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Sylvie Le Ray-Burimi (dir.)

Caroline Fieschi (dir.)

Aldo Battaglia (dir.)

Vu du front

Représenter la Grande Guerre

Coédition Bibliothèque de documentation internationale contemporaine (BDIC) / musée de l’Armée – Hôtel des Invalides, Paris / Somogy éditions d’Art, 2014, 371 p., ill.
ISBN 978-2-7572-0857-1 : 39 €

par Thierry Ermakoff

S’il est coutume de prétendre que le XXe siècle a commencé avec le 28 juin 1914, jour de l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand, tandis que le XXIe siècle faisait son entrée explosive avec le 11 septembre 2001, constatons en écho que le centenaire du début de cette Première Guerre mondiale a donné lieu à de nombreuses commémorations, bien plus, hélas, que celle de la mort de Jaurès. De nombreuses initiatives furent prises, à commencer par notre voyage à Éparges, Verdun, Vauquois, Saint-Mihiel, de nombreuses rééditions, journées d’études, colloques, lectures ont permis à des écrivains, à des correspondances privées d’être justement mises en valeur. L’exposition « Lyon sur tous les fronts » proposée par la bibliothèque municipale de Lyon (du 2 octobre 2014 au 10 janvier 2015), justifiée par l’initiative de collecte du maire Édouard Herriot, à partir d’avril 1915, a été augmentée, agrémentée, ornée de conférences et d’un colloque organisé par le LAHRA (« Lyon sur le front de l’arrière », 16 et 17 octobre 2015).

L’exposition proposée par la Bibliothèque de documentation internationale contemporaine (BDIC) et le musée de l’Armée des Invalides, « Vu du front », du 15 octobre 2014 au 15 janvier 2015, s’est inscrite dans une double filiation : la valorisation des fonds de la BDIC, et la commémoration nationale. Après « Affiche-Action », « URSS, fin de parti(e). Les années Perestroïka » et « Orages de papier », les deux institutions ont donc conçu une exposition d’une très haute tenue, soutenue par une publication remarquable par son contenu scientifique, sa richesse iconographique et par les pistes de recherche qu’elle ouvre.

L’exposition, quant à elle, s’étendait sur deux vastes niveaux. Très bien scénographiée – et Dieu sait combien ce lieu est ingrat et peu prévu pour l’usage –, elle présentait, outre des cartes, dessins, tableaux, photographies, des objets, des tenues, des armes. La contextualisation et la chronologie ont rendu cette visite dense (et trop courte : trois heures n’y auront donc pas suffi). Les œuvres exposées provenaient en grande partie de la BDIC et du musée de l’Armée, sans oublier toutefois la générosité du Mémorial de la Grande Guerre, du Musée national d’Art moderne, de Berlin, de Londres, de Rome… Bref, fidèle à sa constitution par les époux Leblanc, la BDIC a fait montre ici d’un parti pris international, qui a donné les points de vue des deux principaux protagonistes.

La visite, donc, ne saurait suffire. Le catalogue édité à cette occasion, Vu du front : représenter la Grande Guerre, est une ressource indispensable et inépuisable pour celui ou celle qui souhaite dépasser le compassionnel – et donc avoir une certaine mise à distance – de cette sinistre boucherie si lointaine et si proche.

Dès l’introduction, Antoine Prost, président du conseil scientifique de la Mission du centenaire de la Première Guerre mondiale, en quelques lignes, souligne la force de cet ensemble ainsi montré : on ne s’intéresse pas seulement à la guerre de 1914, mais aussi aux conflits qui l’ont précédée : guerre des Boers, guerre russo-japonaise ; on se promène, comme dans des récits de Jean Rolin, de Cyrénaïque en Tripolitaine, arrière-cour embrasée de la fin du XIXe, début du XXe siècle. On ne voit pas seulement des photographies, mais aussi des dessins, des objets, ces productions ne sont pas « détachées » de leur histoire, et, enfin, tout ceci invite à réfléchir sur la représentation de la guerre. La cinquième bonne surprise, ajouterions-nous, si par aventure on nous en laissait le loisir, serait la qualité de cet ouvrage dont nous allons tenter de rendre compte. Plus qu’un catalogue d’exposition, c’est une série de contributions françaises, britanniques, allemandes qui ouvre l’ensemble et renvoie, dans la deuxième partie, au catalogue lui-même, qui reproduit fidèlement les salles, les œuvres exposées, les cartels très complets qui les accompagnent.

Ouvrage en deux parties, donc, où l’on ne cesse d’aller de l’une à l’autre, sans qu’à aucun moment, ce ne soit une gêne : plutôt une stimulation.

John Horne, professeur d’histoire contemporaine de l’Europe au Trinity College de Dublin, traite du front : comme concept nouveau, qui émerge en 1914, une notion anatomique qui est, en 1914, quasi inabordable spatialement tant les positions sont figées de la Manche à la Suisse. À cet horizon immense, la cartographie va tenter de fixer une focale assez mal ajustée. Ce front et sa géographie obligent la construction des tranchées, pour une guerre « à l’horizontale » et où, pour se repérer, les hommes vont inventer toutes sortes d’objets périscopiques pour espionner l’ennemi. « Représenter le front, c’est représenter le conflit », écrit John Horne, et les soldats ont le temps nécessaire pour écrire, bricoler des objets, prendre des photos, les appareils étant suffisamment compacts pour être emmenés.

Photographies, dessins, peintures : Sylvie Le Ray-Burimi, Thomas Weissbrich et Jenny Wood vont traiter du statut des artistes envoyés au front, de la censure de l’armée, des deux côtés des lignes et des œuvres ainsi produites, qui seront, pour les officielles, acquises par l’État, et par des galeries : il s’agira donc de rendre compte de la vie quotidienne, des assauts, des vues aériennes pour se repérer. Les artistes missionnés sont investis d’une mission quasi diplomatique. Qui sont-ils ? Le brancardier Fernand Léger, par exemple, Otto Dix, John Nash, Albert du Play, Félix Vallotton, Karl Lotze, Jacques Villon, Guillaume Apollinaire… Illustres ou inconnus, ils seront sortis de leur anonymat, ou d’une notoriété sans histoire.

Ces photographies serviront aussi les nombreux titres de presse qui continueront de paraître pendant la guerre, même si, comme le précise Benjamin Gilles (ici et dans l’article qu’il a offert au BBF n° 3), ils ne sont plus que 5 000 en 1916 pour 14 000 en 1913 (les rédacteurs sont au front). L’appétit de lecture, l’appétit de savoir, ne faiblit pas : à côté des photographies qui doivent contourner la censure, existent les dessins réalisés par les soldats au front, et ramenés chez eux, donnant de la guerre une image qui est celle de leur quotidien.

Annick Fenet, dans un article surprenant, installe la culture dans le champ de la guerre : à l’inverse de ce que certains pays en conflit aujourd’hui peuvent faire subir à leur patrimoine, l’archéologie est systématiquement préservée, exploitée, grâce à une « instruction sur la conservation et la recherche des antiquités », diffusée par le service archéologique des Armées : il y a donc un service archéologique aux Armées. Si, comme le souligne Yves Lacoste, la géographie, ça sert d’abord à faire la guerre, la guerre peut parfois servir l’histoire.

Ces dessins, ces photographies, ces objets, exposés mais pas exhibés, sont d’utilité variable : cartographier, se repérer, témoigner, donner des nouvelles, se protéger. La présence de ces œuvres, leur force, leur charge émotionnelle, outre l’hommage qu’elles rendent (pour certaines d’entre elles) à des artistes qui ne se pensaient pas comme tels, nous obligent à penser que la guerre de 1914 n’est pas terminée.

Cet ouvrage, d’une rare iconographie, d’une intense bibliographie, met à jour le tournant que la guerre de 1914 oblige à prendre : les techniques (photographiques, cartographiques) au service de la géographie, les usages (vestimentaires, sanitaires), les mentalités (au front ou à l’arrière), le rôle de l’armée, les misères insupportables des soldats, dont rendent compte les dessins, les lettres. Tout cela aura-t-il servi à quelque chose ? Il est permis d’être modérément optimiste : les généraux Gamelin, Weygand, qui ont montré leurs impitoyables inconséquences en 1914, resserviront les mêmes pouvoirs en 1939, avec le soutien de Philippe Pétain, quand le colonel de Gaulle, avec son « armée de métier », était considéré comme un écolier qu’on renvoya à ses chères études. Marc Bloch avait raison.