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Claude Schvalberg (dir.)

Dictionnaire de la critique d’art à Paris : 1890-1969

Préface de Jean-Paul Bouillon
Presses universitaires de Rennes, 2014, 640 p.
ISBN 978-2-7535-3487-2 : 39 €

par Michel Melot

Tous les historiens de l’art et les bibliothécaires spécialisés connaissent La Porte étroite, cette librairie en forme de couloir percée dans la rue Bonaparte, à côté de l’École des beaux-arts, et ne peuvent manquer d’y voir le libraire, Claude Schvalberg, qui connaît mieux que quiconque la bibliographie ancienne et moderne sur l’art et est devenu dans ce domaine une sorte de célébrité.

En 2005, Claude Schvalberg a publié un précieux travail sur La critique d’art à Paris : 1890-1969. Chronologie/bibliographie, avec un rappel des événements concernant la critique d’art à Paris de 1747 à 1889 publié sous sa seule enseigne, La Porte étroite. Il nous apporte aujourd’hui un ouvrage d’une tout autre ampleur, sous forme d’un dictionnaire, mais beaucoup plus qu’un dictionnaire, un outil bibliographique indispensable aux bibliothèques spécialisées mais aussi généralistes tant son sujet sur l’art a d’amateurs et tant sa présentation en fait un ouvrage riche et facile à manipuler.

La matière en effet est riche et presque indéfinissable. Ni le champ de l’art, ni le métier de critique ne peuvent être cernés, et il fallait bien une savante préface pour en justifier les limites disciplinaires et chronologiques. Nul n’était plus indiqué que Jean-Paul Bouillon, professeur d’histoire de l’art qui a longtemps travaillé le sujet de la critique d’art et publié sous sa direction La promenade du critique influent, anthologie de la critique d’art en France 1850-1900 (Hazan, 1990), pour justifier le mot « art », ici pris au sens habituel en France d’arts plastiques, et qu’il a bien fallu écarter les arts du spectacle, l’architecture, les arts décoratifs (et même la photographie qui d’ailleurs, avant 1969, n’avait guère sa place dans le monde de l’art). Quant au statut de critique, Schvalberg a su être aussi complet qu’on peut l’être tout en gardant de la souplesse pour accueillir dans les quelque 600 notices de son dictionnaire outre les critiques patentés, des artistes qui ont plus ou moins glosé sur leurs contemporains (Van Gogh, Mondrian, Dubuffet), les écrivains et les poètes occasionnellement critiques (ils sont légion), les philosophes ou sémiologues (Barthes). On lui sait gré d’avoir inclus les marchands qui ont fait par leurs catalogues ou leurs expositions œuvre de critique (Maeght, Kahnweiler, etc.). Mais on ne trouvera pas les historiens de l’art (ils ont déjà leur dictionnaire publié par l’INHA) sauf lorsqu’ils font œuvre de chroniqueur comme André Chastel, Henri Focillon ou Élie Faure. On y trouvera des conservateurs actifs comme François Mathey aux Arts décoratifs ou Jean Adhémar au Département des estampes de la Bibliothèque nationale. Bien que limité à la France, il ne s’interdit pas d’intégrer des critiques étrangers lorsqu’ils se sont consacrés à l’art français (l’Anglais Roger Fry, l’Allemand Meier-Graefe).

Ce dictionnaire se complète de deux parties qui rendront particulièrement service aux bibliothécaires : une chronologie, assez légère et qui ne dispense pas de recourir à l’ouvrage publié en 2005, mais surtout une liste des petites collections de livres sur l’art, très répandues au XXe siècle, dont le récolement est un véritable casse-tête pour ceux qui les collectionnent ou qui les recherchent car ce sont souvent des livrets intermédiaires entre l’article, l’album et l’étude savante. Certaines entrées du Dictionnaire aideront d’ailleurs à les retrouver car il recense aussi les galeries d’art les plus célèbres qui ont fait œuvre d’éditeur ainsi que des institutions comme l’Académie des beaux-arts ou les Musées d’art moderne et contemporain de Paris, y compris la Bibliothèque nationale.

On a pris l’habitude d’annoncer la mort des dictionnaires remplacés par des moteurs de recherche et il est vrai que pour une consultation occasionnelle et factuelle, le clic remplace efficacement le feuilletage. Un tel ouvrage marque bien tout ce que ce préjugé a de spécieux : car il ne s’agit pas de juxtaposer par ordre alphabétique des données sans rapport les unes avec les autres, mais de dresser en un corpus cohérent qui a un intérêt « panoramique », et même synthétique, et qui donnera au lecteur une connaissance globale et équilibrée du champ véritablement « construit » par l’auteur. Ce qui fait dire à Jean-Paul Bouillon que, pour connaître l’histoire de la réception de l’art moderne, « on aura constamment “le Schvalberg” sous la main » non seulement pour le consulter mais pour le lire.