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Patrick Boucheron

Conjurer la peur

Sienne, 1338 : essai sur la force politique des images

Seuil, collection « Histoire », 2013, 285 p.
ISBN 978-2-02-113499-5 : 33 €

par Thierry Ermakoff

Patrick Boucheron est historien. Il est fasciné, il se sent « regardé » par la peinture siennoise dont il a fait un de ses sujets de réflexion et d’étude. Cet ouvrage-ci s’alimente de ses lectures (françaises, italiennes, anglo-saxonnes) et travaux antérieurs (sur la ville médiévale, sur Machiavel et Léonard de Vinci, pour ne citer que les plus récents) pour nous donner à comprendre, à regarder, l’œuvre d’Ambrogio Lorenzetti, peinte en 1338 dans le palais communal de Sienne, plus précisément dans la salle de la Paix, où se réunissaient les neuf sages qui gouvernaient la ville. Cette œuvre, communément appelée « fresque du Bon Gouvernement », se déploie sur trois côtés. Face à nous, face à la seule fenêtre qui éclaire cette salle, le mur nord : y figurent les allégories du bon gouvernement : la balance de la justice, le vieillard barbu, les femmes attentives. À gauche, sur le mur ouest, les méfaits du mauvais gouvernement : famine, destruction, désordre, viols. À droite, mur est, les bienfaits du bon gouvernement : concorde, travail, joie, danse, échanges. L’ouvrage de Patrick Boucheron, qui est une des belles trouvailles de l’année (2013), a pour ambition de nous montrer, de nous faire percevoir comment Ambrogio Lorenzetti a peint non un programme politique, ce qu’il faut faire et ne pas faire, ce n’est pas de la peinture de propagande, mais a décrit les conséquences d’un bon gouvernement : celui par qui les bienfaits arrivent.

Pour autant, cette commune de Sienne, qui connaîtra dix ans plus tard l’épidémie de la peste noire qui décimera la moitié de sa population, et quelques années plus tard en 1355, entraînera la chute des Neuf – conséquence du soutien aux financiers au détriment des travailleurs, dirions-nous aujourd’hui, ou plutôt disions-nous –, est alors en butte contre l’exemple florentin : la séduction de la Seigneurie, de la tyrannie : faire couler le sang pour faire la paix. « La Seigneurie est un des devenirs possibles de la commune, la poursuite de l’histoire par d’autres moyens. À beaucoup, l’autorité d’un seul ne fait plus peur : elle leur semble une variation acceptable, pourvu qu’elle demeure transitoire » (p. 149). Ainsi la tyrannie met fin aux querelles par la force, alors que l’ordre social se nourrit de conflits qu’il se doit de dépasser, et la justice parfois s’accompagne de discordes. La force de ce texte, c’est qu’il accompagne des images révélées petit à petit, et dont on comprend qu’à elles seules, en les regardant bien, en regardant même ce qu’on ne voit pas au premier coup d’œil, en décryptant les inscriptions, les médaillons parfois à demi effacés, elles s’éclairent progressivement. Leur puissance, et donc leur actualité, devient nette. Ambrogio Lorenzetti peint en 1338 une fresque où, sur le mur est, figurent les aristocrates (mais ils sortent) et les « honnêtes » travailleurs (et ils entrent). En 1355, les Neuf changeront cette répartition : les travailleurs seront écrasés par le poids des finances publiques, et se donneront à l’empereur Charles IV de Luxembourg.

Regardons, comme Patrick Boucheron nous y invite, la corde, qui d’abord entrave la Justice, la maintient à terre. Sur le mur est, du côté du bon gouvernement, elle servira de lien pour tous les membres de cette communauté : elle sera la Concorde (Concordia). Il y aurait beaucoup à écrire sur la puissance de ces allégories, sur leur apparition parfois effrayante (Superbia, Avaritia, Vanagloria, mur ouest), parfois bienveillante (Sapientia, Temperentia, Magnanimitas, mur est). Regardons les corps, torturés, battus, à l’ouest ; alanguis, attirants, à l’est ; soyons attentifs aux regards, aux gestes. Mais attirer nos sens sur tout cela, Patrick Boucheron le fait très bien : il convoque, pour replacer cette fresque dans son contexte politique, aussi bien Aristote, Dante, saint Thomas d’Aquin, que Georges Didi-Huberman, Serge Daney, Roland Barthes. L’image est politique, ce qu’elle montre ou veut montrer est ce que l’artiste (peintre, photographe, cinéaste) a de tout temps voulu montrer : sujet réfléchissant, sujet parfois obéissant. Patrick Boucheron, puisqu’il nous assure que « voilà plus de dix ans que je me sens regardé par la peinture siennoise et que je fatigue nombre de mes collègues et de mes collaborateurs », confirme ou réfute les théories des historiens qui se sont longuement penchés sur cette fresque. Il consacre aussi un beau chapitre à Ambrogio Lorenzetti, emporté par la peste noire : il n’aura donc pas eu à connaître le sort de Sienne en 1355. Cet ouvrage est complété par une abondante bibliographie de toutes langues. Puisse cet ouvrage, comme celui que Michel Melot avait en son temps consacré à l’illustration (Michel Melot, L’illustration, Skira, 1984), nous permettre de rendre visible ce qui n’a pas vocation à l’être.