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Éditorial

Anne-Sophie Chazaud

Ils partirent un jour d’août, la fleur au fusil, dans leurs pantalons rouge garance, embrassant leurs belles, leurs mères et leurs enfants, persuadés d’être bientôt de retour car cela ne durerait pas.

Puis il y eut l’impensable non-sens de la mort de masse, pendant cinq longues années de carnage.

Du chaos des tranchées, de l’enchevêtrement des corps amis, ennemis, mutilés, anéantis, livrés à la vermine, de ces villes et campagnes dévastées sous les bombes, de ce patrimoine souvent réduit en gravats, de ces âmes tourmentées, que reste-t-il ?

Un siècle plus tard, et tandis que les voix des derniers témoins se sont tues, la force de ce que fut cette déflagration majeure dans l’histoire mondiale frappe par son actuelle et vivante intensité.

Sans doute parce que la Der des Ders, loin d’être la dernière, marque l’entrée véritable dans le XXe siècle, dans les changements sociaux, politiques, humains, spirituels, qu’elle a induits, sans doute aussi parce qu’elle délimite une ligne de front avec ce qui semble n’être plus : cette incroyable adhésion de tout le corps social à la défense de la patrie. Du simple paysan dont la société française était alors encore très largement composée, au philosophe, de l’écrivain au politique : à de notables exceptions près, tous soutinrent avec ardeur mais aussi avec l’amertume nouvelle du désespoir, ce que l’on peut qualifier de gigantesque logique sacrificielle. Ce fut l’entrée véritable dans l’ère du doute, La Grande Illusion.

Parce que nous sommes les héritiers de ce changement majeur qui délimite le point originel de la modernité occidentale, la commémoration de 14-18 conserve, en marge ou en surplomb paradigmatique d’une vogue mémorielle parfois cultivée ad nauseam, une place à part et à laquelle elle ne se réduira jamais en totalité, son essence même semblant nous réinterroger sans cesse.

Au croisement des témoignages recueillis – avec cet écho particulier du témoignage, sa force à la fois charnelle et juridique, ainsi que l’évoque Antonin Artaud dans la célèbre conférence au Vieux-Colombier : « rétablir les faits, la vérité des faits… Mon histoire n’est pas celle d’un grand personnage, elle est celle d’un homme qui en a sué plus que son compte… parce qu’il y a de par le monde d’autres douleurs que la mienne… » –, de l’événement, du récit, de la littérature, de la politique, de l’histoire, de la mémoire : la commémoration de la Grande Guerre est aussi l’occasion de s’interroger sur la nature même du fait mémoriel.

Car enfin, ce qui se dit dans toutes ces traces exhumées, toutes ces initiatives, à travers tant de manifestations, n’est autre qu’un questionnement majeur, à la fois individuel et collectif, de l’identité, de l’origine et donc aussi de l’avenir, de l’héritage, du patrimoine, de sa transmission et de sa valorisation, à l’image de ces carnets originaux de croquis et de photos, parvenus jusqu’à la rédaction du BBF après être passés par d’improbables greniers et déménagements, et que nous avons beaucoup d’émotion à publier…