Une architecture pour (se) construire

La BU des sciences de Versailles

Marie-Estelle Créhalet

Installée depuis deux ans sur le campus de l’université des sciences de Versailles, la nouvelle BU a rapidement trouvé et satisfait son public, bénéficiant d’une forte visibilité et d’une conception subtile de la structure bâtimentaire comme de la conception des espaces ou encore des matériaux et mobiliers déployés. L’enjeu, outre le déploiement nécessaire des collections, est de rendre compatibles en un même lieu des pratiques et usages très divers, qui sont autant de changements des modes d’appropriation des bibliothèques.

The new science library on the Versailles university campus, which opened two years ago, has proved a success, enjoying considerable popularity among users; it is a high-profile new design that has taken careful consideration of the building's structure, internal layout, and materials and fittings. The main issue at stake, aside from the important question of access to the collections, was to ensure the ongoing compatibility of the library's very varied range of functions, reflecting changes in library use by various user categories.

La bibliothèque universitaire des sciences de Versailles conçue par le cabinet badia berger architectes 1 a ouvert au public en janvier 2013, soit il y a tout juste deux ans. Enseignants, personnels et étudiants se sont appropriés ces nouveaux espaces d’apprentissage propices à l’innovation, la référence des Learning Centers inspirant ce projet de service « cœur de campus des sciences ». Comment l’architecture y contribue-t-elle ? Impose-t-elle également des limites ?

Un animal apprivoisé

À la suite de Jean-Jacques Larochelle dans Le Monde 2, la BU est souvent comparée par les architectes à « un animal posé dans un parc, une sorte de colonne vertébrale dotée d’une carapace en aluminium, qui prend la lumière du soleil et change de couleur au fil de la journée ». Elle bénéficie d’un emplacement géographique idéal avec un accès plein sud dans le prolongement de l’entrée unique de ce campus fermé et sur un cheminement qui mène aux différents bâtiments, qu’ils soient consacrés à l’enseignement ou à la recherche. La façade d’entrée énonce clairement l’identité du bâtiment qui est très visible sur le campus. L’architecture extérieure, très contemporaine, a dérouté les enseignants pendant les travaux, mais une fois ceux-ci achevés, on ne peut que constater la réussite de l’intégration de ce bâtiment dans la nature environnante et être convaincu par la qualité des espaces. On retrouve pourtant les mêmes matériaux extérieurs à l’intérieur de la BU…… Les collaborations concernant la formation des usagers, les manifestations culturelles ou le cartable numérique sont autant d’indicateurs d’intégration de ce nouvel « être vivant », et le compteur de passages confirme ce succès : sur l’année 2013, il affichait une progression de la fréquentation supérieure à 100 % par rapport à l’ancienne bibliothèque.

Une transparence bien gérée

La communication visuelle entre extérieur et intérieur de la bibliothèque s’établit à différents niveaux : deux failles traversent le bâtiment, et de l’extérieur, en longeant la façade est, le regard du passant plonge à l’intérieur de la BU. On ne dissimule rien de ce qui s’y passe, au contraire, on essaie d’attirer le maximum de public. Cette façade vitrée se gère naturellement car l’été les arbres du talus protègent de l’ensoleillement, et inversement, l’hiver, les arbres sans feuilles laissent la lumière entrer à l’intérieur du bâtiment. Les places situées en face de ce chemin, le long d’une table filante, bénéficient donc de lumière naturelle et du décor végétal des arbres tout proches : elles offrent sans doute l’environnement de travail le plus agréable de la bibliothèque, même si les 350 places assises profitent toutes de prises de lumière diverses, y compris dans les carrels par des percements horizontaux qui permettent de regarder vers l’extérieur. Cette gestion de la lumière naturelle, à la fois généreuse et maîtrisée, participe à l’expérience qui se vit dans la bibliothèque et que les premiers usagers ont exprimé ainsi : « Ça donne envie de travailler. »

Notons par ailleurs que ce souci de transparence et de lumière naturelle fait place dans les lounges à une ambiance intimiste, avec des alcôves au plafond surbaissé et un éclairage artificiel : là, les étudiants viennent chercher dans fauteuils ou canapés un lieu de tranquillité et d’intériorité, privilégiant la communication via des réseaux sociaux plutôt qu’oralement. Véritable pari sur les usages supposés, ces espaces ont trouvé leur public, sans gêne pour les autres, grâce à la qualité de l’architecture du plateau et de l’aménagement dont ils bénéficient.

Fiche technique

– 4 010 m² SHON, 350 places assises, 2 plateaux de lecture, 7 espaces lounge.

– 8 salles de travail en groupe, 6 carrels, 1 salle de tutorat, 2 salles de TV, 1 salle de formation avec 1 TNI, 1 BUvette.

– 7 PC dédiés au portail documentaire, 50 PC multimédias.

– 2 automates de prêt, 1 affichage dynamique.

– 2 900 mètres linaires de collections en libre accès.

    Fluidité et unicité de l’espace, l’enjeu du bruit

    Suivant l’inspiration d’autres bâtiments comme la bibliothèque municipale de Fresnes conçue par Didier Berger, les architectes ont organisé les différents espaces publics dans un continuum spatial qui réduit les portes aux salles de travail en groupe et aux « copy shops » (reprographie). L’empilement de fonctions (double hauteur, grands plateaux de travail avec des zones plus ciblées…) très lisible depuis le hall d’accueil dispense quasiment de toute signalétique. Les usagers se repèrent très bien et très vite dans un bâtiment possédant en fait six niveaux. L’ouverture de l’escalier principal contribue à cette fluidité, et sans surprise, c’est l’escalier fermé desservant les petits espaces de la façade nord que les usagers ont mis le plus de temps à repérer. La fluidité des espaces joue un rôle essentiel dans la mise en relation des publics et des disciplines, le décloisonnement étant pratiqué à Versailles comme un facteur d’innovation, y compris pour les personnels des services présents dans le Learning Center.

    La solution très élégante de plateau suspendu par des tirants métalliques, appliquée au 1er étage, libère le rez-de-jardin de tout poteau et procure un maximum de liberté spatiale, très appréciable pour l’aménagement mobilier. D’un point de vue esthétique, le rêve exprimé par Marie-Hélène Badia  3 aurait été de laisser le regard filer sur ces plateaux, en évitant notamment les rayonnages de 2,10 m. Or ceux-ci, nécessaires au déploiement des collections qui proposent une mise en abyme de la construction du savoir, ont été utilisés pour limiter l’alignement des tables qui demeure source de bruit. En effet, les étudiants viennent tantôt chercher à la bibliothèque du calme, de la concentration et un lieu de travail qu’ils ne trouvent pas ailleurs, et tantôt un lieu d’échange et de travail en groupe. Ce public finalement hétérogène exprime des demandes très différentes en fonction du niveau d’étude (L1, chercheurs…) comme du moment de la journée ; l’enjeu de créer un lieu où on puisse se rencontrer, sans se gêner, demeure réel. La bibliothèque de Versailles le vit au quotidien à travers l’espace de la BUvette, ouvert sur le plateau du rez-de-jardin, pour lequel une demande de porte est en cours d’instruction, ou à travers l’effet « chapelle Sixtine » des étudiants chuchotant sur les plateaux. Plutôt que de dédier des salles pour le travail en groupe, en nombre toujours insuffisant, on en vient à se poser la question d’inverser la logique : isolons du bruit ceux qui souhaitent travailler dans le calme pour satisfaire un besoin qui continue de s’exprimer dans les enquêtes de satisfaction. La place du personnel présent sur les plateaux est alors à repenser…

    La continuité spatiale de deux autres espaces (salle de tutorat et salle prépa concours) avec les plateaux freine des projets de développement : la salle de tutorat ne convient pas pour tutorer, la présence d’un enseignant ou d’un étudiant tuteur ne suffisant pas à limiter le bruit généré par une conversation normale. La salle « prépa concours » fonctionne bien pour accueillir le travail personnel, mais le projet de déménagement du laboratoire de langues dans cet espace se heurte à la cohabitation avec le plateau du rez-de-jardin. À moins que ces contraintes permettent de penser d’autres services, peut-être un espace emploi comme celui projeté à la BU de Saint-Quentin ?

    Accueil et formation,
    des espaces humains qui créent des liens

    À l’évidence, le nouveau bâtiment augmente la capacité d’accueil de la bibliothèque, mais l’enjeu est surtout qualitatif : les bibliothécaires ont su convaincre les architectes que le numérique rendait leur rôle de médiation encore plus indispensable, loin de la vision stéréotypée d’un agent surveillant de salle ou guichetier barricadé derrière sa « banque », laissant la prétendue « génération Y » sélectionner seule l’information pertinente sur Internet. Là encore, le décloisonnement a présidé à l’aménagement des espaces spécialement consacrés à l’accueil, que ce soit dans le hall ou aux deux « point info » situés à l’entrée des plateaux : suppression des portillons, abaissement du plan de travail, forme ovale des bureaux concourent à limiter le face-à-face et privilégient le côte à côte. Le hall d’accueil fonctionne remarquablement bien, reliant largement vers l’extérieur par les baies vitrées, créant un espace de transition à taille humaine : on peut entrer en relation avec l’usager, ne serait-ce que par un regard, et celui-ci découvre immédiatement les principaux espaces qui lui sont offerts. À ce poste d’accueil, le rôle d’orientation au sein de la bibliothèque et du campus est facilité par l’architecture et par les automates de prêt : le préserver devient un enjeu actuellement devant le succès du service de prêt de cartable numérique qui y est géré.

    La salle de formation située derrière l’accueil ne présente pas d’architecture particulière, mais son volume, son emplacement, son isolation acoustique et sa disposition en salle de classe sont efficaces pour y mener des interventions consacrées à des petits groupes (15 à 20 étudiants) selon une pédagogie de plus en plus interactive et fondée sur le numérique. Le choix d’ordinateurs fixes simplifie considérablement sa gestion, mais fige la disposition des tables qui devra évoluer vers le U, plus propice au travail collaboratif.

    Les espaces internes réservés à l’équipe, notamment les bureaux qui sont tous rassemblés sur un seul niveau malgré la contrainte architecturale de hauteur imposée par l’emprise visuelle du château de Versailles constituent aussi un facteur d’échange et d’intégration, notamment avec les personnels d’autres services que la bibliothèque qui les occupent (direction de l’Orientation, direction du Patrimoine, École doctorale). L’architecture de la bibliothèque accélère l’évolution des missions et compétences du personnel – lui aussi porté à l’innovation –, mais nécessite une équipe plus étoffée que les douze agents actuels pour habiter davantage les espaces publics.

    Matériaux et mobilier mettent la technique à l’épreuve

    L’architecture innovante de la bibliothèque privilégiait en vue de la haute qualité environnementale la cible énergétique par deux dispositifs dont le bilan actuel est le suivant :

    • un mur Trombe complété par un auvent en façade sud permet de récupérer de la chaleur en hiver, et au contraire de la rejeter en été. Le dispositif fonctionne, mais l’apport calorifique n’est pas mesurable.
    • des sondes géothermiques (chauffage et rafraîchissement) reliées à une pompe à chaleur qui n’est pas fonctionnelle actuellement ; une expertise est en cours pour en identifier le(s) dysfonctionnement(s). Néanmoins, le chauffage est correctement assuré par une chaudière électrique provisoire dont la faible consommation prouve la qualité de l’isolation du bâtiment. Seuls quelques espaces internes nécessitent un chauffage complémentaire (salle de formation, salle de réunion, cuisine).

    Le choix de matériaux qui se patinent sans se salir, et qui durent, s’avère probant, mais le bâtiment souffre encore d’infiltrations dont la cause n’est pas identifiée et qui risquent d’accélérer le vieillissement de certaines zones.

    L’aménagement intérieur a été conçu en harmonie complète avec l’architecture, puisque les architectes disposaient de la mission mobilier. Les choix de mobiliers reprennent les couleurs de la nature environnante ou des matériaux du bâtiment : le bardage demeure un fil conducteur pour les rayonnages et la signalétique. La quiétude et l’élégance recherchées par Stéphane Nikolas, architecte du cabinet Badia-Berger, participent à la qualité de l’expérience vécue dans le Learning Center : là encore, le pari des lounges au mobilier de qualité est réussi puisqu’il est respecté par les usagers. En revanche, certains équipements se révèlent décevants, et le constat en est d’autant plus amer dans un tableau général de qualité : étiquettes aimantées se décollant, tablettes de présentation trop élevées, tablettes amovibles inutilisées, boîtiers de sol inappropriés. Il ne s’agit plus là d’architecture, mais ces détails impactent la manière de vivre le bâtiment dont la nouveauté nécessite néanmoins, dès aujourd’hui, une maintenance soutenue.

    Le chantier de construction est certes achevé, mais l’architecture de la bibliothèque ménage tous les jours des opportunités pour construire des savoirs, créer des relations, développer des compétences au sein de l’équipe qui l’anime comme des usagers qui l’habitent  4. Au-delà du décloisonnement, le Learning Center poursuit son ouverture…

    La BU sur le web

    – Le blog du chantier : http://www.bib-versailles.uvsq.fr/

    – La page Facebook de la BU des sciences :
    https://www.facebook.com/bu.versailles

    – Le portail des bibliothèques de l’UVSQ : http://www.bib.uvsq.fr

      * Ndlr : voir l’article précédent, « Une architecture de relations : les enjeux du récit architectural », par le cabinet badia berger architectes.

      Installée depuis deux ans sur le campus de l’université des sciences de Versailles, la nouvelle BU a rapidement trouvé et satisfait son public, bénéficiant d’une forte visibilité et d’une conception subtile de la structure bâtimentaire comme de la conception des espaces ou encore des matériaux et mobiliers déployés. L’enjeu, outre le déploiement nécessaire des collections, est de rendre compatibles en un même lieu des pratiques et usages très divers, qui sont autant de changements des modes d’appropriation des bibliothèques.

      1. (retour)↑  Ndlr : voir l’article précédent, « Une architecture de relations : les enjeux du récit architectural », par le cabinet badia berger architectes.
      2. (retour)↑  Jean-Jacques Larrochelle, « Les lumières du savoir luisent à Versailles », Le Monde, n° 21189, 5 mars 2013.
      3. (retour)↑  Margot Guislain, La bibliothèque universitaire des sciences de Versailles. Badia Berger architectes, Archibooks, coll. « L’esprit du lieu. Architecture », 2014.
      4. (retour)↑  N’entend-on pas souvent de la part d’usagers souhaitant réserver une salle de travail en groupe : « Avez-vous une chambre ? »