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La bU santé de Caen

Un service commun pour le Pôle de formation et de recherche en Santé

Danièle Verdy

L’université de Caen Basse-Normandie s’est dotée d’une nouvelle bibliothèque universitaire pour le pôle disciplinaire Santé. Cette construction répond à un besoin ancien pour les publics caennais et pose les enjeux d’une construction de bibliothèque dans une période de mutations pour la profession. Elle fait partie intégrante d’un projet plus vaste, celui de la construction d’un Pôle de formation et de recherche en santé qui a pour ambition de faire travailler ensemble des étudiants, des enseignants, des chercheurs et des personnels tant universitaires qu’hospitaliers, de proposer les formations universitaires et paramédicales sur un même site et en mutualisant les services. La nouvelle BU Santé, en devenant un service commun, en est l’illustration.

Un Pôle de formation et de recherche en santé

Le paysage de la documentation de l’université de Caen s’est dessiné avec le développement des différents campus sur la ville et des différents sites universitaires de la région Basse-Normandie, à Caen, Cherbourg et Alençon. Les bibliothèques pourraient, à ce titre, constituer un très bon exemple des courants architecturaux qui ont traversé le dernier demi-siècle et la première dizaine du siècle présent. La programmation de cette nouvelle BU s’est donc organisée autour des enjeux de la documentation universitaire à l’aube du XXIe siècle.

À la bibliothèque « historique » datant de la reconstruction de l’université de Caen en 1957, se sont ajoutées, par constructions successives, différentes bibliothèques universitaires toutes représentatives d’un état de l’art architectural des années 1960 aux années 2000. Une seule bibliothèque échappe à ce mouvement : la bibliothèque universitaire de médecine-pharmacie, logée dans les locaux du nouveau CHU en 1975 avec la faculté de médecine, vite assimilée à une bibliothèque d’UFR (la bibliothèque de la « faculté de médecine ») et sa fréquentation massive des étudiants en médecine au détriment des pharmaciens géographiquement plus éloignés.

Les locaux, vétustes, exigus, inadaptés, sont organisés autour de magasins d’imprimés éclatés en plusieurs niveaux, une salle de lecture exiguë d’à peine 180 places pour presque 3 000 étudiants, PHU et PH. Étudiants, médecins et bibliothécaires ont ainsi vécu plus de trente années dans l’attente de cette nouvelle construction.

C’est dans le cadre du contrat de projets État-Région (CPER, 2011-2013), qu’a été porté ce projet du Pôle de formation et de recherche en Santé (PFRS) et la construction tant attendue de la bibliothèque ; l’étude de faisabilité datant de 2006. Ce PFRS aura pour mission de recentrer, en un seul lieu, les formations médicales et paramédicales ainsi qu’une partie de la recherche biomédicale, la bibliothèque universitaire Médecine-Pharmacie, renommée entre-temps, bibliothèque universitaire Santé. Ce regroupement s’effectue dans un environnement qui concentre déjà UFR de pharmacie, laboratoires et organismes de recherche d’excellence, tous dans la proximité du CHU. D’emblée, le maître-mot de ce projet a été la mutualisation des espaces et services au sein du PFRS, y compris pour la bibliothèque qui allait devenir un service commun à l’ensemble des composantes universitaires et aux écoles paramédicales. Ainsi, en ce qui concerne la bibliothèque, il est acté, avec l’accord de toutes les parties, d’intégrer la documentation des écoles paramédicales au sein de la bibliothèque universitaire, et en particulier, le centre de documentation des IFSI. Les personnels de l’Institut de formation en soins infirmiers sont appelés à rejoindre et compléter l’équipe de la BU dès le printemps 2015. La construction du PFRS devient l’élément structurant d’un campus « Santé », dans le périmètre du CHU, des laboratoires et établissements de recherche tels que Cyceron  1 ou le Ganil  2.

Une bibliothèque universitaire
adaptée aux usages contemporains

L’autre enjeu majeur, alors que la profession bruissait, pendant la période de programmation, de ce concept nouveau du Learning Centre et de la bibliothèque « troisième lieu », a été de programmer une bibliothèque universitaire pour le siècle nouveau, en pleine envolée des ressources en ligne, de l’arrivée massive des étudiants « digital natives », de l’introduction du numérique dans les apprentissages, tout en répondant aux besoins bien particuliers des étudiants en santé, gros demandeurs d’espaces de travail et de grandes amplitudes d’ouverture. La BU Santé est labellisée NoctamBU depuis 2010 et propose des ouvertures quatre jours par semaine jusqu’à 23 heures depuis 2004.

Une autre contrainte, économique celle-ci, nous a obligés à réfléchir après arbitrage à un projet sur une surface diminuée de moitié par rapport aux estimations de la première étude de faisabilité et l’application des ratios de surface par étudiant et par zone fonctionnelle. Nous devions raisonner pour une surface utile de 2 800 m², en lieu et place des 5 000 estimés nécessaires.

Une priorité a prévalu, en regard des études, observations et nombreuses visites effectuées : la place donnée au public, et donc aux espaces de travail, d’échanges et de détente, en privilégiant le zonage et les postures d’usage. Nous avons en effet fait le pari de réduire au strict nécessaire les espaces de rayonnages et les magasins, au profit du développement assuré des ressources numériques, et de libérer ainsi les espaces tant individuels que collectifs. Au terme de l’étude de programmation définitive, 2 300 m² sur les 2 800 de surface utiles seront consacrés au public et un peu plus de 500 places assises, entre places individuelles, salle de travail en groupe, salle de formation, carrels individuels et espaces de détente.

Nous avons souhaité relever le défi de réussir un bâtiment en conformité avec ce que peut être une bibliothèque universitaire contemporaine dans le domaine de la santé et en constante adéquation avec les mutations technologiques que connaissent les services d’information et de documentation scientifiques. Dans un même temps, les bibliothèques connaissant une profonde mutation sociale et culturelle, nous nous devions de penser cette nouvelle BU en tant que lieu de vie tout autant que lieu d’étude et de recherche. Il a donc été demandé à l’architecte de proposer des espaces à usages différenciés, permettant des atmosphères allant des zones très silencieuses pour le travail individuel à des espaces plus conviviaux permettant l’échange verbal et/ou des usages de la bibliothèque moins orthodoxes.

Il est vrai que dans la période préparatoire, la visite des bibliothèques, aussi bien en France qu’en Europe du Nord, en particulier en Finlande et aux Pays-Bas, a permis de relever quelques concepts architecturaux et organisationnels, de réviser quelques idées préconçues et de constater que la frontière entre bibliothèque publique et universitaire est de plus en plus ténue en termes de bâtiments, d’accueil, et de services.

Une bibliothèque universitaire pour les étudiants, enseignants et chercheurs en santé peut-elle être conçue comme un Learning Centre ? Le modèle de RLC  3 de Lausanne nous a interpellés dans sa conception tout à fait nouvelle, l’Université technologique de Delft  4 a apporté des réponses concrètes à certaines questions que nous nous posions. Cependant, le modèle du Learning Centre, dans son orthodoxie, n’a pas été retenu car il ne nous a pas semblé transposable dans le contexte caennais. Si nous pouvions effectivement envisager une offre de services élargie à l’échelle du réseau documentaire du SCD, si nous pouvions programmer un espace physique et emblématique au décor contemporain, si nous pouvions prévoir une organisation efficace dans un environnement numérique grandissant, si nous pouvions offrir de grandes amplitudes horaires, l’intégration de la documentation dans une pédagogie rénovée et active, dans un contexte médical et pharmaceutique, n’était pas (encore) une réalité, ne correspondait pas aux pratiques. Cependant, nous voulions qu’avec le temps cette évolution soit possible, à travers la conception de la BU et son organisation, en particulier en travaillant et en rénovant l’offre de formation. Projet facilité par la création d’un département des formations au sein du SCD et par le partenariat avec le CEMU  5. En commençant à tisser les liens avec les écoles paramédicales très réceptives à l’offre de formation de la bibliothèque, avec l’intégration de la documentation dans l’offre de formation universitaire faite aux IFSI via un programme de e-learning et le développement de tutoriels, la documentation s’associe progressivement à la pédagogie et à l’apprentissage. En parallèle à la formation des usagers, le développement de nouveaux services tels que l’accompagnement à la recherche et à la publication dans les archives institutionnelles, l’animation scientifique et technique, restent des pistes à explorer pour ancrer la BU dans les activités pédagogiques et de recherche du PFRS.

Le projet architectural, il faut le souligner, a dépassé notre espérance. Le cabinet Chabannes et Partenaires, lauréat du concours, a, d’une part, pris en compte la plupart de nos attentes à travers des échanges faciles et fructueux, et d’autre part, inscrit la bibliothèque universitaire au centre du PFRS, et selon ses termes l’a conçue « comme un belvédère » pour le Pôle.

Mise en espace architecturale

Le dessin architectural de ce Pôle est construit sur le modèle d’un corps humain dont la tête serait la bibliothèque, bibliothèque très largement « mise en scène » et ouverte sur le PFRS.

La BU s’ouvre au cœur des circulations et des services (cafétéria, auditorium, proximité des associations étudiantes, sortie des amphis) dans une volumétrie très simple et très lisible. Comme mises en scène, les « boîtes » (les salles de travail en groupe de la bibliothèque et l’auditorium) rythment les façades minérales. La bibliothèque est en quelque sorte exposée, mise en vitrine et donne à voir autant qu’elle ouvre sur les espaces arborés extérieurs. Enfin, nous pouvons dire qu’il s’agit d’une bibliothèque connectée car tous les usages technologiques sont favorisés : places individuelles câblées, zones de consultation informatique, tableau numérique interactif en salle de formation, carrel avec équipement multimédia, écran d’information, automates de prêt.

Conçue sur deux niveaux publics et une mezzanine en surplomb qui abrite les bureaux des bibliothécaires, elle s’ouvre au rez-de-chaussée sur l’accueil du PFRS et la cafétéria du CROUS. Un espace d’exposition, une salle de formation à proximité des salles de travail en groupe et des collections généralistes et de loisirs sont réparties sur cette zone organisée de façon à permettre un usage flexible. Elle est meublée en conséquence : tables repliables et chaises empilables, rayonnages bas sur roulettes. Un espace de conférence ou d’exposition peut ainsi être rapidement dégagé.

Le plafond, vaste et lumineux, surprend par un traitement audacieux en voûtes de bois cérusé gris clair, geste esthétique et hommage à l’art gothique normand, tout en étant une réponse à une exigence de confort acoustique. Pour l’architecte, ces arches sont « une véritable canopée qui couvre les espaces de consultation […] Ces voûtes de bois forment lanterneaux et faux plafonds, participent à l’acoustique et à la diffusion de la lumière ».

Le résultat est une réussite originale et une réponse positive à une exigence acoustique. Ce très grand plateau est remarquablement silencieux malgré l’affluence et les flux de publics.

Nous avons également travaillé en intelligence avec l’agence Ligne et Couleur qui nous a accompagnés dans la mission de l’aménagement intérieur et aidés à faire des choix de mobiliers très contemporains, joyeux et colorés pour rythmer et dynamiser les espaces tout en privilégiant la sobriété pour les tables et les rayonnages. En effet, en réponse à la sobriété des espaces, à la fonctionnalité des mobiliers pour les collections, à l’unicité chromatique des salles, nous souhaitions rythmer les lieux par le design et la couleur des assises et des luminaires.

Nous ne reviendrons pas sur les trois années de travail intense qui ont précédé l’ouverture, en particulier le traitement des collections, le passage à la RFID et la préparation du déménagement. L’organisation d’un nouveau service et le nécessaire accompagnement au changement ont été un enjeu capital pour toute l’équipe. L’accompagnement a ciblé principalement le changement de dimension et la capacité de passer d’une organisation quasi familiale à une gestion des espaces ordonnée et programmée, et il a permis également de formaliser et dompter les craintes légitimes de l’équipe face à ce changement attendu mais impressionnant. Les principales inquiétudes portaient également sur les besoins nouveaux en personnel et la crainte que les 15 ETP et 3 000 heures d’emplois étudiants estimés nécessaires ne puissent être atteints pour l’ouverture.

Les étudiants se sont immédiatement approprié cette nouvelle bibliothèque, manifestant d’emblée leur satisfaction en la faisant vivre, en occupant chaque espace, en expérimentant toutes les postures que nous leur proposions, de la station assise et studieuse au « vautrage » sur canapé, solitaires ou en groupe.

Pour les bibliothécaires, reste maintenant à faire vivre le projet documentaire et à déployer les services projetés pour que ce bel équipement prenne totalement son envol.