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Sylvie Catellin

Sérendipité

Du conte au concept

Seuil, Coll. « Science ouverte », 2014, 264 p.
ISBN 978-2-02-113682-1 : 21 €

par Thierry Ermakoff

S’il est bien un terme employé un peu tout à trac, c’est bien celui de sérendipité. Il existe même, semble-t-il, des magasins anglais « serendipity » où on peut trouver des « idées inattendues de cadeaux » : elles auraient fait le bonheur d’Alexandre Vialatte, lui qui, dans Le fluide rouge, sait comme personne décrire ce qu’il n’a finalement jamais vu : la boutique de la tante Irma. Cet ouvrage arrive à point. D’autant que Sylvie Catellin n’en est pas à son premier essai : elle collabore à la revue Alliage, fondée par Jean-Marc Lévy-Leblond, et elle y a traité du sujet  1.

Cet ouvrage est un régal : d’intelligence, on en sort plus malin qu’on n’y est entré, et plein de perspectives de lecture, de pensées, d’exploration parfois connues, mais pour lesquelles nous n’avions pas fait les liens utiles. C’est d’abord un livre qui s’adresse aussi bien aux jeunes recrues étudiantes qu’aux passionnés des textes tellement anciens que seuls Sylvie Catellin et quelques autres en soupçonnent l’existence. Car la sérendipité remonte à la plus haute antiquité : au moins depuis 1754, quand Walpole crée le mot, à défaut de créer la chose, 1754, ce n’est pas le siècle à côté. Mais, en scientifique rigoureuse qu’elle est, Sylvie Catellin ne s’en tient pas là : elle cherche à vérifier tous ses dires et assertions, et remonte à la chronique de Tabari, en passant par Régis Messac, que nous avions croisé il y a fort longtemps par hasard, dans une lointaine jeunesse. Cette recherche de filiation n’est pas une coquetterie : outre le fait que les princes de Serendip ont alimenté une chronique nationale (Voltaire et Zadig), voire mondiale, elle permet de préciser la définition de ce concept et, par-là, de comprendre son intérêt aujourd’hui.

Rappelons brièvement le début de ce conte : comme tous les contes, il aura de nombreuses versions, qui toutes s’inspireront de la même source : il s’agit de trois jeunes princes, les fils du roi Giafer, roi-philosophe de l’île de Serendip (Ceylan) qui veille à ce que sa progéniture ait la meilleure éducation, et donc l’envoie parcourir le vaste monde : en chemin, ils rencontrent un chamelier. Celui-ci leur demande s’ils n’auraient pas vu, « par hasard », un de ses chameaux, égaré.

« Ces jeunes princes, qui avaient remarqué dans le chemin les pas d’un semblable animal, lui dirent qu’ils l’avaient rencontré, et, afin qu’il n’en doutât point, l’aîné des trois princes lui demanda si le chameau n’était pas borgne ; le second, l’interrompant, lui dit, ne lui manque-t-il pas une dent ? Et le cadet ajouta, ne serait-il pas boiteux ? Le conducteur assura que tout ceci était véritable. C’est donc votre chameau, continuèrent-ils, que nous avons trouvé, et que nous avons laissé bien loin derrière nous » (Voyages et aventures des trois princes de Serendip, trad. du persan par le chevalier de Mailly [1719]).

Et pourtant, comme ils le déclarent un peu plus loin, ce chameau, ils ne l’ont pas vu.

De nombreux auteurs, et non des moindres, se sont penchés sur cette bizarrerie : comment décrire – avec certitude et sans se tromper – un animal qu’on n’a pas vu ? Edgar Poe, par exemple, et sa lettre volée, qui a donné lieu à des interprétations freudiennes et lacaniennes, Voltaire, Claude Bernard, Charles Peirce…

Sylvie Catellin aborde le concept d’abduction, opération scientifique et mentale de « normalisation d’un fait aberrant ». D’Edgar Poe, elle nous livre une des études détaillées de Freud et Lacan, qui nous désarçonnent quelque peu.

Ces principes – abduction, déduction, auto-analyse – seront au cœur des principales découvertes du nouveau XXe siècle : Fermi, Röntgen, Pauli, puis Henri Poincaré et Jacques Hadamard n’hésiteront pas à aborder ces concepts un peu tabous (et qui le restent toujours).

La sérendipité est donc au croisement des sciences et de la littérature : « La littérature, écrit-elle, fait réfléchir à la réflexivité des procédés de mise en abyme, par la démultiplication des personnages, des regards, et des voix énonciatives.»

Pour autant, la sérendipité (que notre ordinateur sous Windows ne reconnaît pas : il nous propose « sérénité ») est une question scientifique : « Contre toute attente, c’est en entrant dans le vocabulaire scientifique que le mot serendipity se popularise et conquiert ses lettres de noblesse. » Car, en fait, le mot recouvre deux conceptions de la science qui aujourd’hui s’affrontent ouvertement : les tenants de la science « libre », « autonome », à ceux d’une science dirigée, programmée, planifiée. Ce débat est patent à la fin du XIXe siècle. Il revient en force au sortir de la guerre, au moment de la création des opérateurs (comme on dit aujourd’hui) de l’État : le CNRS, le CEA… La sérendipité, donc, ce n’est pas découvrir par hasard ce qu’on ne cherchait pas du tout. C’est, bien au contraire, et c’est en cela que ce concept est actuel, l’idée qu’on puisse trouver au-delà de l’évidence, l’attention portée à l’indice, à l’anomalie, au fait surprenant, l’opiniâtreté à sortir de sentiers battus, « à entreprendre des recherches parfois acharnées pour trouver une explication et la donner ».

Sylvie Catellin, pour appréhender cette période contemporaine, se penche sur les travaux des cybernéticiens, Wiener, Shannon, elle vérifie les occurrences émises par le moteur de recherche américain, depuis 2005 (12 000) jusqu’à 2011 (23 millions). Elle conclut ensuite cet essai par un chapitre intitulé : « Pour une politique créative de la recherche ». Car tout est dit : il s’agit bien d’un ouvrage politique, derrière son air patelin de princes persans et de princesses à marier. Laissons-la conclure : « Il n’y a pas de sérendipité sans réflexivité et sans prise de conscience de cette réflexivité. Le savoir réflexif relatif au processus de découverte favorise d’autres découvertes, il implique une créativité capable de faire changer nos points de vue sur la réalité observée, ou d’orienter la recherche vers d’autres horizons conceptuels. »

Cet ouvrage limpide, précieux, est orné de nombreuses notes et de nombreuses références bibliographiques de tout siècle, pour tout âge. Peut-être manque-t-il Hergé et le professeur Tournesol, Tonnerre de Brest.

  1.  (retour)↑  Sylvie Catellin, « Sérendipité et réflexivité », Alliage, n° 70, automne 2012.