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Les intellectuels français et la Grande Guerre

Les nouvelles formes de l’engagement

Christophe Prochasson

Avant son renouveau historiographique des années 1990  1, l’histoire de la Grande Guerre s’était prioritairement concentrée sur les questions militaires et politiques  2. L’arrière, la mobilisation totale des sociétés et, par conséquence, l’histoire des élites intellectuelles, étaient les parents pauvres d’une historiographie dominée par la question des responsabilités et l’étude des rapports de force tout au long du conflit.

L’entrée en scène d’une « histoire culturelle » du conflit, attentive aux comportements des acteurs impliqués, ouvrit largement le spectre social des études historiques sur la Grande Guerre, en se penchant sur des populations jusque-là délaissées par les historiens : femmes, personnes déplacées, intellectuels  3. Ces derniers traînaient une réputation, souvent forgée dans l’entre-deux-guerres, par tout un essayisme accusatoire souvent venu de la gauche pacifiste, leur reprochant un abêtissement criminel les ayant conduits à renoncer à tout esprit critique. Par aveuglement nationaliste, les intellectuels auraient aliéné leur autonomie en se mettant au service de la nation, comme certains d’entre eux se mirent quelques années plus tard « au service du Parti ». On ne peut tout à fait s’opposer à l’idée que la guerre suscita chez les intellectuels une forme d’engagement radical qu’il convient cependant de recontextualiser. Là ne s’arrête pourtant pas l’inventaire des formes de leurs attitudes : ils surent aussi résister et témoigner devant l’histoire.

C’est au nom des valeurs d’une France héritière de la Révolution française, porteuse de valeurs démocratiques, que les intellectuels les plus visibles se mobilisèrent dans la défense d’une nation menacée par la « barbarie germanique ». Dans la « guerre du droit  4 », il était facile de reconnaître bien plus qu’un air de parenté avec les vieux idéaux dreyfusards. La guerre semblait même ranimer un vieil esprit assoupi et plus encore réconcilier les deux camps qui s’étaient naguère, au temps de l’affaire Dreyfus, si durement combattus : celui des droits de l’homme et celui de la nation. L’« Union sacrée » ne fut pas qu’une formule politique inventée par le président de la République, Raymond Poincaré ; elle eut aussi sa déclinaison dans les milieux intellectuels.

Ce nouvel engagement fut sans concession. Au front ou à l’arrière, la mobilisation des intellectuels fut quasi générale. Les défections furent tout à fait exceptionnelles. En France, comme en d’autres nations européennes, les meilleurs esprits, y compris ceux qui avaient toujours fui la scène publique, se retrouvèrent en des pétitions répliquant au Manifeste des 93 intellectuels allemands où ceux-ci se défendaient des crimes dont on les accablait et revendiquaient la grande filiation de la culture allemande qui avait engendré Goethe, Kant et Beethoven.

D’autres modes d’intervention, plus conformes aux habitudes policées du monde académique, n’en marquèrent pas moins un tournant dans le rapport de certains universitaires au monde social. Tous ne s’étaient pas engagés pendant l’affaire Dreyfus et beaucoup avaient conservé leur quant-à-soi. Le déclenchement de la guerre leur imposa une autre conduite qui excluait toute réserve. Dès le 8 août 1914, le philosophe Henri Bergson, peu connu pour ses prises de position publiques, défendit une attitude très ferme devant l’Académie des sciences morales et politiques lors d’une séance où ses membres débattaient de la nécessité qu’il y avait ou non de radier les associés de nationalité allemande : « La lutte engagée contre l’Allemagne est la lutte même de la civilisation contre la barbarie. Tout le monde le sent, mais notre Académie a peut-être une autorité particulière pour le dire. Vouée en grande partie à l’étude des questions psychologiques, morales et sociales, elle accomplit un simple devoir scientifique en signalant dans la brutalité et le cynisme de l’Allemagne, dans son mépris de toute justice et de toute vérité, une régression à l’état sauvage  5. »

L’antigermanisme qui se manifesta avec tant de vigueur dans tous les secteurs de la vie culturelle française n’était pas certes une donnée tout à fait nouvelle. Culture française et culture allemande se faisaient face au moins depuis la défaite de 1870 dans un climat de rivalité nourrissant poncifs et stéréotypes. Les affrontements n’avaient cependant pas exclu des collaborations entre savants des deux côtés du Rhin et même quelques grandes admirations  6. Il fallut revoir de fond en comble ce qui provenant d’Allemagne avait nourri non seulement la culture française mais contribué à faire de l’Europe tout entière le grand continent des Lumières que l’on savait. Même chez Émile Boutroux, l’un des philosophes français dont le rôle, depuis la fin du XIXe siècle, avait été si important dans le transfert français de la philosophie allemande, l’esprit guerrier ravagea la lucidité critique. Dans d’innombrables écrits, Boutroux présente la guerre sous le jour d’une « croisade » des temps modernes, dénonçant la culture allemande infectée de violence, d’infatuation et d’orgueil.

Partout la science allemande est battue en brèche comme en témoigne dans les premiers mois de la guerre, cette description de la vie intellectuelle, émanant certes d’un intellectuel à la sensibilité pacifiste. Son point de vue, appuyé sur sa fréquentation des « conférences » dont l’époque était si friande, n’en est pas moins pertinent. Il vaut la peine d’être cité un peu longuement : « Et les conférences pullulèrent où, devant un verre d’eau, on m’opposa le génie français au pédantisme teuton, sans d’ailleurs expliquer autrement que par des ramassis de lieux communs ce qu’on entendait par là. On démontra, ou plutôt affirma, que ce qui est français est bon et que tout ce qui est bon n’est pas allemand. Tour à tour l’impérialisme se voyait établi et démenti par Kant ou Hegel. On ressortait Tacite. Un géologue enfin prouvait que le monstre germanique, par la formation et le développement analogue aux monstres de la géologie primitive, ne connaîtrait pas d’autre destin que celui du plésiosaure ou du diplodocus  7 […]. »

À rebours de tout esprit d’internationalisme scientifique, la définition d’une science aux caractères étroitement nationaux fut entérinée lors de la tenue, en plein conflit, de l’Exposition universelle de San Francisco, en 1915. « La science française » : telle f