu’on trouve des meubles pour les mettre en valeur. Les bacs posés par terre, ça aide pas. C’est le même problème que dans les librairies quand tu poses ton fanzine dans un bac où il y en a 500 entassés comme ça, la mise en valeur est difficile. Ça marche un peu. Il y a quelques prêts. Mais à mon avis, la médiathèque pourrait faire mieux et plus. Évidemment, le festival est un moment où on peut montrer. Il y a quand même pas mal de monde qui vient à l’exposition. Ça donne déjà une certaine visibilité. »

À la BnF, la dimension patrimoniale des collections place les graphzines en communication indirecte. Cette restriction contribue à ériger une barrière pour ce fonds alors réservé aux vitrines des expositions ou à ceux qui maîtrisent les codes leur permettant de prendre rendez-vous avec le gestionnaire de collection, dans le cadre d’un accompagnement personnalisé. Lise Fauchereau admet recevoir majoritairement des artistes ou des chercheurs. Si une meilleure connaissance de ces publics spécifiques permet de mettre en place ou d’améliorer les services qui leur sont proposés, les graphzines, outils d’expression libre, restent bien souvent prisonniers de leurs boîtes de conservation. Cette situation est incompatible avec un fanzinat vivant et actif, reposant sur la circulation des productions, sur une lecture spontanée, curieuse, ouverte au hasard et à la découverte. Le décalage entre les attentes des uns et des autres souligne les limites d’une médiation à inventer pour ce média hybride qu’est le fanzine.

L’accueil et la mise en scène dans les fanzinothèques

Inconnues du grand public, les fanzinothèques peuvent encore difficilement être citées comme des modèles d’ouverture et d’accueil. À Poitiers, la Fanzinothèque est partie intégrante du Confort Moderne, centre culturel. Il faut traverser la salle de concert pour y accéder. En dehors des soirs d’événements où la fréquentation est significative et où elle s’ouvre aux curieux, la Fanzinothèque reste un lieu d’initiés. C’est heureusement les soirs de concert que la Fanzinothèque tient ses Apéro’Zines : quatre heures dévolues à la création d’un fanzine collectif. Ouvertes à tous, ces sessions sont des « moment[s] convivi[aux] intergénérationnel[s], [des] lieu[x] de transmission et d’initiation. Les participants se connaissent et/ou se rencontrent. Ils découvrent ou réinventent le processus de création d’un fanzine en créant ensemble une publication finalisée. Les Apéro’Zines sont des moments privilégiés, respirations joyeuses, dynamisantes ; ils portent une émulation créatrice qui s’inscrit au-delà du temps défini de l’atelier  17 ».

Les fanzines créés intègrent la collection de la Fanzinothèque et chaque participant repart avec son propre exemplaire.

Objectivement, la fréquentation du lieu reste encore faible : environ 500 visiteurs par an, âgés de 20 à 35 ans, selon le rapport d’activité. La structure travaille au développement d’un projet d’expansion mené dans le cadre d’une réhabilitation globale du Confort Moderne avec la volonté d’accroître les dynamiques et de faciliter les projets communs entre les différentes structures membres, de manière à améliorer les conditions d’accueil. On peut également fortement souhaiter la réactivation d’un partenariat actif entre la Fanzinothèque et la bibliothèque municipale François-Mitterrand de Poitiers, qui dispose d’un espace de consultation de fanzines, le kioskazine, en espérant des collaborations nourries des qualités et compétences respectives des professionnels du fanzine d’un côté, et des bibliothèques de l’autre.

D’autres projets visant à donner de la visibilité aux fanzines existent. « Zines of the zone  18 » est une initiative de fanzinothèque mobile dédiée aux publications autour du médium photographique, soutenue par le fonds européen « Youth in Action » et par la ville de Nantes. Des structures en bois légères et modulaires ont été créées pour les adapter à différents espaces d’exposition. Le collectif « Zines of the zone » parcourt l’Europe depuis 2014. L’ambition affichée reste cependant centrifuge et contribue à garder – jalousement ? – les fanzines dans un cercle restreint aux milieux du DIY.

« Fanzine Camping »

Automne 2014 : marqué par l’obtention du diplôme de conservateur des bibliothèques attribué par l’Enssib et la rédaction d’un mémoire d’étude sur les bibliothèques et les fanzines, mon parcours croise celui de Fanzine Fanclub. Composé d’auteurs, d’illustrateurs, d’éditeurs, adossé à la fanzinothèque itinérante du Cri de l’Encre, ce collectif lyonnais œuvre au rayonnement de la micro-édition. Groupe informel, à géométrie et géographie variables, Fanzine Fanclub existe à travers ses actes.

En janvier 2015, un collectif composé pour partie de membres actifs de Fanzine Fanclub lance « Fanzine Camping  19 ». Premier festival dédié au dessin et aux cultures alternatives pour enfants, organisé par un collectif bénévole et passionné, Fanzine Camping s’est déroulé les 30 et 31 mai 2015 et s’est installé dans un groupe scolaire du quartier de la Guillotière, à Lyon, grâce à l’accueil bienveillant de sa directrice. Un programme complet d’ateliers graphiques et musicaux, de jeux, concerts et projections pour la jeunesse est mis au point par un collectif bénévole qui se réunit régulièrement entre janvier et mai.

Je prends la responsabilité de coordonner l’appel à fanzines lancé en France et à l’international dans l’objectif de constituer la première collection de fanzines pour la jeunesse.

Les personnes qui envoient un fanzine sont invitées à compléter et transmettre une fiche de renseignements bibliographiques afin de pouvoir mettre en place un répertoire. Co-animatrice depuis 2009 de la Manufacture Errata, collectif de diffusion de productions plastiques et musicales multiples, qui a notamment produit l’exposition « Codex  20 », Gaëlle Loth  21, dessinatrice, qui a auparavant travaillé à la fanzinothèque lyonnaise du Cri de l’Encre, m’accompagne dans cette tâche. Nous développons une base de données et prenons des photos à mesure qu’arrivent les publications. Nous recevons à la fois des fanzines réalisés par des personnes ayant une pratique artistique, par des amateurs, des ateliers d’enfants, ou encore par des parents avec leurs enfants. La diversité des productions s’exprime en termes de formats et de technique plastique, de sujets abordés…

Le collectif prend rapidement contact avec la bibliothèque de quartier, spécialisée dans la littérature et les services pour la jeunesse. L’enthousiasme et la curiosité de l’équipe, et plus particulièrement d’Anne L’Helgouac’h et Emmanuelle Gran, sont immédiats. N’étant pas une bibliothèque de conservation, l’antenne de la Guillotière ne peut s’engager à être dépositaire de la collection. Plusieurs rendez-vous, à diverses étapes de la constitution de la collection, nous permettent d’affiner les modalités du partenariat.

– Fanzine Camping est invité à présenter sa collection dans les espaces de la bibliothèque lors d’une lecture dans le cadre de l’animation régulière « Bébé bouquine, bébé comptine ».

– Anne et Emmanuelle réalisent une sélection d’albums issus de petites éditions ou qui se distinguent par l’originalité de leurs illustrations, les mettent à disposition, et se relaient pour accompagner les enfants dans l’espace lecture pendant le festival.

La semaine précédant le festival, à l’heure des temps « Bébé bouquine, bébé comptine », une séance à deux voix est proposée à la bibliothèque. Préparée en étroite collaboration avec Anne et Emmanuelle, une sélection de fanzines, d’albums et de comptines est définie, au regard de leur connaissance des petits lecteurs, du fonds documentaire de la bibliothèque et de la capacité de chacune à faire entrer en dialogue ces différents registres narratifs. Les tout-petits sont également captivés par les différentes propositions graphiques qui s’offrent à eux, tandis que les parents présents découvrent, pour certains, l’existence et la diversité de la micro-édition. À l’issue de la lecture, parents et enfants sont invités à manipuler eux-mêmes les fanzines. C’est un moment d’échange pour parler de ce type particulier de publication qu’est le fanzine et de la manière dont s’est constituée la collection.

Pendant le festival, l’espace investi pour présenter la collection est aménagé sous le regard esthétique et professionnel des graphistes et scénographes du collectif : on y trouve des « cabanes » de lecture, des tapis, des coussins sur lesquels parents et enfants trouvent un moment de repos un peu en retrait de l’effervescence. Le festival propose aux enfants de nombreux ateliers pour expérimenter des techniques graphiques différentes et réaliser un fanzine. La collection est exposée de façon à mettre en avant sa diversité plastique tout en permettant la consultation. Aucune distinction n’est faite entre les fanzines, quelle que soit leur provenance. Nous recevons et exposons des dons de dernière minute (dont des livres issus des ateliers de l’association de La Fraternelle  22 à Saint-Claude dans le Jura) et des fanzines réalisés par une promotion d’étudiants de l’école des arts décoratifs de Strasbourg. Au total, la collection compte plus de 200 titres !

Les visiteurs et petits lecteurs sont curieux, passionnés, impressionnés. Être en capacité de parler de la collection, raconter des anecdotes sur la production, accueillir les personnes ayant contribué à sa création est un moment d’échange avec tous.

Ces expériences sont la confirmation du fait que cette collection nécessite un important travail intellectuel après le festival. D’une part, pour répertorier et faire un état des lieux. D’autre part, afin d’imaginer des outils pour accompagner la collection dans ses déplacements (sélections thématiques, propositions d’animations…), tout en ayant la volonté que les structures accueillant la collection développent et inventent elles-mêmes leurs moyens de médiation. Nous souhaitons éviter le « clés en main » et inciter les personnes à mobiliser leurs réseaux, à « faire avec » les autres, c’est-à-dire s’inscrire dans la logique du fanzine.

Pour conclure

Au lendemain du festival Fanzine Camping et d’une expérimentation en actes du fanzine comme manifestation graphique et culturelle, comme support documentaire, si beaucoup reste à faire, si de nombreuses questions restent en suspens et probablement insolubles, les énergies sont renouvelées par un accueil unanimement positif. En contribuant à bousculer joyeusement les codes et les normes de la chaîne du livre et de la lecture, le fanzine est un étonnant moyen de rassembler et de partager.